Repenser le corps avec les neurosciences - V

Publié le par Jean-Luc Petit

Se résigner à un pareil « recouvrement de l’expérience par un

vêtement d’idées » (Husserl) ou à cet « arraisonnement de l’être par

la technique » (Heidegger), serait méconnaître que dans « modèle

interne » il y a « interne », et que la motivation d’un usage non

purement décoratif de ce concept est la volonté de ressaisir une

intuition. Intuition sur ce qui se passe dans le cerveau, sans doute,

mais plus profondément sur le substrat neurobiologique de

l’autonomie de l’organisme. Peut-être aussi de la spontanéité du

vivant comme source d’action et d’auto-affection. Peut-être enfin de

l’immanence à soi de l’expérience vécue et de la transcendance

intentionnelle des objets de la conscience. Quoi qu’il en soit, des

analoga comme ceux-là, qu’on pourrait installer sur des robots, ne

sont pas encore la chose de la physiologie. Comme le formalisme des

équations qu’ils concrétisent matériellement, ils sont grevés d’une

double sous-détermination. Sous-détermination sémantique d’abord,

car les fluctuations de son usage dans la littérature montrent que ce

concept de « modèle interne » ne diffère essentiellement ni par le

sens, ni par la référence, du concept cognitiviste de représentation

mentale, ou de ses avatars. En effet, ce qu’on désigne « modèle

interne » peut à peu près indifféremment être appelé représentation,

image, copie, carte, code, plan, schème, savoir implicite, théorie,

algorithme, compétence, apprentissage, etc. Quant à ce dont il peut y

avoir modèle interne, pratiquement tout objet possible de

représentation mentale en fait partie : les objets, états de choses,

événements, actions propres ou étrangères, organes du corps propre,

effecteurs des mouvements ou capteurs sensoriels, le corps entier,

l’environnement enfin. Sous-détermination implémentationnelle,

ensuite, car si l’on ne sait déjà pas quels peuvent bien être les

corrélats neurobiologiques des représentations mentales dans un

esprit, on risque de ne pas être plus avancé avec les MI, insister sur

ce qu’ « interne » est à entendre au sens de neuronal (non mental)

n’y change rien.  [Les spécialistes du cervelet nous préparent peut-être un démenti :

Wolpert, Miall, et Kawato (1998)].

Ces transferts conceptuels observables au plan d’une

épistémologie factuelle sont comme les mouvements des grains de

limaille de fer exposés à un champ électro-magnétique variable : il

faut une épistémologie plus sensible aux enjeux idéologiques

généraux pour dessiner les mouvantes lignes de force du champ

épistémique qui contraignent les concepts à ces déplacements. En ce

qui concerne le MI, toute la question est de savoir si le réseau

enchevêtré des trop nombreuses lignes théoriques qu’on pourra citer

tend à s’organiser, ou non, selon deux axes distincts et opposés. Bien

sûr, il a été fortement dit que les neurosciences se trouvaient à la

croisée des chemins. D’un côté, une tradition où les influences

mêlées du primat du théorique par rapport au pratique, de la vision

par rapport à l’action, de l’esprit par rapport au corps, du langage par

rapport à l’expérience, du calcul symbolique par rapport à l’intuition

géométrique, etc., se sont stabilisées sous une forme familière, celle

de la théorie de l’esprit du cognitivisme, doctrine unanimement

adoptée par les psychologues et qui tend à infiltrer les sciences

voisines : physiologie et sociologie. De l’autre, l’idée d’une nouvelle

physiologie de l’anticipation, forme d’intégration future d’un

ensemble d’exigences récurrentes et de propositions de rechange en

vue de réhabiliter, sur une base neurobiologique, les aspects du

vivant dont la phénoménologie a payé de sa mise à l’écart des

courants majoritaires de la philosophie à prétention scientifique

l’importance qu’elle leur a d’emblée et constamment reconnus :

priorité du sens par rapport à la donnée, enracinement corporel de

l’action, contribution du percevant au monde perçu, intentionnalité

non linguistique de la perception, constitution mutuelle de l’agent et

de l’environnement dans leur interaction.

Néanmoins, si stimulant qu’il soit de pouvoir regrouper en vue

d’affrontement décisif les idiosyncrasies, variétés d’approches et

divergences d’opinion dont est faite la controverse scientifique

actuelle, le MI garde une ambiguïté qui le situe plutôt à un foyer de

tensions contraires, mais pas nécessairement contradictoires. Veut-on

opposer une psychologie computationnelle qui présuppose un

organisme cognitif aux capacités de calcul illimitées à un

mouvement de cognition incarnée et située qui cherche une plus

grande fidélité aux limitations effectives de l’organisme ? Eu égard à

cette polarité d’influences théoriques, le MI apparaîtra tour à tour,

mais non sans paradoxe 1°) mécanisme de la neuro-computation du

cerveau-machine (de Turing), 2°) mais qui simplifie cette neuro-

computation par des processus neuro-mimétiques localement

efficaces bien que logiquement non orthodoxes. Mise-t-on sur le

contraste entre une théorie représentationnelle de l’esprit, système

physique intériorisant des copies des objets extérieurs, et une

tendance à promouvoir le rôle de l’action dans l’attribution d’un sens

au monde perçu, plutôt que de limiter cette action au pouvoir d’y

provoquer des changements physiques ? Le MI apparaîtra tantôt 1°)

une théorie physique naïve intégrant les propriétés physiques des

objets à la commande motrice, 2°) un analogon concret support de

manipulations internes permettant à l’organisme d’anticiper sans

risque les conséquences de l’action. Fait-on passer le clivage entre

des sciences cognitives, d’un côté, dont la théorie causale de l’action

récupère les dogmes physicalistes : objectivité absolue, causalité

universelle, et de l’autre, la révolution des idées issue de la

phénoménologie et de la microphysique, qui repensent objectivité et

causalité à travers leur incessante constitution dans les interactions

pratiques entre agents connaissants ? Le MI apparaîtra ici 1°) activité

d’un vivant condition de l’émergence de valeurs d’utilité pratique

dans son environnement, là 2°) configuration prédonnée de réseaux

neuronaux dont l’actualisation ne saurait être qu’un décours

purement causal dans une temporalité non originaire.

De la question de savoir si l’introduction du MI en physiologie

n’aura donné qu’une variante affaiblie du représentationnalisme

dominant les sciences cognitives, ou si elle aura préparé la relève de

ce représentationnalisme par une solution de rechange plus radicale,

il n’y a sans doute pas de décision qui ne soit — car, cela peut être

aussi le cas en science, cf. l’économie — prédiction créatrice de

l’événement annoncé. Devançant, donc, un mouvement qu’il n’y a

sans doute pas moyen de faire autrement que devancer pour

l’exprimer, je me risquerai à dire : c’est uniquement dans la

perspective d’une nouvelle physiologie de l’action dérivant sa

conceptualité d’une mimétique pragmatique encore à créer, qui ne

sera plus un simple déguisement de la théorie de l’esprit-cerveau

calculateur, mais conférera un sens littéral à tout ce qu’on a dit de la

simulation interne de l’action, qu’il deviendra manifeste que le MI

transgresse le cercle de la représentation au lieu d’y rester enfermé.

Et que se dénoncera, par là même, le statut proprement métaphysique

de ce que certains ne semblent pas pouvoir s’empêcher de supposer

comme devant être « à l’extérieur » de l’organisme « avant » son

intervention active, l’original de ce modèle, référence externe qui

infiltre subrepticement dans la cognition le dogme du monde

indépendant des activités perceptives et pratiques de ceux pour qui il

y a ce monde, monde néanmoins curieusement chargé pour eux de

significations. Cette nouvelle perspective déploie dans toute son

extension, depuis la physique élémentaire jusqu’aux sciences de la

cognition, la critique de l’objectivisme et du causalisme

physicalistes, que leur déconsidération assez générale auprès des

physiciens n’empêche pas qu’ils s’opiniâtrent chez les biologistes,

psychologues et philosophes de l’esprit : les auteurs de ce volume entendent

contribuer à ce que cette situation change (cf. Chap. IV). Le défaut de temps me

dispense de démontrer la thèse fondamentale, que la théorie de la

constitution transcendantale des objectivités de la connaissance

humaine de Husserl est à l’épistémologie de la nouvelle physique ce

que l’Analytique transcendantale de Kant, avec ses catégories fixes,

était à l’épistémologie de l’ancienne. Et je passe aux corollaires :

Solution des paradoxes. Pourquoi cette tendance paradoxale à

ramener à l’intérieur de l’organisme par le biais des MI dans son

cerveau tout ce que la tradition laisse à l’extérieur, que ce soit le

monde physique, ou les organes dits « périphériques » ? — Husserl

aurait dit qu’il n’est pas de transcendance objective, ni d’extériorité,

qui ne soit constituée en son sens d’être pour quelqu’un dans une

immanence, ou intériorité, (inter)-subjective.

Que manque-t-il à la simulation sur MI pour fonder une mimétique

pragmatique ? Réponse : Une physiologie des kinesthèses

(préfigurée par Husserl) qui en finisse avec l’opposition motricité -

sensorialité, et qui sous la dispersion actuelle des concepts

d’afférence proprioceptive, efférence corollaire et réafférence

rétroactive, sache ressaisir l’unité dynamique du système des décours

kinesthésiques de la perception et de l’action. Il n’est pas exclu que

le dégagement de la structure phénoménologique du vécu corporel

par une telle physiologie établissant la connexion systématique entre

actes intentionnels (simulation mentale) et émotions, entre

proprioception et hétéroception (empathie avec d’autres agents) soit

l’intermédiaire manquant entre les hypothèses sur les MI et les

schèmes d’activation neuronale. Pour chercher les corrélats de la

simulation, il faut avoir une idée de ce que c’est que simuler comme

expérience vécue : des MI réduits aux boîtes d’un schéma de flux

informationnel sans autre contenu que les équations de coût de la

programmation linéaire ne font à proprement parler rien, et ne

sauraient donc mobiliser des structures anatomiques pour le faire.

Pourquoi la causalité laplacienne, chassée du monde physique, se

retrouve-t-elle paradoxalement dans les modèles proactifs (forward

models), couramment interprétés comme des modèles de flux causal

(Wolpert) ? Réponse : — Obnubilation objectiviste, car une « causalité

» qui n’est plus qu’en interne relève d’une théorie de la

motivation immanente des actions, au sens du : « si je fais ceci, alors

j’obtiens cela ». Cette causalité, rien moins que laplacienne, est

strictement relative et locale, elle se propage de proche en proche

dans un champ d’action pratique fini et structuré par les contraintes

du mouvement biologique. Elle est causation par agent, et du même

coup, cognition : « je sais ce que je fais parce que je le fais ». La

reconnaissance de son essentielle circularité —le fait que l’agent

tienne compte des effets en retour de son action— rend tardivement

justice à la tradition de l’auto-affection (Fichte).

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