Atelier de philosophie de l'action & neurosciences au Collège de France Mars 2001

Publié le

Atelier  Philosophie de l’Action & Neurosciences

 

«L’Autonomie de l’agent humain»

 

CollÈge de France

(11, rue Marcelin Berthelot, salle I)

 

27 Mars 2001

9h - 18h

 

Sous la direction de

Alain BERTHOZ

 

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Jean-Luc PETIT

(Université Strasbourg II)

 

Thomas PINK

(King's College, Londres)

 

Bill CHILD

(University College, Oxford)

 

Michel BITBOL

(Université Paris I)

 

Natalie DEPRAZ

(Université Paris IV)

 

Luciano FADIGA

(Université de Ferrare)

 

Jean-Denis DEGOS

(Hôpital Henri Mondor)

 

Francisco VARELA

(LENA, CNRS UPR 640)

 

Jean SCHNEIDER

(Observatoire de Paris)

 

  

Jean-Luc PETIT

Université Marc Bloch (Strasbourg II)

 

L'autonomie, perdue et retrouvée

 

            Le débat philosophique sur l'action humaine a donné gain de cause à «la théorie causale de l'action», sous prétexte qu'elle mettrait en conformité la conception de l'action humaine que le langage véhicule avec «la conception scientifiquement correcte de la nature». L'ascendant de cette théorie s'explique par un présupposé général, selon lequel «le déterminisme biologique» ayant disposé de la traditionnelle question de l'autonomie de l'agent humain, n'aurait laissé au philosophe d'autre choix que la «dissoudre» à son tour, sous peine d'être taxé de dualisme. Or, en raison, peut-être, de la focalisation de leur enquête non sur les actions elles-mêmes, mais sur les propriétés syntaxiques et sémantiques de leurs expressions linguistiques, un détail semble avoir échappé à ces philosophes. À savoir que, sur le terrain empirique et non purement sémantique, qui est celui des neurosciences, cette question philosophique de l'autonomie renvoie à la question biologique des corrélats neuronaux de la microgenèse d'une action volontaire; que loin d'être considérée comme réglée d'avance, cette dernière question a donné lieu à toute une controverse scientifique (non terminée); enfin que sa solution ne s'oriente pas vers une réhabilitation par la biologie du déterminisme causal (laplacien) de la physique classique, mais plutôt vers un dépassement de ce déterminisme. D'ores et déjà, des travaux en cours préfigurent une configuration des rapports science - philosophie absolument inédite, où la phénoménologie de notre expérience d'agents autonomes (sinon l'analyse du langage ordinaire sur les actions) pourra être conceptuellement ressaisie dans les termes de théories biologiques de l'auto-organisation de l'organisme, que la liquidation du déterminisme laplacien dans la physique contemporaine aura émancipées de la tutelle de ce physicalisme réducteur, qui semble paralyser encore l'esprit des philosophes.

 

Thomas PINK

King's College London

 

Self-Determination and Action

 

The notion of self-determination is fundamental to our common sense understanding of our own action - in our intentional or deliberate action, we ordinarily think, it is in some sense we ourselves who determine what we do. There are, however, at least two distinct ways of conceiving self-determination in the western philosophical tradition - as freedom or as voluntariness. How are these two conceptions related, both to each other and to the rest of the common sense psychology of action?

 

 

Luciano FADIGA

Université de Ferrare

 

Motor resonance and motor autonomy:

Neurophysiological investigation in humans

      

Recent evidence have shown that the mere observation of an action performed by another individual induces the observer’s motor cortex to automatically resonate. These data comes from electrophysiological and brain imaging techniques and are in support of the idea that this observation-evoked motor resonance could be the functional expression of a brain mechanism involved in «understanding» actions made by others. According to this view, actions are recognized because both, the actor and the observer, share the same motor repertoire. It could appear however paradoxical that the motor centers, classically considered the output stage of the brain, might be involved in such a high level cognitive task. In my presentation I will support the concept of «motor knowledge» by presenting some experimental evidence. I will then propose the existence of a mechanism based on the differential control of cortical and spinal level that liberates the cortical motor system from the causal relationship ‘activation=movement’. This “motorically silent” mapping of observed actions could be at the basis of the identification/recognition process of actions performed by other individuals.

 

 

Michel BITBOL

Université Paris I Sorbonne CNRS/CREA


La physique et la primauté de l¹action

Une composante importante du programme physicaliste en philosophie de l'esprit consiste à rabattre, avec plus ou moins de subtilité, les normes sur le plan des faits, les actions sur le plan des événements, les intentions sur le plan des causes. Mais la mécanique quantique, théorie-cadre de la physique actuelle, est une discipline qui présuppose elle-même des catégories pratiques, normatives, intentionnelles, comme celles de mesure, d'observable, de clivage système-appareil, etc. Il s'agit là d'un aspect peu discuté du problème de circularité que soulève les tentatives de naturalisation (et plus particulièrement de physicalisation) de l¹esprit. Dans l'approche de ce problème, je ne m'attarderai pas sur les résistibles tentatives que font de nombreux physiciens pour éliminer les éléments relevant de l'intérêt humain de leur discipline afin de faire régner un idéal de parfaite transparence dans l'accès à la nature. Je dresserai plutôt un parallèle entre les apories de la philosophie de l'esprit et celles de la physique quantique, afin de dégager leur signification commune: celle d'avoir mis au jour les limites (mobiles mais impossible à ignorer) de l'oeuvre d'objectivation.

 

Bill CHILD
University College, Oxford

 

Knowing One's Reasons

 

Our knowledge of our own minds has long been a source of philosophical interest. Various models have been proposed to account for our ability to know immediately, and apparently without inference or observation, what we believe, what we desire and so on. At one end of the spectrum are those who see self-knowledge as involving a causal mechanism that reliably produces beliefs about our own mental states. At the other end are those who see self-knowledge as involving a kind of autonomous self-creation; our beliefs about our minds actually constitute our mental states, rather than reflecting them. And there are many possible views between those two extremes.

I focus on a particular, and especially interesting, sort of case: knowledge of the reasons for one's actions - the reasons why one is now doing something, and the reasons why one did what one did in the past. Wittgenstein sums up one question about such knowledge:

"I am leaving the room because you tell me to."
"I am leaving the room, but not because you tell me to."
Does this proposition describe a connexion beween my action and his order; or does it make the connexion? (Philosophical Investigations 487)

And there are other questions. For example: if the relation beween actions and the reasons for which they are done is a causal relation, then knowing our reasons involves an immediate, non-observational knowledge of a causal relation. How is that to be understood? I consider a number of possible explanations of the phenomena and ask how best we should understand our knowledge of our reasons.

 

Jean-Denis DEGOS

Hôpital Henri Mondor

 

Les neurosciences peuvent-elles éclairer le débat

sur l’autonomie de l’agent humain ?

 

Elles peuvent seulement, semble-t-il, apporter des renseignements sur les conditions cérébrales de l’autonomie et de l’acte volontaire.

Données dérivées de la pathologie

—Syndrome de dépendance vis à vis de l’environnement associé à une lésion des lobes frontaux (Lhermitte) : manifestation de l’activité des circuits courts stimulus-action privés du contrôle (inhibition en vue d’une stratégie, tenant compte du contexte et de la prospective) des lobes frontaux.

—Troubles de désignation (allotopoagnosie) associés à une prépondérance de la perception visuo-proprioceptive du monde et d’autrui (le sujet vit le monde, notamment autrui, comme en lui-même) au détriment de la perception objective.

—Apraxie diagonistique, main capricieuse : la volonté mystérieuse de l’hémisphère muet. Le propos délibéré et l’hémisphère parlant.

Données dérivées de la physiologie :

—Motricité : stimulus dépendante (M1) ou endogène (AMS, sortie motrice du gyrus limbique cingulaire antérieur)

—Electrophysiologie de l’acte volontaire (potentiels EEG de préparation motrice) et    expériences de Libet : rapport temporel entre électrophysiologie et sentiment de la prise de décision.

 

 

Natalie DEPRAZ

Université de la Sorbonne-Paris IV

 

Micro-temporalité de l’action:

La protention comme «auto-anticipation»

      

Notre liberté d’action, c’est-à-dire les différent possibles qui s’offrent à nous au moment de prendre une décision trouve son inscription dans la temporalité de cette action, son rythme et ses diverses séquences. On a souvent considéré que l’apport majeur de la phénoménologie husserlienne résidait à cet égard dans la description de notre expérience du passé (rétentionnel immédiat, remémoré, sédimenté dans l”histoire voire phylogénétique archaïque), lequel conditionne notre prise possible sur le futur (protentionnel immédiat, attendu, projeté, etc.) Cela confère semble-t-il à l’agent une maîtrise remarquable sur ses actions possibles, qui associe, de manière fort classique (cartésienne) liberté et volonté. Or, c’est réserver peu de place à la contingence, à l’inattendu et à la surprise, qui constitue pourtant la dimension la plus évidente de notre situation dans le monde en tant que sujets agissants ; par là, c’est accorder trop de poids à la détermination, à la prévision, voire à la programmation de nos actions.

       On voudrait ici revisiter la conception husserlienne du futur (et notamment ici de sa dimension micro-temporelle : la « protention »), et ce, à l’aune d’un fil conducteur empirique exemplaire, l’expérience neuro-psychologique de la vision stéréoscopique. Il y a à cela un double bénéfice :  1) sur le plan thématique, il s’agit de requalifier le temps infinitésimal de l’action du sujet en l’appréhendant comme une dynamique structurelle d’ « auto-anticipation » ; 2) sur le plan méthodologique,  on met ainsi en lumière la force de la co-générativité des analyses empiriques et phénoménologiques. En effet, la vision stéréoscopique offre l’exemple remarquable d’une action où s’articulent « activité » et « passivité », pour reprendre une distinction classique quoique problématique en phénoménologie : l’attente du surgissement de la forme en relief correspond à une activation fort spécifique des kinesthèses oculo-motrices mais suppose également un temps préalable d’accueil et de réceptivité qui n’a rien de volontaire.

       Je procéderai en deux temps : 1) je partirai de la description de l’action micro-temporelle, protentionnelle propre à l’expérience de la vision stéréoscopique ; 2) je montrerai comment cette description empirico-phénoménologique permet de rédéfinir l’action temporalisée du sujet comme « auto-anticipation ».

 

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Publié dans philosophie

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