Ateliers de philosophie de l'action & neurosciences à Strasbourg 1994

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CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 10 février 1994, Palais U., s. Fustel de Coulanges, 8 h.30.

"l'action volontaire, l'attention"

 

L'ACTION, ASPECTS CAUSAUX ET ASPECTS RATIONNELS:                   Dagfinn FØLLESDAL

Depart. of Philosophy, Université d'Oslo, Pb. 1024 Blindern, 0315 Oslo, Norvège; tel. (47) 67.54.12.80; fax (47) 22.85.69.63

         Dans "Actions, raisons et causes" et dans des travaux ultérieurs, Donald Davidson a soutenu que l'explication des actions requiert qu'on fasse appel en dernière analyse à la causalité parce qu'il ne peut pas y avoir de lois rigoureuses reliant entre eux des phénomènes décrits en termes mentaux, tandis qu'il y en a pour lier les phénomènes décrits en termes physiques ou physiologiques. On soumettra cet argument à une discussion critique, ainsi que le raisonnement par lequel le même auteur passe, de là, au "monisme anomal". La seconde partie de l'exposé est consacrée aux postulats de rationalité qu'on assume quand on explique des actions. Après un rappel des différents concepts de la rationalité, on défendra quatre thèses sur la rationalité: (1) il faut un certain degré de rationalité pour que nous parlions d'actions et pas seulement de mouvements physiques; (2) on doit toujours inclure des raisons pour faire les actions dans l'explication de celles-ci, même là où des facteurs purement causaux suffiraient à les expliquer; (3) les explications n'ont pas à chercher à maximer la rationalité, contrairement à ce que dit le "principe de charité", et (4) la rationalité est une norme d'ordre supérieur dans la conduite des humains.

LES BASES NEURONALES DU RAISONNEMENT SPATIAL:                               Jean-Paul JOSEPH

Laboratoire Vision & Motricité INSERM U94, 16 av. du Doyen Lépine 69500 Bron tél. 78.54.65.78; fax: 72.36.97.60

         Les données expérimentales montrent qu'un singe macaque rhésus est capable de comportements spatiaux complexes. Il peut, par exemple, se souvenir de l'ordre dans lequel des cibles lumineuses C1, C2, C3, C4,... ont été allumées, et il peut les frapper, après un délai de quelques secondes, dans le même ordre. Cette tâche apparemment simple, met en jeu des processus complexes: tout d'abord, l'animal doit mettre en mémoire l'information donnée par l'environnement (l'ordre d'apparition des cibles); plus tard, au moment des frappes, il doit garder la mémoire des positions des cibles frappées de manière à réorganiser en permanence, au fur et à mesure de son achèvement, le plan moteur. - L'analyse de ces faits expérimentaux et de leur substrat neuronal montre que, 1) contrairement à certains préjugés philosophiques, l'existence du langage n'est pas nécessaire pour que l'action se déroule sous forme d'un plan rationnel, 2) dès que l'animal a compris ce qu'on attend de lui, il exécute ces tâches très facilement. En d'autres termes, la nature et l'évolution ont doté le singe d'un appareil neuronal spécialisé lui permettant de gérer sans effort apparent (sinon un peu d'attention) l'information spatiale. En cela, il est différent d'autres animaux, poissons ou oiseaux, qui gèrent très mal l'espace. 3) L'analyse micro-physiologique du cortex antérieur montre qu'un neurone devient actif si, et seulement si une combinatoire complexe d'événements, spécifique à ce neurone, est réalisée (une combinatoire est, p. ex., la suivante: les cibles C1 et C3 ont été frappées dans cet ordre, les cibles C4 et C2 restent à frapper dans cet ordre). Cet appareil neuronal permet à ce singe de créer, à chaque étape, l'image spatiale de la prochaine cible. - Si raisonner, c'est créer des combinatoires variables d'idées, des concepts, des représentations diverses qui créent à leur tour d'autres représentations, alors on peut dire que l'animal raisonne lorsqu'il combine ces données temporo-spatiales.

du mouvement mécanique au mouvement volontaire :                         Francis LESTIENNE

CNRS U1293 Université de Nancy I, BP 239, 54506 Vandoeuvre-les-Nancy Cedex tél: 83912258; fax: 83912418

         Paraphrasant Duchenne de Boulogne qui au milieu du siècle dernier soulignait que: "l'action musculaire isolée n'est pas dans la nature", peut-on, par la décomposition, ou la dé-con-structuration, du répertoire moteur, appréhender les processus qui contiennent le but de l'action? Autrement dit, cet effort de décomposition, et en dépit de la sophistication croissante des outils d'investigation, ne se heurterait-il pas inéluctablement à réduire le mouvement à un asservissement aux lois de la mécanique générale? Si l'on peut dire qu'un muscle est mis en mouvement, en revanche l'animal ou l'homme se meut. - Aussi comme le propose Erwin Strauss (Du Sens des Sens, Millon, 1989), il n'y aurait aucun sens à construire un continuum de mouvements de complexité croissante, allant de l'action réflexe - le mouvement mécanique - au mouvement volontaire. Dans cet exposé nous tenterons de développer cette idée en utilisant une démarche qui pourrait être a priori paradoxale: celle de l'utilisation de la puissance d'inférence donnée par l'analyse cinématique. Notre démarche s'appuiera sur un certain nombre de données expérimentales explorant un large spectre de mouvements: du simple mouvement monoarticulaire de flexion et d'extension du coude au geste graphique mettant en jeu une myriade de chaînons articulaires qui constitue la fragile architecture du corps en équilibre.

 

Y    a-t-il     une     efficacité    causale     dans    l’action    volontaire ?                 Elisabeth Pacherie

CREA CNRS, 1, rue Descartes, 75005 Paris tel: 42.59.22.18; fax: 43.25.29.44

         Selon l'une des acceptions possibles, vraissemblablement la plus commune, de la notion d'action volontaire, l'un des attributs fondamentaux de celle-ci est d'avoir un caractère conscient. Mais quel est exactement le rôle dévolu à la conscience dans l'action volontaire? En constitue-t-elle un simple accompagnement ou bien peut-elle jouer un rôle causal relativement à la production de l'action? Dans ce dernier cas, à quel niveau son intervention se situe-t-elle? Si l'on postule une efficacité causale de la conscience, quel peut être le statut de cette causalité relativement à la causalité physiologique de l'action? J'aborderai ces questions et essaierai d'esquisser une typologie des réponses susceptibles de leur être apportées en partant des interrogations suscitées par certaines expériences de Libet sur l'action volontaire - expériences qui semblent montrer que la préparation cérébrale d'actes volontaires commence avant que les sujets ne prennent conscience de vouloir agir.

 

DES MUSCLES POUR PERCEVOIR L'ACTION :                                                          Jean-Pierre ROLL

         URA CNRS 372-Univ. de Provence av. Esc. Normandie-Niemen, 13397 Marseille Cedex 13 tél. 91.28.82.98; fax: 91.28.86.69.

         La réussite de la moindre de nos actions est directement liée à la représentation que chacun d'entre nous a nécessairement de son propre corps, qu'il soit en mouvement ou figé dans une attitude. Sur la base de quels messages nerveux s'élabore cette connaissance corporelle? Peut-on parler à son sujet d'un "sixième sens"? Et si oui, quelle est son origine et comment le doter d'un contenu précis en ce qui concerne les récepteurs impliqués et les opérations de traitement central des informations qu'il collecte? Il s'agit, en fait, de ce qu'il est convenu d'appeler la sensibilité proprioceptive, dont la très grande familiarité nous masque à la fois la complexité des mécanismes nerveux qui la sous-tendent et son extrême importance pour le contrôle et l'organisation de la motricité. Si l'évidence s'impose à tous, que les muscles sont les moteurs du mouvement, les instruments ultimes de toute relation entre le sujet et le monde, peu connu est le fait qu'ils sont aussi des organes des sens au même titre que l'œil, p. ex. Mais il s'agit dans ce cas d'une "vision intérieure", à la source même de la connaissance de soi. Les récepteurs musculaires sont aujourd'hui bien décrits, au plan morphologique comme en ce qui concerne leur distribution dans les muscles. Les signaux sensitifs émanant de ces capteurs peuvent être recueillis chez l'homme lors de l'exécution de mouvements ou du maintien d'une attitude, à l'aide de microélectrodes de tungstène insérées dans un nerf à proximité d'une fibre sensorielle. Ces messages proprioceptifs, qui procèdent de l'action et qui la signent au plan sensoriel, renseignent le SNC sur la direction, la vitesse ou le point d'arrêt terminal d'un mouvement.

Générer des illusions de mouvement pour comprendre la conscience de l'action: Un artifice expérimental permet d'activer celles-ci de manière sélective. Il s'agit de vibrations mécaniques appliquées au niveau des tendons musculaires. Ce leurre sensoriel est capable de générer des messages proprioceptifs si proches de ceux évoqués au cours d'un mouvement naturel, qu'il induit, chez un sujet parfaitement immobile, une sensation illusoire de mouvement dont on peut analyser les paramètres à l'aide des méthodes de la psychophysique. Argument décisif en faveur d'un traitement de la sensibilité musculaire par les centres supérieurs et de sa contribution majeure au sens du mouvement et de la position. En multipliant le nombre des muscles vibrés et en calquant les variations de fréquence de chaque vibrateur sur celles enregistrées préalablement au niveau des fibres sensitives au cours d'un mouvement réel et volontaire, on est en mesure d'évoquer, chez un sujet immobile, des sensations de mouvements complexes et prévisibles. Véritables formes motrices qui sont réellement perçues, mais néanmoins imaginaires, puiqu'aucun mouvement n'a réelement été exécuté: le sujet perçoit alors qu'il bouge sans bouger; il s'agit de sensations illusoires de mouvement. Ces expériences permettent aujourd'hui de doter d'un contenu neurobiologique précis des notions issues du répertoire psychiatrique, comme celles de schéma corporel ou d'image motrice du corps. - Au total, nous soutiendrons l'idée que l'Action est la source majeure de sa propre représentation, et qu'alors posture et mouvement sont connus du sujet parce qu'exécutés.

 

La notion d'espace chez l'animal et chez l'homme: Catherine THINUS-BLANC

Laboratoire de Neurosciences Cognitives, CNRS, 31, ch. J. Aiguier 13402 Marseille Cedex 20 fax: 91.77.49.69

         Une des questions au centre des travaux concernant la connaissance de l'espace est celle de la nature des représentations spatiales et du degré d'isomorphisme entre l'espace représenté (espace psychologique) et l'espace réel. Une autre question, étroitement liée à la première, concerne les systèmes de référence utilisés pour se déplacer. Deux grands types de référentiels sont habituellement invoqués: un référentiel égocentré, servant à organiser les informations spatiales sur la base du corps propre, et un référentiel exocentré, ou encore absolu, fourni par les éléments fixes de l'environnement (repères tels qu'une montagne, un arbre, ou encore les grands axes définis par les quatre points cardinaux). Enfin, un autre aspect, tout aussi important, est lié à la façon dont l'espace est appréhendé et aux modalités sensorielles essentiellement mises en oeuvre à ce moment-là. Nous aborderons ces différentes questions en présentant et discutant différentes expériences réalisées chez l'animal et chez l'homme. Ces expériences reposent sur l'étude du comportement spatial et, chez l'animal, sur l'enregistrement de l'activité neuronale. Nous évoquerons, enfin, les réflexions théoriques auxquelles ces données peuvent conduire.

 


CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 5 Mai 1994, Palais Universitaire, salle Fustel de Coulanges, 8 h. - 20h.

"l'action volontaire : philosophie, neurosciences, sciences cognitives"

force de la volonté, impuissance de la regle chez wittgenstein.

Christiane Chauviré (Université de Nantes).

La philosophie "schopenhauerienne" de la volonté que Wittgenstein expose dans le Tractatus logico-philosophicus en guise de morale semble avoir disparu dans sa seconde philosophie. Or, celle-ci est largement dominée par une réflexion sur les normes. Ce texte a pour but de suggérer que les méditations de Wittgenstein sur le thème : "qu'est-ce qui compte pour nous comme suivre une règle ?" est sous-tendu par un recours implicite à une certaine idée de l'action volontaire.

intentionnalité et motricité

Françoise DASTUR (CNRS, Archives Husserl, Université Paris-I).

On ne peut, selon Merleau-Ponty, rapporter certains mouvements à la mécanique corporelle et d'autres à la conscience, car cela reviendrait à supposer une simple juxtaposition du corps et de la conscience. Il est donc, selon lui, possible d'inaugurer un nouveau mode d'analyse qui dépasse les alternatives classiques de l'empirisme et de l'intellectualisme et qui permet de rendre compte de l'unité des processus physiologiques et psychiques. Cette analyse existentielle, l'existence étant définie, à partir de Husserl, comme le rapport de Fundierung du fait et du sens, du corporel et du conscientiel, s'appuie dans la Phénoménologie de la perception sur l'idée d'une intentionnalité motrice et se déploie dans l'horizon d'une "praktognosie" en tant que mode d'accès originaire au monde. On se propose, en revenant aux travaux sur lesquels s'appuie l'analyse merleau-pontienne de la motricité (Goldstein, Gelb, Fischer, Lhermitte, etc.), et en situant celle-ci par rapport à la théorie husserlienne des kinesthèses, de mettre l'accent sur la nouvelle définition de la conscience qui s'en dégage, celle-ci n'étant plus comprise comme une instance de représentation, mais bien comme une puissance d'action.

le role de la croyance dans l'explication de l'action.

Pascal ENGEL (Université de Caen, CREA, Institut Universitaire de France).

C'est un présupposé largement admis dans la philosophie contemporaine que l'explication ordinaire des actions repose sur des croyances et des désirs, et que cette explication est une forme d'explication causale. Je ne me propose pas ici de discuter cette dernière thèse, mais plutôt la première : dans quelle mesure est-il nécessaire que l'on croie quelque chose au sujet d'une action A supposée satisfaire un certain désir ? Il y a deux critiques distinctes, et de prime abord antithétiques, de cette thèse. La première est fondée sur la théorie bayésienne de la décision : selon cette théorie, la rationalité des actions d'une personne ne repose pas sur des croyances, mais sur le degré de confiance qu'elle a vis-à-vis d'une certaine proposition (et qui se mesure en termes de son degré de désir d'accepter un pari sur la vérité de cette proposition). Selon le bayésien, ce n'est pas la croyance, mais la croyance partielle qui intervient dans l'action. La seconde critique consiste à dire que la croyance n'est pas suffisante pour causer l'action, et qu'il faut supposer un acte d'assentiment ou d'adhésion beaucoup plus fort envers une proposition, que l'on peut appeler l'acceptation. Cette critique requiert un acte intellectuel beaucoup plus fort que la croyance, ou la croyance partielle, pour la production de l'action intentionnelle. Je ne pense pas, cependant, que ces critiques soient incompatibles. Le présupposé concernant le rôle de la croyance dans l'action doit être rejeté parce qu'il laisse indéterminé l'état cognitif en cause. Une fois qu'on lève ces ambiguïtés, il devient beaucoup plus simple de distinguer les divers schèmes d'explication, et il est possible d'envisager une conception plus réaliste de la psychologie de la décision.

leibniz: mécanisme méthodique et vitalisme métaphysique.

Les formes substantielles contre les qualités occultes.

Martine de GAUDEMAR (Université Strasbourg-II).

Il s'agira, dans cet exposé relevant de l'histoire de la philosophie, d'analyser la manière dont Leibniz propose de concevoir l'âme raisonnable, ou esprit, à partir de la notion d'une force métaphysique représentative ou expressive et appétitive, qui fait une "nature" et se déploie selon les linéaments d'une loi de série d'où dérivent les phénomènes, et comment il l'oppose à la fin de sa préface aux Nouveaux Essais, d'une part à ceux qui sauvent les phénomènes en les attribuant à un Dieu directement et immédiatement comme par miracle, d'autre part à ceux qui sauvaient les apparences "en forgeant tout exprès des qualités occultes ou facultés qu'on s'imaginait semblables à des petits démons ou lutins capables de faire sans façon ce qu'on demande, comme si les montres de poche marquaient les heures par une certaine faculté horodéictique sans avoir besoin de roues, ou comme si les moulins brisaient les grains par une faculté fractive sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules" (Leibniz, Nouveaux Essais sur l'Entendement humain, Préf., Die philosoph. Schr., éd. C.I. Gerhardt, Olms, Hildesheim-N.Y., V, 61). En quoi les formes substantielles réhabilitées sous une forme intelligible s'opposent-elles aux facultés scolastiques, tel est l'enjeu d'un texte qui soutient une position leibnizienne constante, qu'il veut "également distante du formalisme et du matérialisme", et cherchant à concilier et à conserver "ce qu'il y a de juste dans l'une et l'autre".

le modele cartésien. Ou le rôle de la volonté.

Brigitte Mc GUIRE (Université Paris-XII, Archives Husserl).

Le modèle cartésien de l'action volontaire, repris mais transformé par les cartésiens (Malebranche, Bayle, Leibniz) sera peu à peu écarté au nom de principes tant métaphysiques que physiques, puis, sous prétexte de l'impossibilité du dualisme, remplacé par une représentation du vivant en tant qu'organisme finalisé. Sans entrer ici dans des considérations de cet ordre, il importe à notre avis d'examiner ce modèle dans le Traité de l'Homme, dans lequel certains physiologistes du XIXe siècle verront, pour ce qui est de sa structure non volontaire, l'origine, voire l'esquisse de la théorie du réflexe. Or, que dit Descartes? Que la volonté n'a de rapports qu'avec l'assemblage de la machine. Elle siège, en effet, en un lieu stratégique, où elle est représentée comme l'une des trois causes principales pouvant activer ce lieu. L'examen de son modèle nous inciterait davantage à reconsidérer la notion d'action, qu'à tolérer qu'on compte l'action au nombre des actes finalisés. Toutefois, circonscrire l'horizon de l'action volontaire, comme nous tenterons de faire à partir de Descartes, ce n'est pas seulement en fixer les limites, mais aussi en mesurer l'amplitude.

husserl et les neurosciences: "Naturaliser" la phénoménologie?

Jean-Luc PETIT (Université Strasbourg-II).

Sur la base de la réduction phénoménologique, le monde se constitue comme valant pour moi avec le sens d'être que je lui donne : cet idéalisme du sujet transcendantal, explicite dans l'œuvre publié de Husserl, a été retenu par l'interprétation officielle. Toutefois, si l'on se reporte aux transcriptions des sténogrammes inédits des années trente, on trouve, à côté de mss. réaffirmant la centralité du sujet transcendantal dans la constitution, une masse de mss. poursuivant une recherche infinie sur les "fondements archi-originaires", qui le conduit à "remonter en arrière de la volonté et de l'action pour tirer au clair la construction du monde et du je personnel". Husserl y élabore une théorie de "l'intentionnalité pulsionnelle" qui rétablirait la continuité brisée par le dualisme cartésien entre l'activité consciente de l'agent volontaire et la passivité de l'être affecté dans le désir et la motivation, grâce à la maîtrise par le je du système des kinesthèses de son corps propre.

On sait que la réduction phénoménologique va de pair avec la critique du "naturalisme" de la psychologie, comme impliquée dans la réduction scientifique de l'être à la physique. Ma question est de savoir si "l'archéologie" husserlienne de la volonté ne projetterait pas, néanmoins, sur les découvertes récentes en psycho-physiologie du mouvement volontaire rendues possibles par l'émancipation du behaviourisme, un éclairage plus philosophique que la simple substitution du mécanisme behaviouriste par un mécanisme computationnel (symbolique ou connexionniste). Deux ensembles de données : 1°) sur la relativité du sens du mouvement et de l'attitude corporels au contexte de l'action, 2°) sur le métabolisme neuronal codant le mouvement volontaire dans le cortex moteur, semblent, en effet, prouver l'existence d'une orientation intentionnelle de l'action à tous les niveaux d'organisation, et pas uniquement au niveau de la conscience réflexive et de l'expression linguistique, qui est celui de la personne totale dans son rapport au monde.

wittgenstein et la psychologie: A propos de la volonté.

Antonia SOULEZ (Université Nancy-II).

Mon intention est de débrouiller quelques fils concernant la position critique que Wittgenstein adopte face à la psychologie. C'est à quoi me servira le thème de la volonté. Pour cela, il faudra d'abord se demander de quelle "psychologie" il est question pour Wittgenstein. Depuis le Tractatus jusqu'aux Remarques sur la philosophie de la psychologie, en passant par les Fiches et les Recherches philosophiques, il semble qu'une approche "logique" (appelée ultérieurement "grammaticale") ait à se démarquer de l'approche psychologique. Il y a quelques raisons pour que l'examen de la question de la volonté serve ici de point d'appui. Wittgenstein élimine un certain nombre de traitements possibles de la volonté :

1) il n'y a pas de "sujet" de la volonté, donc pas d'approche philosophique (pas de sujet métaphysique). Wittgenstein rejette l'idée d'un primum movens. L'analyse d'un "vouloir vouloir" est exposée au regressus à l'infini.

2) Contrairement à la mode des discussions analytiques dans les années d'après-guerre sur le sol anglais, Wittgenstein pense que la volonté n'est pas davantage un problème méta-éthique, bon pour la description linguistique en philosophie.

3) "La volonté aussi est simplement une expérience".

Cette phrase citée au §. 611 des Recherches Philosophiques est mise dans la bouche d'un interlocuteur de Wittgenstein qui paraît bien être William James. La suite confirme que Wittgenstein pense à ce que James dit de la volonté au vol. II des Principes de la psychologie. Wittgenstein entend montrer que W. James, qui a cependant raison contre l'assimilation par Wundt de la volonté à la sensation d'innervation musculaire, se trompe quand il assimile la volonté à des sensations kinesthésiques (la question de l'attribution à James d'une telle vue se pose d'ailleurs). W. James reste attaché à une conception phénoménale du mouvement volitionnel (théorie "idéomotrice"), et, dans cette mesure, prisonnier du mythe de la volonté comme phénomène intéressant le psychologue. L'enjeu de la discussion wittgensteinienne rejoint ici celui de la critique de la représentation du nexus causal comme d'un mécanisme. C'est en ce sens qu'on ne peut pas, dit-il, "obéir à l'ordre de vouloir". Je questionnerai la fécondité épistémologique de la solution grammaticale de Wittgenstein face à l'investigation du psychologue, en m'attachant à la nature et au statut exact de cette "représentation".

 



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