Psychanalyse et neuroscience - I

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À paraître dans un recueil dirigé par Joël  Monzée aux Eds Liber, Montréal :

Psychanalyse et neuroscience

Jean-Luc Petit

Université de Strasbourg

Laboratoire de Physiologie de la perception et de l’action, Collège de France

 

La question du fondement scientifique et de l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse freudienne est mal posée. Tantôt on y voit le conflit inévitable entre une nouvelle science de l’esprit humain (les sciences cognitives) et des spéculations arbitraires doublées d’une pratique thérapeutique sans garantie scientifique (la psychanalyse). Tantôt on y voit le conflit inévitable entre un abordage humaniste de l’expérience de la maladie mentale et une entreprise scientiste de réduction de l’humain aux systèmes fonctionnels du cerveau préparant un contrôle médical du comportement indifférent au sens des symptômes pour le sujet [1]. En fait, en guise de défenseurs naturels du sujet contre la science, on se souvient de certains psychanalystes qui, au nom de la science, se voulaient les destructeurs du sujet ! Quant aux sciences cognitives, pour fonder une thérapeutique sur leur théorie de l’esprit, elles devraient être parvenues à maturité. Or, ayant en premier lieu privilégié le système cognitif, dans une répudiation tardive de l’intellectualisme abstrait, elles se retournent vers l’émotion, l’action et l’interaction avec autrui. Du même coup, les idées mécanistes de représentation interne et de traitement computationnel d’une information externe cèdent la place à une conception plus dynamique des ‘systèmes résonnants’ du cerveau. Nous voudrions ici porter à l’attention du lecteur les affinités entre cette nouvelle conception dynamique et l’une des sources historiques de la théorie freudienne de l’inconscient psychique : Theodor Lipps. L’existence de ces affinités peut paraître encourageante dans la perspective d’un dépassement de la situation d’affrontement entre psychanalyse freudienne et neurosciences.

            Si l’on pouvait s’élever au dessus des dogmatismes contraires, la controverse développée actuellement apparaîtrait bien plus obscure qu’on ne croit. Obscur, ce combat l’est d’abord parce qu’il est livré dans une obscurité générale, au moins métaphorique : d’un côté ceux qui ont contribué à un Livre noir de la psychanalyse, de l’autre ceux qu’a réuni la rédaction d’un Contre-livre à ce livre noir (plus noir encore, par la couverture !). Obscur, il l’est surtout parce que les belligérants jouent à un jeu de rôles où chacun veut se faire passer pour un autre que celui qu’il est, empruntant pour le combattre ses armes à l’adversaire. En dépit de l’emphase des déclarations et des professions de foi, ni les psychanalystes de l’école de Jacques Lacan ne sont les défenseurs naturels du sujet contre la science, ni les thérapies cognitives et comportementales ne sont des applications autorisées des sciences cognitives, ni ces sciences cognitives, à leur tour, ne s’identifient sans plus avec les neurosciences.

            Dans l’espoir de faire un peu de clarté en ce débat obscur, nous ferons valoir que si quelque chose de l’héritage de Freud doit être sauvé, c’est contre ceux qui se veulent ses héritiers et que ce sauvetage ne sera pas accompli par ceux qui s’autoproclament ses juges. Nous ne jouerons pas ici d’un premier Freud neurologue [2] contre un second Freud qui aurait quitté la science [3], ni de ce second Freud et de son herméneutique des symptômes contre le premier [4]. Ce qui nous paraît toujours vivant chez Freud, et qui ressortira mieux de son dialogue avec le philosophe Theodor Lipps [5], c’est justement ce qu’incriminent en lui ses détracteurs cognitivistes, à savoir une conception dynamique du psychisme irréductible à leur intellectualisation de l’activité mentale en tant que traitement de l’information cognitive sur la base de représentations internes. Misant sur ce dynamisme, nous ne pensons pourtant pas être engagé dans un combat d’arrière-garde contre les conceptions révolutionnaires de la nouvelle science de l’esprit ; nous faisons un pari sur l’orientation prochaine des neurosciences.

Sous l’homogénéité apparente du discours vulgarisateur, la pointe avancée de la recherche en neurosciences s’est, en effet, déplacée. Délaissant les questions de cognition individuelle de niveau élevé comme la perception visuelle des formes, des mots ou des signes numériques, on s’intéresse à des questions de plus « bas niveau » et plus interpersonnelles, comme la perception des actions, des émotions, de l’humeur, de la douleur ou des intentions d’autrui. Dans ce déplacement des intérêts, on peut discerner l’émergence d’un nouveau paradigme : la résonnance comme mode de communication intracérébrale (sinon interpersonnelle). On soulignera les affinités existant entre ce paradigme de la résonnance et les intuitions de Lipps et de Freud sur le dynamisme de l’inconscient psychique comme montée de l’énergie pulsionnelle vers l’intentionnalité du sens. 

 

       Plan

  1. Un scénario maintes fois recyclé
  1.   Le mythe de la révolution en épistémologie
  2.   Le discours du sujet contre la science
  3.   Ricœur exécuté, Ricœur enrôlé

  II.     Freud au crible des neurosciences

  1.   Programme-type pour une expertise
  2.   Psychopathologie versus sciences cognitives
  3.   Conflit d’interprétations en neurosciences
  1. Une dette oubliée envers Theodor Lipps
  1.   Origines du concept d’inconscient dynamique
  2.   La transition de Einfühlung à Übertragung
  3.   La cure : manipulation du transfert
  1. Innervation mimétique et systèmes résonnants
  1.   Une nuit où tout est noir, fors la cognition !
  2.   Le concept de système résonnant
  3.   Résonnance, simulation ou inférence analogique ?
  4.   À cerveau représentationnel, corps herméneute

       Conclusion

 

Un scénario maintes fois recyclé

Le mythe de la révolution en épistémologie

Pour la psychanalyse on avait beaucoup parlé de révolution (la découverte du fait que le sujet n’est pas le maître en sa propre vie psychique était, affirmait-on à l’envi, « la troisième humiliation de l’orgueil de l’Homme après Galilée et Darwin »). Aujourd’hui, on reparle beaucoup de révolution en sciences cognitives : la persuasion assez répandue en ce secteur d’apporter un changement radical et total dans la conception de l’esprit humain crée les conditions de l’affrontement. Résistant, pour notre part, à la pression ambiante pour choisir son camp, nous serons particulièrement attentif à l’expression qui est donnée à ces attitudes révolutionnaires et au fait qu’elles dessinent les contours d’une posture épistémologique assez caractéristique. Cette posture elle-même mériterait, en effet, de retenir l’attention, mais la métaphore habituelle de la vision, avec la transparence qu’on prête à la vision, fait qu’on ne s’y arrête pas. Une nouvelle manière de voir les choses est prise pour l’unique manière correcte de les voir : nous voyons enfin la réalité comme elle est sans intermédiaire déformant. Auparavant on n’avait que des interprétations sans garantie de référent objectif. La découverte des faits les détache de leur contexte de recherche et les fait apparaître dans l’isolement superbe de l’absolu. L’unité du vrai s’appuie sur la solidarité des nouveaux experts qui y oublient le particularisme de la communauté qu’ils constituent eux-mêmes. « Du passé faisons table rase ! » veut dire : amnésie sélective à l’égard des précurseurs et des traditions concurrentes et aveuglement sélectif à la diversité des horizons idéologiques. Au Tribunal Révolutionnaire la nouvelle épistémologie tire d’elle-même un critère d’évaluation universel non susceptible d’être évalué à son tour. À vrai dire, cet accord des experts sous-tend beaucoup de choses à la fois. D’abord, la référence ontologique des désignations avec l’article défini : « l’inconscient », « le système », « l’information », etc. Ensuite, l’impératif (de préférence catégorique) dans la fixation des tâches pour la recherche : Il faut absolument... Enfin, l’univocité dans l’explication causale : Ceci... n’est rien d’autre que cela…

Pour autant, depuis les célébrations du bicentenaire de la Révolution Française et le réexamen de celle-ci par les historiens, nous avons appris qu’une révolution, du même mouvement qu’elle ferme derrière soi l’histoire, voudrait l’arrêter. Heureusement, une révolution chassant l’autre, la relève de cette révolution de la cognition est déjà prête. Il est de plus en plus question d’une révolution de l’émotion [6], d’une révolution de l’action [7], etc.

 

Le discours du sujet contre la science

Dans le Champ Freudien on n’a cure de soutenir les anciennes prétentions de scientificité, un terrain sur lequel on se sent peut-être moins solide depuis que d’autres s’y sont installés en force. La menace venant d’où on ne l’attendait pas, le salut paraît dépendre d’un revirement audacieux. Le discours de la science contre le sujet n’étant plus d’actualité, L’Anti-Livre noir de la psychanalyse n’hésite pas à emprunter aux anciens adversaires humanistes leur discours du sujet contre la science – sans autre forme de procès :

« Le mépris avec lequel le sujet et son éthique sont implicitement considérés par les tenants de l’approche comportementale (p. 25)… l’importance des dimensions intersubjectives et relationnelles (32)… Lacan a montré la voie d’une éthique de la psychanalyse qui rend le sujet à lui-même (41)… des solutions expéditives qui négligent la souffrance psychique et le désir de subjectivation (42)… Ce scientisme rejette le sujet et le réel singulier auquel il a affaire (48)… une psychiatrie épurée de toute subjectivité (49)… Elle est orientée par un déterminisme biologique des troubles mentaux, qui va du laboratoire au cerveau du patient, en faisant l’économie de la question du sujet (50)… Les TCC accomplissent un étouffement prémédité de la question du sujet (60)… cette éradication de la question du sujet qu’opère le questionnaire (62)… parce qu’ils abhorrent l’énigme du sujet qui se déploie dans l’opacité d’un symptôme (63)… comme nous le savons, l’application du protocole de TCC comporte de faire fi du désir et de la subjectivité (70)… Le thérapeute n’a pas pris en compte la structure du sujet (77)… Tous les cas évoqués démontrent jusqu’où peut aller l’écrasement du sujet aux prises avec un symptôme (83). Etc. » 

 

Ricœur exécuté, Ricœur enrôlé

Tout disciple de Ricœur accueillera non sans ironie cette autre citation tirée du même ouvrage : « Comme le souligne P. Ricœur, la douleur n’est pas la souffrance, et si la première peut se satisfaire d’une approche technique et médicale, la seconde renvoie à des affects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, à autrui, au sens (183).» L’ironie est que Ricœur, collectivement « exécuté » pour cause de lèse-majesté envers Lacan dans une séance particulièrement surréaliste de son séminaire de la rue d’Ulm en 1965 (date de publication de De l’Interprétation. Essai sur Freud) [8], Ricœur, dont chaque disciple de Lacan, jouant la partie qui lui incombait d’un service commandé, s’est employé à une démolition en règle de la lecture de Freud [9], le même Ricœur est à peine un an après son décès enrôlé par des lacaniens pour la défense de la psychanalyse ! Or, le discours du sujet contre la science est justement celui qu’on faisait endosser à Ricœur pour sa perte, tandis que la théorie de l’Inconscient comme langage de Lacan appuyée par le structuralisme en anthropologie et en linguistique, le matérialisme historique althussérien et l’épistémologie bachelardienne était pour chacun à l’époque la Science elle-même ! Pour une remise en mémoire à l’usage des oublieux :

« Lorsque paraît De l’interprétation, Lacan tient son séminaire dans la salle Dussane de l’ENS, rue d’Ulm, haut lieu de l’élite philosophique. Il brandit sur l’estrade le livre de Ricœur, fulminant de rage, emporté par une colère irrépressible : “Il avait le livre à la main en disant : « Qu’est-ce qu’on va faire avec cette saleté ? C’est du spiritualisme !... Qu’est-ce qu’un philosophe a à voir là-dedans ?” » … [Lacan] s’engage alors dans un numéro carnavalesque destiné à ridiculiser l’ouvrage de Ricœur : « Il y a un philosophe qui a découvert chez Freud une énergétique : Vroum ! Vroum ! Vroum !... ». Lacan donne ainsi le ton à ses disciples, qui vont dénoncer haut et fort la lecture de Freud par Ricœur comme simple plagiat des thèses de leur maître. Tout est bon, y compris l’utilisation d’arguments contradictoires, puisqu’en même temps ils disqualifient le philosophe, qui n’aurait rien compris ni à la pratique analytique ni aux thèses lacaniennes ! Et ils vont réussir leur entreprise de disqualification, en cette époque, le milieu des années soixante, assez propice à un certain terrorisme intellectuel [10]. »

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[1] Catherine Meyer (dir.), Le Livre noir de la psychanalyse, Paris, les arènes, 2005 ; Jacques-Alain Miller (dir.), L’Anti-livre noir de la psychanalyse, Paris, Seuil, 2006 ; Lionel Naccache, Le Nouvel inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Paris, Odile Jacob, 2006 ; Jean Birnbaum, « La Psychanalyse travaille sa défense », Le Monde, 24 février 2006.  

[2] Sigmund Freud, « Esquisse d’une Psychologie scientifique », in Marie Bonaparte, Anna Freud et Ernst Kris (eds), La Naissance de la Psychanalyse, Paris, Presses Universitaires de France, p. 307-396.

[3] Voir Jaak Panksepp, “At the interface of the affective, behavioral, and cognitive neurosciences : Decoding the emotional feelings of the brain”, Brain and Cognition, 52, 2003, p. 4-14 et aussi “The Neuro-Evolutionay Cusp Between Emotions and Cognitions. Implications for Understanding Consciousness and the Emergence of a Unified Mind Science”, Evolution and Cognition, 7, 2, 2001, p. 147-148. Voir aussi L. Naccache, op. cit., p. 13.

[4] Paul Ricœur, De l’Interprétation. Essai sur Freud, Paris, Seuil, 1965.

[5] Theodor Lipps, Komik und Humor. Eine Psychologisch-Ästhetische Untersuchung, Hamburg/Leipzig, Leopold Voss, 1898 et aussi „Einfühlung, innere Nachahmung, und Organempfindung“, Archiv für die Gesamte Psychologie, I, 2, Leipzig, W. Engelmann, 1903, p. 185-204. Sigmund Freud, Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten, Leipzig/ Vienne, Franz Deuticke, 1905, trad. Fr. Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, 1930.

[6] J. Panksepp, op. cit., 2003, p. 5: “Now that the cognitive revolution is gradually giving way to an emotion revolution, investigators are gradually exhibiting a new taste for the pursuit of what was once deemed scientifically unpursuable – an understanding of what affective processes really are, even in non-human animals.”

[7] Alain Berthoz et Jean-Luc Petit, Physiologie de l’action et phénoménologie, Paris, Odile Jacob, 2006 : « Nous affirmons : « le cerveau est essentiellement un organe pour l’action », là où d’autres soutiennent qu’il est, au contraire, essentiellement un organe de « représentation » (p. 13)… Il y a dans le fait de poser l’action ou l’acte (non la représentation) à l’origine de la cognition une authentique prise de décision théorique. Une décision qui pourrait (risquons le pronostic) contribuer à une prochaine restitution de dignité épistémologique à l’aspect holistique du comportement et aux neurosciences intégratives et cognitives (38). »

[8] Voir François Dosse, Paul Ricœur. Les Sens d’une vie, Paris, La Découverte, 1997, Chap. 33-34, p. 321-342.

[9] Jean-Paul Valabrega, « Comment survivre à Freud ? », Critique, Janvier 1966, p. 68-78 ; Michel Tort, « De l’interprétation ou la machine herméneutique », Les Temps Modernes, 1966, n°237, p. 1461-1493 & n°238, p. 1629-1652 ; François Châtelet, « Freud est-il chrétien ? », Le Nouvel Observateur, 28 Juillet 1965, p. 24. Etc.

[10] F. Dosse, op. cit., p. 332.

 

 

Publié dans philosophie

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