Repenser le corps avec les neurosciences - VII

Publié le par Jean-Luc Petit

À la différence du philosophe analytique, surtout soucieux de ne

pas se compromettre avec des entités suspectes pour lui, dès lors

qu’il les croit suspectes pour d’autres : volonté, intention, autonomie,

etc., le physiologiste assumant spontanément l’existence d’un substrat

biologique de l’action volontaire (cherchant, peut-être, sous le

substantif la substance ?), ne dérive pas ses motivations d’une autre

source que celle de l’étonnement à propos de la possibilité du libre

arbitre qui a nourri la tradition philosophique. Comment comprendre

l’action volontaire, dans laquelle l’organisme se comporte comme si

le cerveau était capable d’initiation (et d’effectuation) ? L’hypothèse

de rechange est que l’intégration du comportement ne se réduit pas à

une pure coordination d’arcs réflexes sous le contrôle du stimulus,

mais qu’elle comporte une phase de programmation purement

interne où les paramètres du mouvement (y compris l’ordre

d’enchaînement des réflexes) sont fixés a priori par anticipation sur

l’état futur des récepteurs. Le mode d’activité de certaines régions

anatomiques du cortex cérébral, ou plutôt la circulation d’activité

entre ces régions, est le support de cette fonction d’intégration

sensori-motrice de haut niveau. Cette activité est relativement

indépendante des afférences sensorielles comme des efférences

motrices périphériques. Autonomie diversement conçue : tantôt aire

privilégiée au sommet d'une hiérarchie unique, tantôt clôture interne

d’un réseau, dont aucun des constituants n’est à la périphérie (du fait

des connexions réentrantes), et tantôt mélange paradoxal de

hiérarchie et de parallélisme. Durant les deux ou trois dernières

décennies différentes méthodes ont été appliquées en

neurophysiologie pour la validation de cette hypothèse générale et

l’identification des corrélats neuronaux de l’autonomie au fondement

de l’action volontaire :

L’électro-encéphalographie a permis une découverte

fondamentale pour la neurophysiologie de la volonté, celle du

potentiel de préparation (Bereitschaftspotential) par Hans Kornhuber

(Université d’Ulm) en 1964 (Kornhuber et Deecke (1964); Deecke,

Scheid, Kornhuber (1969)). Quant un sujet humain accomplit un

mouvement volontaire de l’index ou de la main, on enregistre à

l’aide d'électrodes placées sur le scalp une différence de potentiel

négative qui débute 500 msec avant, et s’amplifie progressivement

jusqu’au mouvement (M°). Son maximum se localise au vertex, audessus

des aires motrices supplémentaires (SMA). Dans les 150

msec avant M°, on enregistre un pic de négativité accrue maximum

au-dessus de l’aire motrice primaire controlatérale MI, carte

somatomotrice de la main. L’indépendance des sources du potentiel

de préparation (PP) et du potentiel moteur (PM) a été démontrée par

le maintien du premier et la suppression du second dans la maladie

de Parkinson. L’interprétation associe le PP à la formation de

l'intention, le PM à l'effectuation. La relation entre la disposition à

l'action et l’expérience consciente de vouloir a été explorée par

Benjamin Libet (Libet, Wright, Gleason (1982); Libet (1989)). Une technique

raffinée combinant l’introspection et la chronométrie a permis de

comparer le début du potentiel de préparation cérébral précédent une

action volontaire de flexion des doigts ou de la main avec

l'occurrence de l'intention d'agir, puis avec celle de la conscience

d'agir. Résultat : le potentiel de préparation précède de plusieurs

centaines de msec l'intention, qui n’aurait donc pas l'initiative de

l'action. Ce qui reste compatible avec une fonction de la conscience,

celle-ci pouvant, une fois atteinte « l'adéquation neuronale » requise,

autoriser ou inhiber la réalisation motrice.

L’imagerie par mesure du flux sanguin cérébral régional

(expérimentations de P.E. Roland et son équipe de l’hôpital

Bispebjerg de Copenhague (Roland, Larsen, Lassen, Skinhøj 1980)

a révélé que des mouvements volontaires complexes étaient associés

chez l’homme à un accroissement de flux sanguin dans l’aire motrice

supplémentaire (SMA). Précisément, il y a activation bilatérale du cortex

mésial supérolatéral par une suite de mouvements volontaires rapides

d’opposition du pouce et des doigts d’une main exécutés dans un

ordre chaque fois différent, que ces mouvements soient réellement

effectués ou mentalement programmés. Pas d’activation, en

revanche, pour une suite de flexions répétitives de l’index, ni pour la

contraction constante d’un ressort entre le pouce et l’index.

Activation, enfin, du cortex moteur primaire (M1) controlatéral dans

toutes les conditions excepté la programmation mentale.

Interprétation : les SMA ne sont pas des « aires motrices

supplémentaires » par rapport aux aires M1, mais sont plutôt des

aires supramotrices, sans doute le siège de la programmation du

mouvement volontaire par rappel des sous-routines gardées en

mémoire et de la formation d’une suite temporelle d’ordres moteurs

correspondants.

L’enregistrement de neurones par électrodes implantées chez le

singe autorise une différenciation plus précise des contributions

respectives des différentes aires motrices et prémotrices à un

comportement « auto-initié », sinon volontaire (Fuster (1973);

Tanji et Kurata (1982), (1985). On a établi que certaines activités neuronales

préparatoires au mouvement n’y sont pas directement subordonnées,

ce qui n’empêche pas qu’elles peuvent être modulées par une stimulation

externe. Précisément, l’activité des neurones du SMA ne semble contrôlée ni

par le stimulus externe (S), ni par le mouvement requis par la consigne

(M), en revanche elle varie en fonction des indications données par S

sur M. Et le profil de cette variation est assez reproductible pour

qu’on puisse classer les neurones en fonction de leur réaction

pendant le délai et de l’incidence du signal externe sur cette réaction.

La proximité de M1 et du système moteur étant généralement

admise, la controverse se poursuit sur la base de ces résultats sur la

place de SMA, PM et PF dans la hiérarchie fonctionnelle du

mouvement, avec l’idée que toutes ces structures forment un même

réseau en guise de consensus.

Cette remarquable convergence de données à partir d’un éventail

de méthodologies variées a donné argument à Sir John Eccles (Prix

Nobel de Médecine 1963) pour une tentative de réhabilitation du

dualisme interactionniste cartésien, avec le SMA en guise de glande

pinéale (Eccles 1982, 1989). Le SMA, lieu de l’événement initial de

l’enchaînement conduisant au mouvement volontaire, serait sous

l’influence directe de l’intention consciente d’agir, considérée comme

action de l’esprit sur le cerveau. Le caractère étroitement localisé de cette

influence psychique n’est toutefois guère cohérent avec les spéculations

inspirées par la physique quantique sur lesquelles cet auteur a voulu

la fonder. L’intention volontaire sélectionnerait pour l’exocytose,

libérant les neurotransmetteurs dans la fente synaptique, les vésicules

des boutons synaptiques des neurones par une opération ne

nécessitant pas de dépense d’énergie, en raison des propriétés de

champ de probabilité quantique des réseaux présynaptiques. J’avoue

ne pas voir pourquoi cette influence de la volonté devrait plus

particulièrement s’exercer dans le SMA, ni au niveau des vésicules

de neurotransmetteurs, à plus forte raison à celui des microtubules du

cytosquelette des neurones qui, d’après l’hypothèse étendue de

Eccles-Hameroff-Penrose, servirait à isoler du désordre ambiant les

effets de cohérence quantique de manière à les sauvegarder au plan

du comportement conscient (Penrose 1989, 1994). Quoi qu’il en soit, je

mettrais volontiers sur le compte d’une « phrénologie quantique », sur

laquelle je m’abstiens de tout pronostic, cette recherche de l’endroit

précis du cerveau où la non localité quantique interfère avec la

causalité classique [Pour d’autres usages possibles de la Mécanique Quantique

en sciences cognitives, cf. ce volume, Chap. IV]. Néanmoins, j’enregistre au

bénéfice, au moins critique, de la pression de la nouvelle physique sur

les neurosciences le fait que, si le défi lancé par Eccles au physicalisme

n’a pas manqué d’être relevé, cela ne s’est pas fait à l’avantage de ce

physicalisme, du moins pas sous la forme d’une réhabilitation du

causalisme périphéraliste de la réflexologie. La critique du privilège

accordé au SMA comme origine de la microgenèse de l’action a

conduit à la mise en évidence d’un réseau étendu d’interactions

circulaires, où l’on ne retrouve pas l’univocité d’influence

qu’implique la causalité, et qui laisse ouverte la possibilité de

phénomènes émergents. Point sur lequel les doctrinaires

physicalistes du connexionnisme ont préféré garder un silence

prudent.

La théorie causale de l’action : obsolète; la phrénologie

quantique : tout au plus un programme pour les neurosciences du

millénaire. Entre-temps à quelle théorie de l’action rattacher

l’autonomie de l’agent humain, si l’autonomie des grammairiens,

juristes et psychologues de l’esprit n’en est pas une ? À l’horizon de

« la philosophie cognitive » (passons sur le présupposé d’existence

d’une expression complaisamment référentielle) : rien de nouveau.

Là-dessus, je suis bien aise de m’en remettre au témoignage de Jean-

Michel Roy. Jean-Michel, qui a beaucoup réfléchi sur le projet d’une

nouvelle physiologie de l’action dont A. Berthoz se veut le

promoteur, doute que son anti-représentationnalisme soit cohérent,

parce qu’il n’aperçoit rien dans les théories actuelles du mental qui

puisse suppléer la théorie représentationnelle dominante, de façon à

rendre compte de l’ubiquité du rôle de l’action dans la perception

(Roy 2002, Chap. 9). Et il aurait entièrement raison, si les neurosciences

n’avaient pas d’autre interlocuteur possible en matière de « théorie de

l’esprit ». Berthoz n’aurait pas appelé à une révolution théorique

renversant au bénéfice de l’action le primat traditionnel de la réception

sensorielle. Tout au plus aurait-il appuyé une certaine forme de

représentationnalisme (la simulation interne) contre une autre

(informatio-transformatio-computationnelle). Sauver la cohérence de

la physiologie de l’action suppose donc de repenser l’agir comme

donation de sens d’être aux choses dans et par l’opération du

percevoir. Je retrouve là le programme d’une théorie kinesthésique

de la constitution transcendantale. Des opérations constituantes, les

mécanismes neuronaux sous-jacents aux kinesthèses implémentent

les conditions de possibilité empiriques : ces mécanismes en sont en

quelque sorte l’a priori contingent. De même, les rétines doivent-elles

avoir une fovea (« ce cadeau de l’évolution ») pour que la

phénoménologie du champ visuel présente sa structuration typique

avec sphère d’évidence proche et horizon d’implicite lointain.

Manifestement, les travaux en cours ont mis le cap sur la relativité du

sens de l’être au sens du mouvement : inutile d’attendre le label

« philosophie cognitive » pour réactiver à l’avantage de la science

d’aujourd’hui cette intuition ? qui n’est autre que celle du dernier

Husserl!

 

Publié dans philosophie

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