Psychanalyse et neuroscience - III

Publié le par Jean-Luc Petit

Innervation mimétique et systèmes résonnants

Une nuit où tout est noir, fors la cognition !

Une pareille symbiose de force et de sens qui contraint le thérapeute à greffer son herméneutique des symptômes sur l’énergétique des pulsions est sans équivalent dans des sciences cognitives centrées sur la représentation et la computation. Elle sera donc perdue pour les neurosciences si les révolutions annoncées de l’émotion et de l’action ne constituent pas une solution de rechange au computationalisme.

D’après les sciences cognitives, le cerveau encode des stimuli externes dont il tire l’information qu’il transformera pour l’élaboration de la réponse, c’est-à-dire le comportement, par des procédés qui ne sauraient être que purement statistiques (calcul bayésien). Or, un bilan récent révèle que cette activité cognitive correspond à 1% (au maximum) de la dépense d’énergie totale du cerveau : 99% de l’énergie dépensée de façon normale et continuelle l’est pour des fonctions demeurées opaques à ces sciences cognitives !

L’imagerie cérébrale, sans doute, témoigne de l’existence d’activités corrélatives des fonctions cognitives : mais, l’imagerie cérébrale est-elle vraiment cette « fenêtre ouverte sur le cerveau en acte » qu’on a prétendu ? Les informaticiens extraient le signal recherché en éliminant par moyennage ce qu’ils considèrent comme « du bruit » dans l’image dérivée du signal de résonnance magnétique nucléaire dépendant du niveau d’oxygénation du sang drainé dans les tissus recrutés pour la réalisation des tâches cognitives (BOLD - fMRI). Ce bruit n’en est pas moins la trace d’une activité cérébrale, celle-ci dû-t-elle être indépendante d’un quelconque traitement d’information cognitive. Or, ces fluctuations spontanées d’activité contredisent l’hypothèse d’un repos cérébral sur laquelle s’appuie la soustraction d’image fMRI : pour dégager les « foyers d’intérêt » correspondant à l’activité sélective évoquée par la tâche, on soustrait de l’image brute l’image d’une condition dite « de contrôle » ou « de repos », qui est censée refléter la somme des activités cérébrales indépendantes de cette tâche.

Si elle n’est pas pertinente pour une étude de la pure cognition, cette activité intrinsèque du cerveau n’en a pas moins beaucoup de sens pour les neurosciences en général. Parmi les hypothèses d’interprétation fonctionnelle discutées, il n’est pas sans intérêt de relever, à côté de celle d’une activité mentale de type encore « cognitif », comme des rêves diurnes, ou une anticipation du futur par l’imagination créatrice, la mention d’une continuelle équilibration inconsciente de forces contraires (excitations/inhibitions)[34]. Or, ce retour sur l’éviction des métaphores énergétiques en neurosciences n’est pas un geste isolé. Il rejoint cette déclaration du promoteur d’une « neuroscience affective », Jaak Panksepp : « J’estime que les processus émotionnels et affectifs sont sources de valeurs intrinsèques – autrement dit de « pressions » ou de « pulsions » organiques – pertinentes pour le guidage du comportement. Je crois que de telles métaphores « énergétiques » ont été prématurément écartées en psychologie avec l’arrivée des calculateurs numériques et la révolution du traitement de l’information. […] Les vrais états émotionnels ont une valence intrinsèque caractérisée par différents sentiments positifs ou négatifs qui n’accompagnent pas les pures cognitions[35] ».

Cette neuroscience affective ne se contente pas d’imputer au cerveau des capacités générales de calcul statistique. Elle admet l’existence dans le cerveau de certains systèmes émotionnels ou motivationnels qui rendent l’organisme capable de projeter ses valeurs vitales sur l’environnement, et en particulier de reconnaître directement l’expression des émotions d’autrui, sans inférence ni computation, mais par un phénomène de résonnance : « les systèmes gouvernant les émotions peuvent établir des résonnances de types distinctifs très variés au sein de la représentation neuro-symbolique d’un corps primordial (« le SOI ») situé en grande partie […] dans les aires mésencéphaliques profondes et archaïques, telles que le noyau gris périaqueducal et les systèmes tectal et tegmental voisins[36] ».

 

Le concept de système résonnant

De même, ce que supposent les neurosciences de l’action, c’est la possession par l’organisme d’un répertoire d’actions qui rend celui-ci capable de projeter ses valeurs pratiques (affordances au sens de Gibson) sur l’environnement et entre autre de reconnaître directement les actions d’autrui, sans inférence ni computation, mais par un phénomène de résonnance. Le concept de système résonnant est une généralisation du concept de neurone miroir. Neurone miroir : cellule à champ bimodal visuo-moteur appariant observation et exécution d’une action. Système résonnant : boucle fonctionnelle intégrant des centres distribués sur des aires corticales (ou noyaux sous-corticaux) distants et appariant l’observation à l’exécution d’actions ou l’observation au vécu d’émotions. Exemple: un système résonnant de la préhension manuelle en toutes ses modalités intégrant des ensembles de neurones miroir prémoteurs (dans l’homologue de l’aire de Broca) et somatosensoriels (dans l’aire pariétale). En électrophysiologie à base d’enregistrement unitaire par électrodes implantées chez le singe les actions manuelles de l’expérimentateur activent des neurones dans l’aire frontale 6/F5 du singe par une modulation positive ou négative de la fréquence de décharge similaire à celle qui est spontanément associée à l’exécution par le singe d’actions du même type. Ces « actions » sont, en fait, les différentes séquences d’une chaîne complète allant de l’observation sans action à l’exécution d’actions orientées vers la prise manuelle et l’ingestion buccale d’aliments. L’hypothèse générale est que tout comportement mimétique automatique sollicite l’activation d’un pareil système résonnant dans le cerveau[37].

 

Résonnance, simulation ou inférence analogique ?

S’inscrivant dans la tradition rationaliste classique, pour laquelle l’esprit d’autrui n’est pas la donnée primitive d’une expérience fondamentalement intersubjective, mais la conclusion du raisonnement d’un sujet solitaire, une tendance néo-cognitiviste interprète la fonction des neurones miroir comme sous-tendant une stratégie d’attribution d’états mentaux au corps étranger dont on veut prédire le comportement : les ressources propres de la planification de nos actions nous donneraient l’analogon d’une théorie de l’esprit d’autrui. Une autre tendance, néo-behaviouriste, s’appuie sur le caractère direct, immédiat, obligatoire et inconscient de la synchronisation des systèmes résonnants de l’agent et de l’observateur pour soutenir que les répertoires moteurs suffisent à rendre compte par leur synchronisation non seulement du contrôle moteur mais aussi de la communication et de la cognition sociale en général. Issue de l’association du neurophysiologiste Vittorio Gallese avec le philosophe analytique Alvin Goldman, une notion ambiguë de simulation flottant entre résonnance et inférence analogique n’est pas de nature à résoudre la tension entre ces deux tendances opposées[38].

D’autant moins que la notion de résonnance ayant cours dans les travaux sur les neurones miroir demeure largement métaphorique. Le sujet du verbe « résonner » n’étant pas suffisamment défini quant on parle de « systèmes résonnants », l’hésitation est toujours possible entre : (1) les personnes de l’agent et de l’observateur d’une même action (ou d’une même émotion) ; (2) les cerveaux de ces personnes ; (3) les systèmes résonnants dédiés à la reconnaissance et à l’exécution des actions mobilisant différentes aires ou noyaux de ces cerveaux ; (4) les neurones miroir individuels qui apparient directement, du fait de la dualité de leurs modalités d’activation, les stimuli visuels des mouvements observés avec les programmes moteurs de l’observateur ou ses systèmes émotionnels. Cette ambiguïté tient probablement au fait que la recherche sur les neurones miroir est encore éclatée entre l’enregistrement multi-unitaire des neurones par microélectrodes implantées chez le singe et l’imagerie cérébrale par résonnance magnétique nucléaire fonctionnelle chez l’homme : deux technologies dépourvues d’interface. Les systèmes résonnants, groupes neuronaux distribués sur des régions distinctes en interaction mutuelle, prennent part à la neurodynamique d’ensemble du cerveau. Pour préciser la nature de cette contribution, les activités cellulaires individuelles devraient être comparées aux champs de potentiels locaux et aux rythmes cérébraux en procédant à des enregistrements simultanés à ces trois niveaux. Une hypothèse séduisante[39] est que la résonnance renverrait à un mode de communication neuronal fondé sur la mise en concordance de phase des oscillations des différentes régions anatomiquement connexes du cerveau qui sont mobilisées par l’activation d’un même système résonnant. Les neurones de régions à oscillations synchrones se verraient ouvrir un canal de communication effective que la désynchronisation refermerait. Ce mécanisme de synchronisation devrait permettre de rendre compte causalement de l’enchaînement intentionnel : émotion – motivation – intention – préparation – action. Cet idéal est encore loin de sa réalisation.        

 

À cerveau représentationnel corps herméneute

Le courant dominant en sciences cognitives explique la cognition par les fonctions représentationnelles de l’esprit et leur matérialisation, les propriétés cartographiques des noyaux et centres du cerveau, subordonnant à ce cerveau le corps sentant et agissant, comme ensemble des capteurs d’informations externes et des effecteurs musculaires de mouvements. Une tendance nouvelle est à la promotion du corps sentant et agissant comme facteur majeur de la cognition de haut niveau considérée non seulement comme mécanisme infra-personnel inconscient mais aussi comme processus dynamique responsable de l’émergence à la conscience des formations psychiques (affects, percepts, intentions). Antonio Damasio[40] fonde la conscience de soi et, outre la conscience de soi, les capacités représentationnelles du sujet amplifiées par l’apprentissage, le langage et la culture sur l’infrastructure d’un « proto-Soi » qu’il identifie au sens intime du processus de contrôle homéostatique du milieu interne du corps. Toutefois, l’homéostasie de Cannon reste un point de vue non dynamique. Le sentiment du corps propre va plus loin que le corps du sujet qui l’éprouve. Il est aussi une fenêtre ouverte sur le corps propre d’autrui comme autre centre subjectif d’un monde à plusieurs. Une ouverture sur l’autre dont je ne suis pas sans connaître quelque chose en mon for intérieur par une résonnance qui excède les capacités d’une cognition intellectuelle du sujet (solipsiste). Tandis que la portée d’une telle cognition est définitivement circonscrite à mes capacités d’inférence, syllogistique ou analogique, sur la base de mes seules représentations.

C’est donc un début de validation biologique que l’hypothèse de Lipps-Freud concernant l’existence d’un mode d’innervation mimétique fondant la prétention de la psychanalyse au statut de psychothérapie semble devoir retirer de la découverte des systèmes résonnants dans le cerveau et du rôle déterminant de ces systèmes dans la compréhension des actions et émotions d’autrui. La non reconnaissance, dans la phase actuelle, de cette relation fondatrice entre neurosciences et psychanalyse (et le caractère conflictuel de leur confrontation) est pour une part due au fait que la découverte des neurones miroir a été détournée à l’avantage de l’idéologie cognitiviste, qui rejette l’incarnation du sens et refuse toute herméneutique somatologique. Mais, on peut toujours former des vœux pour le passage à une deuxième phase : « Je crois, pour ma part, dit Jaak Panksepp, qu’une connaissance de cette sorte serait précieuse pour une nouvelle phase, heureusement plus humaniste, de la psychiatrie biologique, une phase dans laquelle les approches psychanalytiques deviendraient, pour la première fois peut-être, des instruments largement employés à des recherches d’un type nouveau sur la psychodynamique de l’esprit humain[41] ».

 

Conclusion

L’espoir pour la psychanalyse de se légitimer scientifiquement comme psychothérapie est suspendu au rétablissement de sa liaison initiale à la physiologie et aux neurosciences. Sans doute, un évident opportunisme est-il de nature à disqualifier le discours de la défense du sujet contre la science, parade adoptée aujourd’hui par les psychanalystes lacaniens. Mais, au-delà de cette parade, ce discours n’est pourtant pas dépourvu de référent, tant que le dogmatisme cognitiviste, conjugué à la négligence de l’influence de l’émotion et de l’action sur la cognition, opposera des neurosciences réductionnistes à l’humanisme clinicien du psychiatre. Heureusement, une nouvelle épistémologie discernera sous l’unité officielle une pluralité des pistes de recherche, avec les signes précurseurs d’un changement de paradigme en sciences cognitives. Au paradigme représentationnel et computationnel succédera peut-être bientôt une neurodynamique de l’intentionnalité pulsionnelle intersubjective. Si l’avenir devait confirmer cette évolution, le psychothérapeute ne se trouverait plus acculé à un choix impossibe entre le sujet et le cerveau. Une meilleure connaissance du dynamisme cérébral du vivant, celui-ci étant dûment reconsidéré dans ses interactions interpersonnelles affectives et pratiques, éclairera en effet d’une plus vive lumière « le passage de la maladie à la vie réelle (Freud) ».  


[34] M.E. Raichle, “The Brain’s Dark Energy”, Science, 314, 2006, p. 1249-1250; M.D. Fox, A.Z Snyder, J.L. Vincent, M. Corbetta, D.C. Van Essen, M.E. Raichle, “The human brain is intrinsically organized into dynamic, anticorrelated functional networks”, Proceedings of the National Academy of Sciences USA, 102, 2005, p. 9673-9678.

[35] J. Panksepp, op. cit., 2002, p. 6, 9.

[36] J. Panksepp, op. cit., 2001, p. 153.

[37] G. di Pellegrino, L. Fadiga, L. Fogassi, V. Gallese, G. Rizzolatti, “Understanding motor events: a neurophysiological study”, Experimental Brain Research, 1992, p. 176-180.

[38] Vittorio Gallese et Alvin Goldman, “Mirror neurons and the simulation theory of mind-reading”, Trends in Cognitive Sciences, 1998, 12, p. 493-501.

[39] Robert T. Knight, “Neural Networks Debunk Phrenology”, Science, 316, 2007, p. 1578-1579; Pascal Fries, “A mechanism for cognitive dynamics: neuronal communication through neuronal coherence”, Trends in Cognitive Sciences, 9, 2005p. 474-480.

[40] Antonio Damasio, Le Sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience 1999/2002.

[41] J. Panksepp, op. cit. 2001, p. 146.

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