Cours de philosophie générale (suite) : 1er sem. 2008-2009

Publié le par Jean-Luc Petit

7.1.          Dans une société dite « scientifique et technique », comme la nôtre, prétendre s’y connaître en quelque chose quelque part devient presque inévitablement une profession de savoir ou d’expertise dans quelque contexte institutionnel. Un contexte, où elle sera ou bien validée comme droit légitime ou bien sanctionnée comme abus de confiance. La réduction du savoir humain à un modèle unique et exclusif depuis Galilée a renvoyé le type du sage de la tradition dans la même catégorie péjorante que le sorcier, le shaman ou l’exorciste. Si le psychanalyste ou le médecin homéopathe bénéficient d’une tolérance, elle est toute provisoire. N’ont recours « aux médecines alternatives » que les bien portants ou les cas désespérés. De sorte que cela peut paraître l’énoncé d’une évidence universelle que : « Dans l’ignorance des mécanismes sous-jacents toute prétention de compréhension est illusoire ou mensongère ».

7.2.          Cette proposition semble d’abord n’énoncer rien d’autre que le caractère inductif de la connaissance empirique. Des choses et des événements nous n’avons comme intuition directe que l’apparence phénoménale qu’ils revêtent pour nous dans la perception présente. Toute demande d’explication causale, toute tentative de prédiction renvoient à des conditions inapparentes, parce que nécessairement soustraites à l’intuition. Un “mécanisme” est ce dont la postulation de l’existence (une demande d’acceptation provisionnelle) permettra le cas échéant de procurer satisfaction à l’exigence rationnelle qu’exprime une certaine demande d’explication. Caché par essence, le mécanisme est toujours sous-jacent au plan phénoménal. C’est ce que Hume a exprimé dans la thèse de l’absence de liaison nécessaire entre la cause et l’effet. La causation se ramène à une constante conjonction : « les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ». Or, la répétition n’apporte pas d’information nouvelle. De sorte que l’observation de la chose (événement) appelée cause n’apprendra rien sur la chose ou événement appelé effet. (D. Hume, Treatise, I. Of the Understanding, III, VI)

7.3.          On est parfois tenté de négliger la différence entre le plan des phénomènes et le plan des mécanismes, c-à-d. entre l’évidence de l’intuition perceptive qui peut valoir comme preuve démonstrative (apode˜ιξις : apodictique) et le caractère toujours hypothétique (en attente de confirmation ou d’infirmation) des processus causaux postulés aux fins d’explication rationnelle. Un court-circuit fréquent nous amène à croire possible et souhaitable « une vision directe des mécanismes sous-jacents ». Déjà, si une automobile était faite de matériaux transparents, on peut douter que son observation nous révélerait son principe de fonctionnement. Mais ce mythe de la transparence des causes sévit aujourd’hui en sciences cognitives et neurosciences. Les images d’imagerie fonctionnelle cérébrale sont présentées comme des vues sur l’esprit en marche. Les opérations nécessaires à leur obtention n’auraient pas plus d’incidence que la vitre transparente d’une fenêtre n’en a sur le paysage. De sorte qu’on en fait abstraction et que la recherche au scanner des corrélats cérébraux des conduites est assimilée à une opération à cœur ouvert. Or, passé un enthousiasme initial (l’imagerie par résonance magnétique nucléaire fonctionnelle fMRI n’a pas 20 ans d’âge) on reconnaît les images du cerveau indissociables de leur méthodologie : pluralité des méthodes d’imagerie (obstacle à leur réemploi par d’autres laboratoires), arbitraire des hypothèses (repos cérébral en l’absence de tâche), ignorance du référent objectif (les variations du flux sanguin cérébral ne sont pas en corrélation directe avec l’activité des neurones), insuffisance de la résolution spatiale (1 “voxel” ou pixel volumétrique = des millions de neurones), insuffisance de la résolution temporelle (pour une réaction neuronale de quelques dizaines de msec. plusieurs dizaines de sec. de scanner), réalisme localisationniste (le lieu d’une activité cérébrale est moins instructif que sa structure), technologie compliquée + herméneutique grossière.

7.4.          Ex : Le New York Times a publié en novembre 2007 une recherche par fMRI conduite par une équipe incluant le neurophysiologiste Marco Iacoboni de l’Université de Californie, sur les intentions de vote des électeurs indécis présentée comme révélatrice « des impressions des électeurs dont dépendra cette élection ». Méthode : projection de diapositives des candidats aux sujets dans le scanner. Résultat : le républicain Mitt Romney active sélectivement l’amygdale (anxiété) ; Hillary Clinton, le gyrus cingulaire antérieur (sentiments mélangés) ; en revanche « peu d’activité dans les aires du cerveau associées à la pensée ou au sentiment » pour Barack Obama ou John McCain. Valeur prédictive : nulle ! Interprétation équivoque : l’amygdale est recrutée par une variété d’émotions ou de sentiments allant de la peur à la colère et à l’excitation sexuelle. Une intention de vote résulte d’une disposition d’esprit très générale à l’égard d’un homme politique. Cette disposition doit impliquer l’activité d’un réseau étendu du cerveau. Un unique « foyer d’activation » ne peut pas en rendre compte. La méthode consistant à inférer l’existence d’états mentaux déterminés sur la base de l’observation d’activités localisées dans certaines régions du cerveau repose sur la faute logique de “l’inférence à rebours”. Le fait qu’on a pu déclencher chez le chat une crise de rage avec agression ciblée en stimulant l’amygdale ne prouve pas que l’amygdale soit le siège de cette émotion particulière. Comme les groupes de cellules du tissu cérébral fonctionnent en réseaux interconnectés en boucles fermées, une même région peut être au croisement d’influences convergentes ou divergentes multiples. Toute rétrodiction devient aléatoire. Le risque est qu’on projette ce que le comportement public des sujets nous apprend de leur vie mentale sur l’origine fictive d’une chaîne d’événements internes au cerveau. 

7.5.          Dans un domaine comme la cognition humaine, l’exigence d’univocité d’une explication causale devra sans doute être tempérée par une sensibilité au pluralisme des “jeux de langage” (Sprachspiel) : pour Wittgenstein, ce pluralisme est radical. Une demande d’explication n’a de sens que dans le contexte d’un jeu de langage qui a ses propres règles d’usage implicites et qui ne répond pas à tous les besoins, mais seulement à ceux d’une certaine communauté d’utilisateurs du langage. Ex : cela peut avoir un sens de vouloir deviner les intentions secrètes d’une personne ou les sentiments qu’elle se retient d’exprimer. La timidité, la discrétion, le souci des convenances, la honte, etc. sont des contextes par référence auxquels nous comprenons d’ordinaire les sentiments d’autrui, exprimés ou inexprimés. La relation entre une tâche comportementale imposée au sujet et l’activité d’une région (un réseau) de son cerveau constitue aussi un contexte d’observation et d’explication formant « jeu de langage ». Sans vouloir faire obstacle au progrès de la connaissance, il n’est pas irrationnel de dénoncer les empiètements illégitimes entre jeux de langage distincts : on n’applique pas aux échecs les règles du jeu de dames. Ce qui jette un doute sur la prétention des sciences cognitives de pouvoir rendre compte sur la base de théories psychologiques concernant les systèmes mentaux, en dernière analyse sur la base des mécanismes cérébraux, de tous les aspects de la vie mentale répertoriés par la psychologie populaire (ou philosophique). Dans la vie quotidienne « on n’a pas besoin de croire à l’existence d’une connexion causale entre l’état de votre cerveau et la pensée que vous pensez ; une connexion telle qu’un physiologiste idéal pourrait théoriquement diagnostiquer votre pensée : est-ce là de l’obscurantisme ? (Wittgenstein’s lectures on philosophical psychology 1946-47, p. 100) ».

7.6.          Mais il convient d’assumer comme un mode historique de l’existence humaine l’actuel chevauchement (en particulier entre vie quotidienne et recherche scientifique) des contextes de discours sédimentés dans l’horizon culturel de notre humanité européenne. S’il s’avère que les paradoxes de la naturalisation de l’esprit sont sans remède, il n’y aura d’autre issue rationnelle que de faire sens avec leur non-sens en réactivant leurs sources historico-transcendantales. Normalement, nous pénétrons les pensées, sentiments et désirs des autres sujets par extension intropathique de l’expérience subjective propre (Einfühlung). L’orientation intentionnelle des autres vers le monde de vie commun (Lebenswelt) et l’entrelacement en réseau des actions, intentions et émotions respectives nous les rend accessibles dans un horizon d’intercompréhension familier. Le Lebenswelt englobe les formations culturelles, parmi celles-ci les sciences avec leur projet d’objectivation absolue d’une “Nature” : en soi sans pour soi, qui contient les organismes humains avec leur cerveau substrat des vies mentales subjectives. De sorte que la psychologie et la neuro-physiologie sont tiraillées entre deux exigences contraires : un physicalisme cérébral impossible à mener jusqu’au bout, un psychologisme mental héritage inavoué de Descartes (Husserl, Die Krisis der Europaïschen Wissenschaften und die Transzendentale Phänomenologie, Hua VI & XXIX; Zur Phänomenologie der Intersubjektivität Hua XIII-XIV-XV; Die Lebenswelt, Hua XXXIX).            

8.1.          Entre philosophie et science, le dialogue des deux cultures est compromis d’avance par le préjugé selon lequel la partie « science » est nécessairement du côté des faits, de l’objectivité ou de la vérité. Cf. Bernard Bioulac (en réponse à mon explication du « La science ne pense pas » de Heidegger comme n’étant pas l’expression d’un irrationalisme hostile à la science) : « Et il y avait tout intérêt ! ». L’interprétation, avec ce que cela comporte d’indécision, d’ambiguïté ou d’indétermination et les occasions de « conflit des interprétations » qui en découlent sont laissés à la partie philosophie. Acceptant sans résistance cette apparente répartition des rôles, le philosophe n’a qu’une alternative : refuser le dialogue ou renoncer à être soi-même.

8.2.          On butte sur cette difficulté dès lors qu’on se propose une interprétation philosophique des travaux de neurosciences et de sciences cognitives. Pour la juste appréciation des données du laboratoire il manque au philosophe la boussole irremplaçable que constitue l’expérience clinique du neurologue. Cette remarque de bon sens emprunte parfois la forme dogmatique d’un rappel à la règle : « Pour le clinicien, la règle est que les lésions de l’aire de Broca donnent une aphasie et une hémiplégie droite. On pourrait presque ajouter qu’il n’y a rien d’autre à savoir sur ce sujet. Le reste constitue un ensemble vague de raretés qui, en tout cas, ne suffit certainement pas à infirmer la règle. Les adversaires de la doctrine des localisations l’ont utilisé abusivement » (Marc Jeannerod).

8.3.          Mais une règle de diagnostic vaut seulement « toutes choses égales d’ailleurs ». Sa validité est relative à une communauté de praticiens, à une formation théorique et à une population de patients. La règle est précipitée en loi, l’être est dévoilé par la doctrine. Faute de réflexion épistémologique, le mythe de la transparence du langage aux choses, de la théorie à son objet, de la méthode aux faits ne demande qu’à renaître. On s’est débarrassé de « l’inscrutabilité de la référence » en la mettant sur le compte des opinions paradoxales du logicien Quine. Demander si l’aire de Broca est l’organe du langage est comme demander si le terme « lapin » renvoie bien à un lapin :       « Il est dénué de sens de se demander cela en se plaçant dans l’absolu ; poser cette question n’a de sens que par rapport à un langage d’arrière-plan […] Ce qui fait sens, c’est de dire comment une théorie d’objets est interprétable ou réinterprétable dans une autre, non point de vouloir dire ce que sont les objets d’une théorie, absolument parlant » (W.V.O. Quine, Relativité de l’ontologie et autre essais, 1969/1971).    

8.4.          Notre objection au fétichisme de l’imagerie cérébrale s’éclaire. Elle vise une absolutisation naïve de cette nouvelle approche méthodologique – donc théorique – qui coupe les liens entre elle-même, en tant que dispositif de langage à fonction référentielle, et son objet de référence. Le cerveau en fonctionnement devient l’esprit en acte. Cet objet absolu qu’on avait toujours voulu rejoindre mais qu’on manquait des moyens pour l’atteindre. Or, quand on rapporte un déficit comme le syndrome d’aphasie à une lésion localisée dans une aire cérébrale et quand on repère des foyers d’activation sur une image des variations locales du flux sanguin cérébral, la question est de savoir si l’on parle de la même chose. Surtout quand on a éprouvé la frustration de constater l’absence d’activation de l’aire de Broca (ou de Wernicke) par des tâches de langage ! L’ontologie de l’esprit, ce référent inscrutable dans l’absolu, est en cause dans le passage de la neurologie de l’aphasie à l’imagerie cérébrale du langage. Un discours scientifique univoque chasse l’esprit du cerveau : ce pouvoir de décision ontologique fera défaut à un discours pluriel et équivoque.

8.5.          Le syndrome d’aphasie. Aphasie : perturbation du langage caractérisée par l’incorrection linguistique et pas seulement la difficulté articulatoire de la parole ou par l’incompréhension du langage parlé ou écrit malgré une audition et une vision normales. Paul Broca (1861 Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé, suivies d’une observation d’aphémie (perte de la parole)) relie l’aphasie à une lésion cérébrale gauche. Carl Wernicke (1874, Der aphasische Symptomkomplex) différencie les aphasies dues à une lésion temporale gauche des aphasies dues à une lésion frontale gauche.                      
(1) Aphasie de Broca : parole rare, lente et pénible, articulation mauvaise. Pas de termes grammaticaux ni de terminaisons. Limitation aux substantifs. Compréhension du langage parlé et écrit normale.   
(2) Aphasie de Wernicke : parole fluente mais vide de sens, circonlocutions, mots employés à faux sens, phonèmes intervertis (paraphasie). Structure grammaticale préservée. Pas de termes référentiels. Incompréhension du langage parlé ou écrit.

8.6.          La théorie classique de Wernicke-Geschwind (Norman Geschwind, 1965, The Organization of Language and the Brain, Science, 170) : La relation entre le cerveau et le langage dérivée de l’observation des patients dont des aires limitées du cerveau ont été endommagées suite à l’occlusion de vaisseaux sanguins (AVC). Cette détermination des aires cérébrales responsables des processus du langage suppose l’existence d’une relation biunivoque entre un symptôme et le site de la lésion. Présupposé : des symptômes bien définis, des lésions bien circonscrites. L’aire de Broca étant localisée devant le cortex moteur primaire contenant une représentation des organes de la parole « doit contenir les règles pour coder le langage entendu sous forme articulatoire ». L’aire de Wernicke étant localisée à proximité de la représentation corticale de l’audition « doit être impliquée dans la récognition des schémas du langage parlé ». Ces aires sont reliées entre elles par le faisceau arqué. Le mécanisme de la parole consiste en l’évocation de la forme auditive des mots et son transfert à l’aire de Broca où elle sera traduite en programme moteur des organes de la parole. La compréhension du langage écrit repose sur la connexion entre les aires visuelles et les aires de la parole reliées entre elles par le gyrus angulaire. Il doit contenir les règles de traduction du schéma visuel du mot écrit sous forme auditive. Prononcer le nom d’un objet perçu suppose le transfert d’information : V1 – g. angulaire – Wernicke – Broca – M1. Cette théorie prédit la localisation de lésions à l’origine des symptômes observés. Localisation souvent vérifiée post mortem :  
Ex1. surdité verbale : incompréhension du langage parlé malgré audition, parole et lecture normales. Lésion de la voie reliant l’aire auditive primaire à l’aire de Wernicke.                                           
Ex2 : aphasie de conduction : parole fluente et paraphasique mais compréhension normale. Incapacité à la répétition de mots. Lésion au lobe pariétal inférieur épargnant Wernicke (compréhension) et Broca (parole fluente) mais interrompant leur connexion, le faisceau arqué.       

8.7.          Déontologisation de l’aire de Broca par l’imagerie fonctionnelle. L’imagerie, source d’information indépendante de l’approche par l’aphasie : remise en cause d’une organisation fondée sur l’aphasie. L’aphasie est un déficit majeur associé à des lésions de régions étendues du cerveau. Son étude suggère une localisation fonctionnelle du langage en grands modules : Broca pour la construction grammaticale et la prononciation, Wernicke pour la compréhension. Répartition révisée : contribution du cortex frontal inférieur gauche à la sémantique ; contribution de l’insula (non de Broca) à l’articulation.                      
● Wise et al. (1999, The Lancet) ont montré par fMRI que la formulation d’un programme articulatoire dépend de l’Insula gauche et du cortex prémoteur latéral, mais pas de Broca. Les sujets devaient (1) répéter à des allures variés des noms entendus (2) faire attention à des noms présentés par paires (3) se préparer à répéter ou à prêter attention à un nom entendu auparavant. Pas d’activation de Broca. Activation du cortex auditif primaire et secondaire (temporal dorsolatéral) en conditions (1-2) ; du cortex moteur primaire pendant la répétition seulement (1) ; de l’Insula gauche (dans l’ordre : 1>2>3).                                                 
● Petersen et al (1988, Nature) ont montré en PET que l’aire 47 est impliquée dans le traitement des relations sémantiques entre mots ou phrases et dans la récupération d’information sémantique en mémoire. Elle est comparativement plus activée lorsque le sujet doit produire des mots associés par le sens à des mots présentés que lorsqu’il lit des mots.  Ex. répondre par un verbe (eat) convenant pour un nom (cake).
● Gabrieli et al (1996) ont montré en fMRI des activations pré-frontales gauches plus fortes lorsque les sujets jugent si les mots présentés réfèrent à des entités concrètes (table) ou abstraites (vérité) que lorsqu’ils jugent s’ils sont écrits en majuscules ou en minuscules.
● Thompson-Schill et al. (1997, PNAS) ont contesté par fMRI cette spécialisation sémantique en avançant un rôle du cortex frontal inférieur gauche dans la sélection de l’information entre alternatives concurrentes dans la mémoire (sémantique en particulier, mais peut-être pas exclusivement). Les sujets doivent produire silencieusement des verbes associés à des noms (1) riches en associations possibles (2) à verbe associé unique, réduisant la demande de sélection.                                  

8.8.          Déontologisation de l’aire de Wernicke. Les chercheurs avouent que « l’aire de Wernicke est devenue un concept dépourvu se signification » en raison des divergences d’avis sur sa délimitation et ses fonctions dans la perception et la compréhension de la parole. Les régions du cortex temporal supérieur entourant l’aire auditive primaire (gyrus de Heschl) ont été parcellisées avec l’imagerie. En ressort l’hétérogénéité fonctionnelle de Wernicke :
- Perception des phonèmes, représentations lexicales, contrôle de la voix, récupération des mots en mémoire. Et la mobilisation d’autres régions temporales par le langage. Tandis que Heschl répond à de simples sons de fréquences variées, l’analyse des traits acoustiques complexes de la voix humaine dépendrait de projections auditives vers le sillon temporal supérieur (Belin et al. 2000, Nature). La parole, mais non les sons complexes, active aussi la partie antérieure du gyrus temporal supérieur à l’avant de Heschl (Mummery et al. 1999).
- Wise et al. (2001, Brain) ont recherché un système temporal répondant à (1) l’audition de la parole (2) le rappel des mots en mémoire (3) l’activité motrice de la parole. Les sujets entendent des noms ou des bruits ressemblants : activité du sillon temporal supérieur seulement pour les noms. Sjs pensent des verbes (wash) en réponse à des noms concrets (shirt) ou pensent des noms subordonnés en réponses à des noms génériques : activations frontales et du sillon temporal postérieur gauche. Sjs répètent une phrase imposant une forte articulation labiale (Buy Bobby a poppy) ou en miment l’articulation : activation du gyrus temporal sup. droit, sillon temporal sup. (excepté la partie postérieure gauche), Planum temporale et jonction gyrus temporal sup./lobe pariétal inf. (réponse à l’articulation). Conclusion : dualité des voies auditives de la parole analogue à la dualité des voies de la perception visuelle:
(1) Antérieurement, activation à la fois par la perception auditive et le rappel des mots du sillon temporal sup., une interface entre perception et mémoire.
(2) Postérieurement, grâce à une projection temporo-pariétale, relais vers le cortex frontal : dans le contrôle de la parole propre, l’analyse des sons parlés dirige les gestes articulatoires.

8.9.          La critique épistémologique diffère d’une banale « critique de la science » dans la mesure où la première ne se contente pas de relativiser les données scientifiques d'une manière globale et indiscriminée, mais les relativise précisément aux théories et aux méthodes mises en oeuvre pour les obtenir. Le scepticisme laborieux résultant ne cause pas plus que le minimum de déstabilisation nécessaire au dynamisme même de la science, comme enquiry : il ne va pas jusqu’à l’agnosticisme paresseux. Mais il remédie efficacement au sommeil dogmatique qui menace ceux qui absolutisent les résultats et oublient l’histoire de leur obtention ainsi que celle de leur devenir ultérieur. Le frein mis à toute entreprise de suppléance du vécu de signification par le mécanisme des systèmes cérébraux sauvegarde notre sentiment de l’infinie richesse de l’expérience du langage – pas seulement comme consolatio philosophi, mais aussi comme stimulant pour la recherche.  

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Sujet de dissertation pour le 14 Novembre: 
"Lorsque je parle, lorsque j'écris, j'admets qu'il sort de mon cerveau un système d'impulsions coordonné à mes pensées parlées ou écrites. Mais pourquoi ce système se continuerait-il en direction centrale? Pourquoi cet ordre ne devrait-il pas surgir, pour ainsi dire, du chaos?"
- Vous chercherez à interpréter cette remarque de Wittgenstein dans le contexte d'une réflexion sur les rapports entre le langage, la pensée et leurs bases biologiques.

9.1.      Dans son cours de Cambridge de 1947-48 où il revenait sur son thème favori : « Again : we needn’t believe in any causal connection between the state of the brain and the thought you think ; so that theoretically a perfect physiologist could diagnose your thought » Wittgenstein posait lui-même la question : « Is this obscurantism ? » Et, c’était l’avis de ses étudiants : A.C. Jackson défendait le progrès scientifique ; Peter Geach pcq cela semblait réintroduire l’âme.

9.2.      Chez Wittgenstein, cette remarque s’inscrit dans un dialogue avec Russell. Russell avait soutenu qu’il doit y avoir une différence entre les cerveaux d’un locuteur anglais qui connaît le français et d’un locuteur qui ne le connaît pas. Et que cette différence devrait pouvoir être observée au microscope. Wittgenstein est attentif au jeu de langage particulier au scientifique où ce « il doit » fait sens. Il observe que ce jeu de langage diffère de l’usage ordinaire qui ne comporte pas le même besoin d’enchaînement univoque, continu et exhaustif.

9.3.      De sa remarque, on peut dégager un argument philosophique général. A condition de remonter le courant dominant de « la naturalisation de l’esprit » qui prétend avoir dépassé l’idée même d’une différence entre le langage ou l’esprit et le mental ou le cerveau (P. Engel, Philosophie et psychologie 1996). En science comme en politique, l’idéologie réécrit toujours l’histoire dans un but apologétique. En fait le changement d’attitude des philosophes à l’égard de la psychologie et de la physiologie n’a ni l’ancienneté ni la généralité qu’on lui a prêtées.

9.4.      Aux origines de la naturalisation du langage. Jusqu’à la moitié du siècle passé le langage faisait figure d’exception (c-à-d. de miracle) dans la Nature : l’homme est le seul être qui parle et l’enfant parle sa langue maternelle sans que personne la lui enseigne. Le miracle est devenu problème scientifique avec la révolution chomskyenne. Les grammaires génératives ont simulé ‘la créativité du langage’, capacité du locuteur de produire une infinité de phrases nouvelles sans stimulation par l’environnement : “Any grammar of a language will project the finite and somewhat accidental corpus of observed utterances to a set (presumably infinite) of grammatical utterances. In this respect, a grammarmirrors the behaviour of the speaker who, on the basis of a finite and accidental experience with language, can produce or understand an indefinite number of sentences (Chomsky Syntactic Structures 1957)”.  

9.5.      L’agenda d’un programme biolinguistique. Une recherche des systèmes sous-jacents au langage doit (1°) dégager les règles grammaticales implicites à la connaissance du langage (L) d’un locuteur adulte (2°) définir les ‘règles’ ou instructions de GG, dispositif formel engendrant automatiquement des suites de symboles équivalentes aux phrases grammaticales de L (3°) déterminer les conditions phylogénétiques, ontogénétiques et neurophysiologiques de la réalisation de ce dispositif formel dans le cerveau des individus humains. La métaphore du cerveau-machine suggère une analogie entre la causalité physique régissant les calculs d’un ordinateur sur les symboles d’un langage artificiel et la causalité biologique sous-tendant la production des phrases d’un langage naturel. Une théorie du langage mental (mentalais) : système interne au cerveau de représentation symbolique et d’opérations sur des symboles dont les phrases énoncées doivent dériver leur structure syntaxique (Fodor, The Language of Thought 1975). Steven Pinker (The Language Instinkt 1994) : le langage ne doit pas être une invention culturelle, mais plutôt ‘un instinct de l’espèce humaine’ parce qu’il est universel, spontané, inconscient et autonome par rapport aux autres facultés mentales. Des apriori.

9.6.      Cet agenda n’est pas près d’être rempli : “There has been little research linking the formal linguistic principles […] and their instantiation in the adult mind. […] This gap is slowly narrowing, but the separation remains great.” (M.D. Hauser et T. Bever, Science 14 nov. 2008). Un retard dû à des causes techniques mais aussi à un désaccord sur les buts poursuivis. Y gagne une nouvelle chance l’argument philosophique niant la dépendance causale de la structure formelle des énoncés à l’égard du cerveau ou de l’activité mentale.

9.7.      L’argument de l’impossibilité d’obéir à une règle privée : un état ou événement mental ou cérébral ne peut pas déterminer ce que le locuteur va dire à la prochaine occasion de discours. Pour cela il faudrait remonter à la règle qu’il va appliquer. Or une règle contient un nombre infini d’applications possibles. Tandis qu’un état ou événement cérébral ou mental ne constitue qu’une occurrence singulière. Il y a un fossé logique insurmontable entre les deux. Les premiers termes d’une série numérique ne déterminent pas les nombres suivants parce que sa continuation par un nombre quelconque donnera une nouvelle série numérique : 68 + 57 = 125, mais = 5 si j’entends + au sens de : Å. Le choix de la règle générative + ou Å ne dépend pas d’une règle générative supérieure, mais de ma décision arbitraire (S. Kripke, Wittgenstein on rules and private language 1982).

9.8.      L’argument du ‘sophisme méréologique’ : Le réemploi des prédicats mentaux normalement appliqués aux personnes à des structures infrapersonnelles de leur cerveau change le sens de ces prédicats. C’est uniquement la conformité avec les habitudes de langage au quotidien qui confère un sens aux termes du lexique mental. Le problème même de la naturalisation du langage et de l’esprit est un faux problème crée par la fiction d’un langage privé renfermé dans le cerveau : “Fodor says: ‘The nervous system speaks an internal language’. As if neural processes could contain symbols, representations, descriptions. Is a nervous system a member of a community of language-users?” (Norman Malcolm, in Investigating Psychology: Sciences of the Mind after Wittgenstein, J. Hyman ed. 1991).

9.9.      Le scepticisme inspiré par Wittgenstein est-il justifié par l’état de la recherche des corrélats du langage ? Non, s’il y avait consensus entre les chercheurs sur la relation causale susceptible d’expliquer à partir de l’état ou d’un événement du cerveau du locuteur la construction grammaticale des phrases qu’il énonce, entend ou lit. La conduite verbale serait le signe du processus cérébral qui en est cause, comme la fumée signale le feu. Un abus du concept de codage neuronal doublé d’une conception linéaire et univoque de la causalité ont accrédité l’idée qu’on pourrait faire la navette entre processus cérébral et conduite verbale. Ayant accès aux patrons d’activation des groupes neuronaux corrélatifs on est tenté de croire possible de prédire la conduite verbale en court-circuitant l’interaction conversationnelle. En réalité les seules prédictions qu’on ait faites vont des perturbations de la parole à une lésion cérébrale (confirmée au scanner ou à l’autopsie). Mais le déficit présuppose la normalité. Et la relation entre l’usage normal du langage et le cerveau intact n’est pas la converse de la relation entre le déficit et un cerveau lésionné (plasticité). 

9.10. Les études récentes sur l’aphasie ont remis en question la classification des symptômes cliniques. Ex : Critique du symptôme d’agrammatisme : des problèmes de morphologie lexicale, non de grammaire. Omission des verbes : difficulté de nommer les actions (non les objets) ou de lire les verbes (plutôt que les noms). Préférence pour les formes d’entrée du dictionnaire : masculin singulier des noms, infinitif des verbes (Miceli & Caramazza Cortex 1984, Brain and Language 1988). Conclusion : « L’hétérogénéité dans la production des morphèmes grammaticaux par les malades prétendus agrammatiques rend théoriquement inutile cette catégorie clinique ainsi que le cadre de la classification classique (aphasie de Broca, de Wernicke, etc.). Les syndromes cliniques ne peuvent pas servir de base à la recherche des mécanismes cognitifs ou linguistiques lésés par la maladie (1989)». Le doute sur la pertinence de la nosographie pour une explication neurophysiologique de la faculté de langage a gagné quelques philosophes partisans d’un organe du langage : « Pour être honnête, personne ne sait vraiment à quoi sert l’aire de Broca ou l’aire de Wernicke (St. Pinker)». 

9.11. Pour une interprétation rationnelle de la remarque de Wittgenstein : si on ne peut pas faire remonter vers le centre le fil de l’influence causale à partir de la production des paroles, ce n’est peut-être pas faute d’y avoir une influence causale. Mais parce que l’influence n’est pas un fil unique continu, mais se distribue en réseau sur des régions multiples qui travaillent en parallèle. Ce qui permet suppléances fonctionnelles et réorganisations anatomiques en cas de traumatisme. Mais cet affaiblissement de la causalité a un prix : l’impossibilité de la prédiction ou de la rétrodiction. Peut-être ce qu’entendait Wittgenstein quand il évoquait l’éventualité d’un chaos cérébral sous le langage.     

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