Le passé devant soi: mécanismes et temporalité

Publié le par Jean-Luc PETIT

Le passé devant soi

Mécanismes anticipateurs
et phénoménologie de la temporalité

 

Jean-Luc PETIT

Université Marc Bloch & LPPA (UMR CNRS 7152)

 

I.          Quelques exemples de « mécanismes anticipateurs ».

II.          L’anticipation « propriété fondamentale du cerveau » : une ontologie de savant.

III.          Critique transcendantale : pas d’anticipation sans vécus de conscience !

IV.          La constitution subjective de la temporalité.

V.          Doute sceptique : régression infinie ou processus inconscient ?

 

I. Quelques exemples de « mécanismes anticipateurs » :

 

Après que, dans les années 60, Hans Kornhuber (Pr. de neurologie à l’Université d’Ulm) eut enregistré sur le scalp des sujets humains une activité bioélectrique cérébrale précédant (de plus ou moins 1sec.) un mouvement volontaire du doigt, les neurophysiologistes ont mis au jour en ordre dispersé une série de mécanismes dits « anticipateurs ». Entrant en jeu à une étape précoce de la microgenèse de l’action, ces mécanismes semblent capables de devancer l’événement futur comme la formation de l’intention motrice devance la réalisation du mouvement. Toutefois, ces physiologistes, repoussant la tentation de la téléologie, s’en tiennent à une interprétation plus restrictive, selon laquelle de tels mécanismes nous seraient échus par le hasard et la nécessité de l’évolution, comme une simple boîte à outil d’expédients pragmatiques pour la solution de problèmes particuliers. Ma question est de savoir si nous pouvons nous satisfaire de cette explication passe-partout pour ce qui, en définitive, est au fondement de notre expérience subjective de la temporalité : un cadeau de l’évolution ?


>>>>>>>>>>> [Fig. in Deecke et al. Exp. Brain Res.1969, p. 166]<<<<<<<<<<<<<<<<<<<

Figure 1 : Vignettes indiquant la position sur le scalp des électrodes d’enregistrement électroencéphalographique (EEG) : aire frontale, aire précentrale (aire de la main), vertex.

Tâche expérimentale : mouvement volontaire spontané de flexion palmaire de l’index droit. Electroencéphalogramme : courbes représentatives d’une différence de potentiel négative croissante avec « l’implication intentionnelle » du sujet. Analyse en composantes du potentiel préparatoire au mouvement : (1) montée lente (MCG -850 msec.) ; (2) inversion de polarité (MCG -117 msec.) ; (3) déflection abrupte (MCG -86 msec.) ; (4) début du mécanogramme (MCG 0 msec.).

 

I. 1. L’anticipation des mouvements oculaires :

 

L’activité de certains neurones individuels du cortex pariétal anticipe le déplacement de l’image sur la rétine par un mouvement oculaire. Juste avant une saccade, leur champ récepteur rétinien (CR) se déplace transitoirement à une place de la rétine correspondant aux coordonnées du prochain point de fixation de l’œil. Explication : outre l’information visuelle, ces neurones doivent avoir accès à une information motrice précoce sur l’amplitude et la direction des saccades. Ce mécanisme, si c’est bien lui qui est responsable de l’intégration harmonieuse des images rétiniennes successives malgré l’effet perturbateur des mouvements des yeux, serait à la base de la continuité du monde perçu.


>>>>>>>>>>>>>>>> [Fig. in Duhamel et al., Science, 255, 1992] <<<<<<<<<<<<<< 

 

 
 

Fig 2 : ● point de fixation ; * stimulus visuel ;      champ récepteur CR ;           saccade.

A : Diagramme des événements oculomoteurs. (1) Le sujet fixe le sommet de la montagne.  
(2) Le neurone réagit au nuage qui tombe dans son aire de réponse rétinienne (CR).

(3) Le sujet a l’intention de fixer le sommet de l’arbre mais son œil reste encore fixé sur la montagne : le neurone a déjà cessé de répondre au nuage pour répondre au soleil.
(4) Le sujet fixe désormais l’arbre : le neurone continue de répondre au soleil; son CR s’est déplacé en fonction des nouvelles coordonnées du point de fixation oculaire dans le champ visuel.

B : Réponse visuelle d’un neurone à un stimulus présenté hors de son champ récepteur.

Histogramme de droite aligné sur le début de la saccade. La décharge précède la saccade de 80 ms (au lieu des 70 ms de latence après la capture du stimulus par le CR s’il n’y avait pas anticipation).

 

I. 2. L’anticipation de la direction du mouvement :

 

Dans le cortex moteur, la directionnalité imprécise des neurones individuels est compatible avec une directionnalité précise au niveau des larges populations participant à la réalisation d’un mouvement dans une direction donnée. D’après Apostolos Georgopoulos, le vecteur de population, addition vectorielle de l’ensemble des vecteurs représentatifs des activités cellulaires progressivement recrutées, se révèle être pointé dans une direction qui n’est autre que la direction finale du mouvement. Une découverte que cet auteur interprète d’après le paradigme de rotation mentale de Shepard, en ce sens que le fait de réaliser un mouvement qui doit différer d’une direction de référence donnée requiert une rotation mentale. La rotation observée du vecteur de population, se réorientant de la direction de référence à celle du mouvement pendant le délai de préparation, suggère un processus de transformation de coordonnées à la base de l’orientation correcte du mouvement.

 

 

 


>>>>>>>>>> [Fig in Georgopoulos et al., Science 243, 1989, p. 234] <<<<<<<<<

Figure 3 : Tâche expérimentale : Mouvoir un levier dans une direction déterminée par rapport à un stimulus visuel. M : mouvement ; S : stimulus. A : mouvement dans la direction du stimulus (à gauche) ou à angle droit par rapport au stimulus (à droite). B : vecteurs de population neuronale calculés toutes les 10 msec. C : Dans la condition du mouvement orienté différemment du stimulus, entre l’instant de la présentation du stimulus et l’instant du déclenchement du mouvement du bras de l’animal, le vecteur de population neuronale se réoriente progressivement à mesure qu’il s’allonge, en s’écartant de la direction initiale (erronée) du stimulus visuel et se rapprochant de la direction correcte du mouvement requis.

 

I. 3. L’anticipation de l’activité musculaire totale :

 

L’enregistrement d’aires multiples du cortex (cortex moteur, prémoteur, somatosensoriel et pariétal) permet de prédire le profil d’ensemble de l’activité électromyographique des muscles du bras chez le singe. Dans le réseau que forment les aires corticales en connexion avec l’aire motrice, l’ensemble des neurones recrutés par un mouvement peut contenir toute l’information utile sur les paramètres du mouvement sans que chaque neurone individuellement considéré ait à encoder plus qu’un part très réduite de cette masse d’informations. Plus la population de neurones enregistrée sera étendue et largement distribuée, plus fiable sera la prédiction du mouvement. Plus il y aura de muscles testés, plus le modèle d’intégration neuronal sera capable de généralisation à de nouveaux mouvements. Les chercheurs prédisent que cette fiabilité de la prédiction permettra un jour l’extraction des paramètres du mouvement d’un sujet paralysé en vue d’appliquer ces paramètres au contrôle d’un robot fonctionnant comme prothèse universelle (Santucci et al., Eur. J. Neuro. 2005).

 

I. 4. L’anticipation de l’impact d’un objet sur le corps :

 

Des neurones dans l’aire intrapariétale chez le singe réagissent aux stimuli visuels et également aux stimuli tactiles (neurones bimodaux). Leurs champs récepteurs (CR) tactile et visuel sont congruents entre eux. Ces neurones manifestent une sensibilité sélective pour les stimuli en mouvement dirigés vers l’animal (ou s’en éloignant), leur taux d’activation variant en fonction de la distance de l’objet. Une majorité d’entre eux répondent à des objets tridimensionnels se mouvant dans l’espace péripersonnel, particulièrement lorsque le point d’impact projeté coïncide avec la localisation cutanée du CR tactile. L’hypothèse dominante est celle de l’existence d’un mécanisme de prédiction du temps jusqu’à la collision.


>>>>>>> [Fig in Duhamel et al. The American Physiol. Soc., 1998, p. 130-131]<<<<<<<<<
Figure 4 : à gauche, les méridiens vertical et horizontal du champ visuel sont alignés avec le nez et la bouche;      °    des petits CR visuels au niveau de la fovéa correspondent à des petits CR tactiles localisés sur le museau (fovéa somatosensorielle); de larges CR extrafovéaux correspondent à des larges CR cutanés sur la tête ou le corps.    -->  direction préférée du mouvement du stimulus. À droite, complémentarité des réponses visuelle et tactile de neurones visuo-tactiles : l’unité 64079 réagit au début d’une stimulation tactile et à un objet visuel qui se rapproche ; l’unité 64068 réagit à la cessation d’une stimulation tactile et à un objet visuel qui s’éloigne.

 

II. L’anticipation « propriété fondamentale du cerveau » : une ontologie de savant.

 

Pour rendre compte de l’existence de ces mécanismes, les chercheurs ont élaboré des modèles théoriques qu’ils ont substantialisé dans le cerveau comme modèles internes en s’appuyant sur l’évolutionnisme pour légitimer une telle « substruction ontologique ». En particulier, Daniel Wolpert au MIT, a avancé l’idée que le cerveau pouvait comporter un modèle interne du système moteur capable de simuler la planification, le contrôle et l’apprentissage du mouvement. Dans une expérimentation classique, les sujets devaient estimer la localisation de leur main à la fin d’un mouvement réalisé dans l’obscurité. Les sujets manifestaient une surestimation transitoire de la distance. Cette surestimation s’explique par l’ordre de succession de leurs sources d’information sur le mouvement en l’absence de vision : 1°) la copie d’efférence de l’ordre moteur leur permet d’anticiper le mouvement ; 2°) l’afférence proprioceptive, effet en retour sensoriel du mouvement produit, rend possible la correction de cette première estimation. Un classique de la littérature informatique (le ‘filtre de Kalman’) présente un pareil mécanisme de compensation automatique entre une estimation a priori de la dynamique du mouvement et sa correction a posteriori sur la base du feedback sensorimoteur. Un réglage approprié des paramètres de ce « modèle interne » supposé donne une simulation acceptable de la courbe d’évolution de l’erreur d’estimation de la distance pendant la durée du mouvement : une erreur croissante jusqu’à un maximum à 1 sec. du départ du mouvement et décroissante ultérieurement.

>>>>>>>>>>>>>>>>> [Figs in Wolpert et al. Science 1995] <<<<<<<<<<<<<<<<<<<<
 

Figure 5 : Un modèle interne du mouvement du bras :

A : L’erreur de localisation du mouvement (en cm) au cours du temps (en sec.) pour 8 sujets.
B : Courbes représentatives de la variation du biais d’évaluation durant le mouvement.

A’ : Schéma informationnel du modèle à filtre de Kalman : partie haute, processus de prédiction préalable au mouvement sur la base de l’ordre moteur ; partie basse, processus de correction de l’estimation préalable sur la base du feedback sensoriel du mouvement produit.

B’ : Courbe représentative de la variation du biais d’évaluation simulé par le modèle interne.

 

Encouragés par ce succès limité de la simulation sur modèle interne dans le cas particulier d’un mouvement du bras, Wolpert et son équipe ont entrepris de schématiser un modèle interne plus général dédié au contrôle moteur, notamment un modèle interne responsable des fonctions motrices du cervelet. Au cahier des charges d’un modèle interne pour le contrôle moteur, il y a les réquisits suivants : un modèle interne satisfaisant devra être capable d’apprendre, à partir d’un état « d’innocence originelle », autant de modèles spécifiques du corps et du monde que nécessaire ; il devra être capable de découper le contexte de l’expérience, contexte a priori inconnu, en autant de modules de traitement de l’information que nécessaire ; enfin, il devra être capable de sélectionner entre tous ces modules concurrents l’unique module adapté au contexte actuel (Wolpert et al., Trends in Cogn. Sc.1998). L’ambition de cette modélisation est de parvenir à simuler le mode de contrôle purement interne de la conduite d’un agent à partir d’une information ‘extérieure’ réduite par hypothèse à deux données : l’état du système antérieur au mouvement et l’ordre moteur rendu accessible par la copie d’efférence. À part cette entrée d’information minimale, le système est censé n’avoir affaire qu’à ses propres estimations et computations. On notera que ce simulacre d’autonomie est fort éloigné de l’autonomie personnelle d’un sujet humain, qui, pour intervenir efficacement dans le monde et y prendre des initiatives, n’a pas besoin de sortir de sa propre immanence subjective. Chose qui, au demeurant, ne veut rien dire.

L’objectivisme spontané des modélisateurs leur masque le fait que l’internalité du modèle interne est infiltrée à plusieurs niveaux par une référence extérieure à l’état actuel du système (son état antérieur, mais aussi son état ultérieur au mouvement), un état toujours objectivement « vrai », c’est-à-dire indépendant de toute estimation. C’est déjà le cas lorsqu’ils emploient sans critique la notion d’erreur, que ce soit l’erreur motrice qui mesure la différence entre le mouvement actuel et le but visé ou l’erreur proprioceptive qui mesure la différence entre l’effet présumé du mouvement et son effet actuel. Ce l’est à nouveau lorsqu’ils se réfèrent « au résultat vrai » auquel le système doit pouvoir comparer l’état prédictif pour qu’il y ait lieu de parler à son propos d’apprentissage des contraintes de l’organisme et de l’environnement. Ce l’est, enfin, lorsqu’ils font évaluer par un super modèle évaluateur les probabilités de contribution respectives des nombreux modèles internes concurrents pour un traitement adéquat de la situation actuelle, parce que le terme de comparaison est toujours cette même situation actuelle. Une actualité qu’ils ne doutent pas devoir être connaissable « en soi ». Cette mythologie des données absolues préconstituées à leur reproduction à l’intérieur du système comme modèle interne aboutit fatalement à une internalisation illimitée : internalisation du système moteur, mais aussi du système proprioceptif, du système estimateur, du mouvement actuel, des buts projetés, du contexte.     

Toujours dans cette ligne de la « substruction ontologique » des caractéristiques du comportement observé dans un modèle hypothétique de substrat cérébral, un procédé plus expéditif (qu’il soit plus discutable au point de vue épistémologique n’est pas certain) a aussi consisté à échanger l’un pour l’autre explicandum et explicans. On se contente alors d’assumer que l’anticipation pourrait bien être, tout simplement, une propriété fondamentale du cerveau, laquelle – c’est apparemment ce que ‘fondamentale’ veut dire – n’aurait pas besoin d’explication supplémentaire : le cerveau est prédicteur et simulateur, point. Face à la multiplication incontrôlable de ce recours à des postulats ontologiques, surtout devant la tendance à oublier qu’ils ne sont que des hypothèses théoriques, non des données de fait empiriquement fondées, la mise en garde ci-après du grand Leibniz (bien que trop souvent détournée de son contexte) est de nature à inspirer une prudente réserve au philosophe :

« Certains sauvaient les apparences en forgeant tout exprès des qualités occultes ou facultés qu’on s’imaginait semblables à des petits démons ou lutins capables de faire sans façon ce qu’on demande, comme si les montres de poche marquaient les heures par une certaine faculté horodéictique sans avoir besoin de roues, ou comme si les moulins brisaient les grains par une faculté fractive sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules. » (Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain).

 

III. Critique transcendantale : pas d’anticipation sans vécus de conscience !

 

Le moment est venu de faire retour des hypothèses ontologiques des savants aux évidences de l’expérience vécue, telle qu’elle se donne en une description phénoménologique hors de toute prétention d’expliquer. Nous savons ce que veut dire « anticiper » parce que nous sommes des agents personnels capables de nous projeter vers notre futur tout en retenant l’héritage de notre passé. En revanche, un processus, un mécanisme, un système étant dépourvu de cette dimension temporelle, ne saurait être caractérisé comme « anticipateur » que par transposition (métaphore). Qu’est-ce donc qui légitime – si légitimité il y a – une telle caractérisation ? C’est le fait que les actes psychiques, que le fonctionnement de tels mécanismes conditionne matériellement, sont – eux – orientés vers l’événement futur. Le caractère intentionnel des vécus de conscience est, en effet, le présupposé inaperçu de l’hypothèse des systèmes (internes) anticipateurs comme de la thèse du cerveau simulateur.

 

IV. La constitution subjective de la temporalité :

 

Dans l’horizon général des entreprises fondationnelles de Helmholtz, Poincaré et Cassirer pour pallier la disparition des a priori kantiens en dérivant de notre expérience perceptive et motrice l’organisation rationnelle de la nature des XIXe et XXe s, Husserl a tenté une genèse transcendantale de la temporalité comme fondement de la possibilité des objets de perception temporels. À cet effet, il a développé une phénoménologie de la conscience du temps en veillant à ce qu’elle soit complètement dégagée de toute présupposition ontologique concernant une objectivité préconstituée et qu’elle dérive exclusivement des actes de conscience qu’un sujet peut librement accomplir à tout moment. Dans Physiologie de l’action et phénoménologie, Alain Berthoz et moi-même avons suggéré que la physiologie de l’anticipation pourrait être un cadre adéquat pour une forme de naturalisation de cette théorie de la constitution phénoménologique. Mettant cette proposition à l’épreuve, je voudrais ici regarder en quoi le programme husserlien résiste à ce traitement. De là, je chercherai à tirer argument pour la relance de cette naturalisation d’une difficulté de la phénoménologie du temps signalée par Husserl lui-même : le danger de regressus ad infinitum.. 

 

IV. 1. La transparence à soi de la conscience :

 

L’obstacle à la naturalisation de la constitution (par modèles internes, etc.) est le caractère des actes constituant le temps d’être des vécus de conscience, vécus en des formations stratifiées, certes complexes, mais toujours transparentes à elles-mêmes comme consciences de… Une flèche d’intentionnalité les traverse, laquelle atteint nécessairement sa cible : la chose ou l’événement qui se présente dans le présent de conscience, ce présent où les anticipations sont saturées et à quoi se raccrochent les séries de modifications rétentionnelles, avec leurs emboîtements à perte de vue. Autrement dit, il doit toujours y avoir une unité de sens sauvegardée à travers toutes les modifications, depuis la source maximum de clarté du présent vivant jusqu’à l’obscurcissement et l’indifférenciation complètes à l’horizon du champ de conscience. Le privilège de la mémoire immédiate (rétention) dans les Leçons sur la conscience intime du temps est peut-être lié à cet autre privilège que Husserl accorde à la donnée, dans la perception, de l’objet-événement, avec sa pleine teneur de sens.


>>> [Fig. in E. Husserl (1966) Inneren Zeitbewusstsein (1893-1917), A. I., § 10., p. 28] <<<

Le diagramme primitif (1905) de la constitution rétentionnelle :

 

« J’entends une mélodie » : à partir du moment où retentit la phase initiale du son (A), une qualité auditive, d’extension minimale, est soumise à un processus de rétention dans une conscience du « juste passé ». Et cette conscience rétentionnelle, à son tour, est elle-même retenue dans une conscience de « juste passé du juste passé », en une chaîne infinie d’actes rétentionnels emboîtés qui s’enfonce dans l’horizon obscur et indistinct du passé. Cependant, la poursuite de la mélodie remplit toujours la conscience perceptive présente (P) d’un matériau sonore nouveau, dont l’acte d’appréhension par la conscience se fait sur le fond de l’ensemble de la structure stratifiée des actes de conscience rétentionnels, une structure qui soutient en totalité la conscience d’unité de « la mélodie ».  

 

IV. 2. Une constitution rétentio-protentionnelle de la temporalité :

 

L’optimisme rationaliste de cette primauté de l’évidence et de l’intuitivité du sens dans le regard de la conscience pourrait sans doute être tempéré, en un second moment. Cela se pourrait grâce à la prise en compte de la contribution apportée à la constitution de l’identité des objets temporels par l’anticipation (sur fond de prémonitions obscures et d’aspirations vagues). Le bénéfice de cette extension de la théorie consisterait justement en son ouverture à une structure de la conscience plus riche que la simple rétentionnalité de la mémoire immédiate. De ce moment, l’identité des objets temporels ne naîtrait pas seulement de la certitude du cogito qui la maintient à travers la série continue des modifications à partir d’une première présentation optimale dans la présence d’un sens évident. Elle tiendrait aussi son origine du fait d’être spontanément préformée selon un certain style dans la configuration approximative de l’événement-objet, tel que celui-ci, toujours absent mais imminent, s’esquisse en les phases préparatoires au présent de sa réalisation effective dans la réception sensorielle, ou dans un acte moteur. Cette option va de pair avec notre intuition du fait que ce n’est pas en tant qu’issus d’un « sujet pur » que les actes constituants sont formateurs (préformateurs) pour les objets constitués : à ce titre rien ne les déterminerait ; mais plutôt comme qualifiés de façon spécifique par le fond de motivations du sujet et ses interactions dynamiques avec son propre corps de chair (Leib) et son environnement (Umwelt).


>>>> [Fig. in  E. Husserl (2001) Bernauer Manuskripte (1917/1918), Beilage I, p. 22]<<<<

Le diagramme complet (1917) de la constitution rétentio-protentionnelle

          La protention, « conscience tendancielle » (Tendenzbewusstsein) reproduit dans une autre direction la structure stratifiée des rétentions grâce à un retournement du diagramme précédent. Retournement qui signifie que le réemploi du diagramme initial garantit la sauvegarde du pouvoir déterminant de la conscience en dépit de l’essentielle sousdétermination du futur. Ce qui fait que la teneur intentionnelle des rétentions antérieures joue un rôle indispensable, puisqu’elle confère une capacité déterminante aux protentions, qu’elle structure selon le sens. Notons-le au passage (pour rester dans le cadre de cet article), la satisfaction intellectuelle qu’apporte à Husserl cette symétrie protention – rétention doit sans doute beaucoup à ce qu’elle flatte chez lui l’illusion de pouvoir s’entretenir dans un idéalisme absolu de l’anticipation : « C’est ce qui a d’abord été pressenti qui vient à réalisation ; la réalité est réalisation d’une conscience anticipatrice. (Was Vorbewusstsein ist, das wandelt sich in Verwirklichtes; die Wirklichkeit ist Verwirklichung eines antizipierenden Bewusstseins: E. Husserl, Ibidem, T.2, 1917, §. 9, p. 46).»

 

IV. 3. Un modèle interne de géométrie analytique :

 

On pourra, sans doute, se demander si le modèle de géométrie analytique apparemment utilisé par Husserl ne lui aurait pas interdit de penser le dynamisme du futur, puisqu’il suppose la donnée préalable d’une différentielle de changement d’une quantité variable et la constante possibilité d’en extraire la loi de variation dans un acte de saisie du juste passé et du juste passé du juste passé, etc. ? Ce modèle, conçu pour penser ensemble et dans le même mouvement le présent de la donnée et la série continue des modifications qui s’y rattachent, a l’inconvénient de privilégier la rétention et de ne laisser concevoir le futur que comme projection devant soi du passé : « le passé devant soi ». De fait, il reste difficile de retourner le diagramme pour avoir un modèle analytique convaincant de la gradation dans l’imminence de l’événement anticipé, car la sousdétermination du futur défie la capacité de détermination univoque du temps donnée à la conscience. S’il y a une infinité de choses à quoi on peut s’attendre quand on s’attend à... on ne peut pas « aller vers l’inconnu les bras ouverts » („Ein unerwarteter Anfang kann nicht mit offenen Armen empfangen werden.“ Ibidem, T.2, §. 5, n. 1, p. 37). 


V. Doute sceptique : régression infinie ou processus inconscient ?

 

Husserl, lui-même, a suggéré une issue dont nous n’avons pas tiré parti, mais qui paraît prometteuse (si le prix n’en est pas trop élevé !). Puisque la toute première différentielle de changement de la donnée initiale doit devancer toute possibilité d’un acte d’appréhension, le processus qui la génère doit, concède-t-il finalement, être inconscient. En sauvegardant ce caractère inconscient pour tout l’ensemble du processus générateur, on retrouverait peut-être la simulation par neurocomputation sur modèle interne. Est-ce que cette idée, qui nous répugnait de prime abord, d’un principe d’individuation des objets temporels d’une phénoménologie de la conscience perceptive par des processus anticipateurs contingents et multiples (des processus du type de ceux qu’assume le neurophysiologiste sur des bases évolutionnistes) ne permettrait pas de bloquer la régression infinie ? Une régression qui menace une conscience présumée essentiellement rétentionnelle, dans la mesure où celle-ci doit tirer d’elle-même les ressources structurales pour préfigurer l’ouverture de la conscience intime du temps sur la protentionnalité du futur. Comme prix à payer, cette modification apportée à la théorie de la constitution nous obligerait à dissocier les notions d’acte, d’identité et d’évidence, en rupture avec Husserl qui se refuse (comme Descartes) à les séparer. Retirant au sujet pur un rôle constituant qu’on restituerait à l’organisme, on déchargerait alors la conscience (ramenée à un mécanisme attentionnel spécial) d’une insoutenable responsabilité intégrale pour la constitution du sens d’être de toutes choses dans le monde du perçu.

 

Résumé :

 

Ayant été amenée à postuler l’existence de nombreux « mécanismes anticipateurs » mais manquant toujours d’une forme unitaire d’intégration, les neurosciences alternent les modélisations locales du fonctionnement cérébral (modèles internes) avec des affirmations générales sur « le cerveau simulateur ». − La phénoménologie avait tenté une constitution de la temporalité sur la seule base de la conscience que nous en avons dans la mémoire immédiate et l’attente; mais on pourra toujours dire qu’elle n’a pas pu refermer sur soi cette conscience sans rabattre le futur sur le passé et, de ce fait, sans risquer de tomber dans une régression infinie de la réflexion. − Pour surmonter ces apories, la neurophysiologie et la théorie de la constitution devront mieux conjuguer leurs efforts en vue d’éclairer la contribution des mécanismes anticipateurs inconscients sous-jacents à la phénoménologie de notre expérience vécue de la temporalité.

 

Bibliographie :

 

A. Berthoz et J.-L. Petit, Physiologie de l’action et phénoménologie, Odile Jacob, Paris, 2006.

L. Deecke, P. Scheid, H.H. Kornhuber, Distribution of readiness potential, pre-motion positivity, and motor potential of the human cerebral cortex preceding voluntary finger movements, Experimental Brain Research, 7, 1969, 158-168.

J.R. Duhamel, C.L. Colby, M.E. Goldberg, The updating of the representation of visual space in parietal cortex by intended eye movements, Science, 255, 1997, 90-92.

J.R. Duhamel, C. Colby, M.E. Goldberg, Ventral intraparietal area of the macaque: Congruent visual and somatic response properties, Journal of Neurophysiology 79, 1998, p. 126-136.

A.P. Georgopoulos, J.T. Lurito, M. Petrides, A.B. Schwartz, J.T. Massey, Mental rotation of the neuronal population vector, Science 243, 1989, 234-236.

E. Husserl, Zur Phänomenologie des Inneren Zeitbewusstseins (1893-1917), Husserliana X, Martinus Nijhoff, La Haye, 1966.

E. Husserl, Die Bernauer Manuskripte über das Zeitbewusstein (1917/18), Husserliana XXXIII, Kluwer, Dordrecht, 2001.

D.M. Santucci, J.D. Kralik, M.A. Lebedev, M.A.L. Nicolelis, Frontal and parietal cortical ensembles predict single-trial muscle activity during reaching movements in primates, European Journal of Neuroscience 22, 2005, 1529-1540.

D.M. Wolpert, Z. Ghahramani, M.I. Jordan, An internal model for sensorimotor integration, Science 269, 1995, 1880-1882.

D.M. Wolpert, R.C. Miall, M. Kawato, Internal models in the cerebellum, Trends in Cognitive Sciences 2/9, 1998, 338-347.

 

Publié dans philosophie

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