Cours de philosophie générale (suite) : 1er sem. 2008-2009

Publié le par Jean-Luc Petit

10.1        L’usage du langage comme moyen universel (sinon unique) de la communication semble tenir à notre sens de l’objectivité des significations. Les significations ressemblent aux choses sans être des choses. Les choses ont la stabilité de ce à quoi on peut toujours se référer à nouveau sans que la façon dont on s’y réfère y change rien. De même, si l’un pense l’étoile du soir quand il veut parler de la planète Vénus, tandis que l’autre pensera plutôt l’étoile du matin, la poursuite de la conversation fera qu’ils s’entendront sans ambiguïté. L’expression “l’étoile du soir” capture aussi certainement un objet de pensée unique et identique que l’expression “la planète Vénus”. La chose désignée est la même. Mais la signification diffère : quand on dit “l’étoile du soir” on peut ne pas parler de la planète elle-même. On peut vouloir dire son aspect pour l’observateur dans l’hémisphère Nord au printemps à l’Ouest après le coucher du Soleil. Ce qu’on entend par là : un certain aspect bien déterminé pour un observateur est saisi par l’expression “l’étoile du soir” de manière unique et exclusive. Quiconque la comprend la comprend nécessairement dans le même sens. Impossible de comprendre “l’étoile du soir” au sens de l’aspect matinal de Vénus (“l’étoile du matin”).

10.2        Comment sauvegarder l’objectivité des significations sans la dissoudre dans « la lessiveuse psychologique » des états mentaux de chaque sujet individuel (Frege) ? La réponse radicale à cette exigence consiste à conférer aux significations le statut d’entités eidétiques. Ex1 : Les nombres ont une identité définie, non dans la Nature en général, mais dans le domaine d’entités qui est celui des nombres : le Un diffère du Deux, etc. Chaque nombre a ses propriétés qui lui reviennent en vertu des lois organiques (axiomes) de leur domaine. Dans N (entiers naturel) qui contient Un et les successeurs de Un dans une relation d’ordre “<” : 1 < 2. Ex2 : le triangle a une identité définie, non dans la Nature, mais dans le domaine des figures : la figure formée par trois points non alignés diffère de la figure formée par les points à la même distance d’un point central (cercle). Si les significations sont éléments d’un domaine propre, leur identité et leurs propriétés sont déterminées par les lois organiques des significations. L’Ergänzungsbedürftigkeit, témoin de l’existence de lois organiques des signification : les expressions syncatégorématiques sont porteuses d’un renvoi de sens déterminé vers les expressions propres à les compléter pour former une expression catégorématique, c-à-d. porteuse d’une unité de signification indépendante. Ex3:  aber, des Vaters, größer als ein Haus, unter Gottes freiem Himmel (≠ bi − billig, bissig, Bimsstein). Husserl (Logische Untersuchungen, IV) fonde “la grammaire pure”, science des entités eidétiques qui confèrent aux expressions linguistiques un caractère catégorématique : statut ontologique : essences platoniciennes ; statut épistémologique : évidences apodictiques.

10.3         De la grammaire pure aux grammaires génératives (GG) l’histoire de la logique est revenue de l’idéal d’une science intuitive d’objets idéaux à une discipline formelle spécialisée dans la modélisation hypothétique de la compétence linguistique des locuteurs. Une GG est un mécanisme de type algorithme, contenant les règles grammaticales permettant d’engendrer toutes et rien que les phrases d’une langue acceptables par un locuteur. La relation entre les expressions linguistiques et les significations est sauvegardée, mais distendue. Ce n’est plus l’intuition dans l’évidence qui fonde l’unité du sens. C’est l’appartenance d’une expression à l’ensemble généré par la GG modèle de la langue naturelle. En dernière analyse, la grammaire reste une condition d’interprétabilité sémantique des expressions, interface entre la forme des expressions et leur sens. Mais provisoirement on se contente d’une représentation formelle (explicite) des règles implicites de l’analyse des énoncés en catégories grammaticales. Le locuteur reconnaît une phrase, un nom, un verbe, un syntagme nominal, un syntagme verbal. Une GG sera de la forme X→Y : P→SN+SV ; SV→{Vi, Vt+SN} ; SN→Art(Adj)N, etc.

10.4        Un modèle hypothétique de compétence linguistique n’est qu’une représentation possible arbitrairement choisie dans un système particulier de notations symboliques et d’instructions de réécriture des expressions symboliques. Le fait qu’une GG rende compte mieux qu’une autre GG des capacités du locuteur ne veut pas dire qu’elle est réalisée dans son cerveau. Un examen plus poussé pourra toujours démontrer qu’elle est trop (ou pas assez) puissante pour engendrer toutes et rien que les phrases de la langue. A l’heure actuelle aucune GG ne peut être dite la grammaire du français. La relation GG - compétence est à comprendre à un niveau de généralité purement formelle. On peut dire a priori qu’aucune langue humaine n’aura une GG d’un certain type : Ex le type à règles “indépendantes de la structure” (c-à-d. applicables aux mots de façon séquentielle et non d’après l’ordre syntagmatique). RQ* : pour former une question en anglais à partir d’une phrase déclarative, prendre la première occurrence de is et la préposer à la phrase. RQ : dans une phrase déclarative (analysée en syntagmes), repérer la première occurrence de is suivant le premier SN et la préposer à la phrase. De “The man who is tall is in the room” RQ* dérivera : “Is the man who − tall is in the room?*”, RQ: “Is the man who is tall − in the room?” Chomsky suggère que cette propriété de “dépendance structurale des règles” est un des universaux de langage et qu’il doit y avoir une propriété innée de l’esprit humain correspondante : « the principle of structure-dependance is not learned, but forms part of the conditions for language learning » (Reflections on Language, 1975).

10.5        La naturalisation de la GG non seulement comme modèle de compétence du locuteur mais comme mécanisme générateur internalisé dans l’organisation du cerveau de l’individu biologique requiert une assomption supplémentaire. La distinction entre un processus général de résolution de problèmes et un module de traitement de l’information spécifique pour le langage. Quand on a un problème à résoudre, en mathématiques ou dans la vie quotidienne, on mobilise un maximum de ressources disponibles pertinentes : intuition, raisonnement, mémoire, imagination et on essaie de tirer la solution de la convergence des moyens mis en œuvre. Pas d’ordre fixe entre les différentes ressources : feedback généralisé. Interaction, dialogue permanents. Connexions sans cesse réorganisées. Non localité, mais holisme : tout est connecté à tout. Quine : “total science is like a field of force whose boundary conditions are experience. A conflict with experience at the periphery occasions readjustments in the interior of the field. But there is much latitude of choice as to what statements to re-evaluate” (Two Dogmas of Empiricism, 1950). Les problèmes n’étant pas calibrés pour être solubles par l’être humain, l’isotropie computationnelle de l’esprit et l’équipotentialité neurale du cerveau sont préférables. En revanche le langage-faculté humaine suppose un organe du langage internalisant un mécanisme de type module encapsulé, c-à-d. câblé dans le cerveau pour fonctionner sans interférence d’autres systèmes cognitifs dans le traitement automatique et inconscient d’une information spécifique au langage depuis la perception des stimuli auditifs ou visuels jusqu’à l’interprétation sémantique (Fodor, The Modularity of Mind 1983).

10.6        Le verdict de la recherche empirique : La recherche dans le fonctionnement cérébral des sujets de traces d’activités électrophysiologiques spécifiques du traitement syntaxique ou sémantique des énoncés est passée par deux phases : optimisme puis scepticisme. Optimisme quand on a mis en évidence des potentiels relatifs à un événement (ERP) qui semblaient être la signature neurale de la perception de la déviance sémantique des phrases : “He spread the bread with (butter/socks*)”= (N400) ; ou de la violation des règles syntaxiques : Règle de spécificité : on ne forme pas une question en que à partir d’un SN référant à une personne : “What did he criticize aproof of − ?”/ “What did he criticize Max’s proof of − ?*”; Règle du possessif NP’s+NP : “a sketch of the landscape” → “Don’s sketch of the landscape”/ “Don’s of sketch the landscape*”= (N125, N300-500). Helen Neville (Salk Institute, Californie) et al. : « Il y a (potentiellement) un système de traitement pour chaque module de la grammaire. Des processus cognitifs distincts sont médiatisés par des patrons non identiques d’activité cérébrale qui ont pour indices des patrons d’ERP distincts ».  Scepticisme après qu’on eût reconnu que les potentiels négatifs antérieurs gauches (LAN) évoqués par des violations de règles syntaxiques n’était pas spécifiques du langage, mais qu’ils dénotaient une surcharge mnésique dans le traitement d’un signal complexe quelconque : linguistique, mathématique ou musical. S’il y a dans le cerveau une système de traitement du langage, il n’est pas séparé des autres domaines de connaissances. Mireille Besson (CNRS, Marseille)… Marta Kutas (U. de Californie) : « À ce jour, aucune de nos données ne favorise l’hypothèse de l’existence univoque de représentations linguistiques encapsulées qui n’interagiraient pas avant leur traitement complet. Nous n’avons pas trouvé de marqueurs spécifiques des processus langagiers » (Biological Psychology 1997).

10.7        Conclusion : entre l’idéalité formelle des significations et les activités mentales et cérébrales qu’elles sollicitent en nous, la relation est indirecte, contingente ou occasionnelle. Il est absurde de supposer qu’une meilleure connaissance du cerveau donnera automatiquement de meilleures mathématiques (J-P Changeux & A. Connes, Matière à pensée, 1989). Qu’il faut avoir un cerveau (entre autres conditions) pour être mathématicien n’implique pas que les théorèmes sont des productions du cerveau. Il reste vrai que les idéalités ont un statut d’en soi qui impose à l’esprit pour leur actualisation un dur travail, témoin de leur non naturalité. Si on répugne à en faire des entités ontologiques au ciel des Idées platoniciennes, on peut toujours leur accorder le mode d’être intentionnel et intersubjectif des formations culturelles. Historiques et non éternelles, elles dépendent d’opérations subjectives de sédimentation-réactualisation (Krisis §. 9), les interactions transitoires des sujets humains qu’elles norment les soutiennent à l’existence. Ainsi, des catégories sémantiques : leur mode d’existence n’est pas dans le cerveau des locuteurs mais en chaque contexte de conversation.

11. 1.     L’usage du langage pour la communication dépend de la capacité que nous avons d’associer des formes visuelles ou auditives et des programmes moteurs : d’un côté les suites de signes graphiques lus ou les suites de sons vocaux entendus, de l’autre les schèmes articulatoires buccaux de la parole ou les gestes manuels d’un langage des signes. Or, le cerveau peut être décrit comme un organe dédié à la mise en correspondance des stimulations sensorielles afférentes avec les efférences motrices des mouvements musculaires. La reconnaissance et la localisation perceptive des objets précèdent le déplacement de la main. Une correspondance qu’on peut entendre comme extraction ou comme projection d’une information supramodale (sens, catégorie sémantique) dans une expérience à modalité déterminée, c-à-d. sensorielle ou motrice. D’interaction entre personnes, la communication par le langage est-elle réductible à une interconnexion entre régions ou réseaux du cerveau ?

11. 2.      Des catégories proto-sémantiques dans le système moteur : les neurones ‘canoniques’. La cartographie des aires motrices chez le singe a mis en évidence dans l’aire frontale des neurones dont les conditions d’activation ne sont pas étroitement dépendantes des mouvements. Ils sont activés lorsque l’animal accomplit une même action : ‘saisir une boulette de nourriture’, que ce soit avec la main droite, la main gauche ou la bouche. Mais un même mouvement mettant en jeu les mêmes muscles : ‘flexion de l’index’ qui les active lors d’une action : ‘saisir’ ne les activera pas dans une action différente : ‘gratter’, ‘repousser’. On peut les classer en fonction du but de l’action : ‘neurones de saisir’, ‘de tenir’, ‘de déchirer’, ‘de manipuler’. Les types d’actions se subdivisent en fonction du mode de préhension : ‘prise de précision’ entre le pouce et l’index, ‘à pleine main’, ‘avec les doigts’. Des neurones sélectifs pour un certain mode de préhension manifestent aussi une sélectivité visuelle pour les objets à la forme desquels cette préhension convient : ‘anneau’. Grâce à ce mécanisme l’objet perçu revêt un sens pour l’animal en tant qu’objet saisissable avec une certaine prise manuelle. Les neurones ne réagissent pas simplement au stimulus comme tel, c-à-d. à sa forme visuelle, mais à la signification qu’il a pour l’agent. Or, ‘réagir à une signification’ veut dire comprendre : une compréhension pragmatique précurseur d’interprétation sémantique ?   

11. 3.     La bimodalité des neurones ‘miroir’ (NM) pour les actions observées ou exécutées. On a découvert dans les aires frontales (puis pariétales) un groupe de neurones qui réagissent (1) quand l’animal accomplit une action d’un certain type : ‘saisir un aliment’ ; (2) quand il observe un autre individu (l’expérimentateur ou un congénère) accomplir une action du même type. Ces neurones ne réagissent pas à la présentation visuelle des objets, ni à des gestes intransitifs, mais plutôt à une interaction entre la main ou la bouche de l’agent et l’objet. On les classe en fonction de l’action observée : ‘neurones de saisir’, ‘de tenir’, ‘de manipuler’, ‘de déposer sur un support’, ‘de prendre des deux mains’. La congruence entre l’action observée (AO) et l’action exécutée (AE) peut être stricte : l’expérimentateur tord en sens contraire un raisin sec → le neurone enregistré décharge pour le mouvement dans une seule direction. La congruence AO – AE peut être généralisée à des actions logiquement liées entre elles : ‘déposer’ – ‘saisir’. Des NM du lobe pariétal sont activés de façon différentielle par une action en fonction du but visé : prendre de la nourriture pour la mettre dans sa bouche ou pour la placer dans un récipient. Dès le départ de l’action observée ces NM anticipent le but, comme s’ils lisaient l’intention de l’agent. Des NM sont activés par des mouvements de la bouche à fonction d’ingestion ou de communication ou mixte : ‘protrusion labiale’, ‘protrusion de la langue’, claquement des lèvres’, ‘grincement des dents’ (toilettage). Les NM ne sont pas des neurones préparatoires à l’action : leur activation sous-tend la reconnaissance de la signification (comme type d’action) des événements moteurs observés sur la base du répertoire moteur de l’observateur et de sa mise en résonnance avec celui de l’agent (di Pellegrino et al. Exp. Brain Res.1992). Une compréhension par la connaissance pratique.   

11. 4.     L’hypothèse de Rizzolatti-Arbib : un passage de l’action à la communication. Dans un art. de Trends in Neuroscience : Language within our grasp (1998) Giacomo Rizzolatti et Michael Arbib proposent que le système miroir chez l’homme est une condition neurale nécessaire pour le développement de la parole. La parole est définie comme usage du langage pour l’émission de messages avec une intention de communication explicite. De la communication explicite est distinguée une ‘communication’ implicite, c-à-d. involontaire et dépourvue de l’intention de communiquer. - Ex : « Nous comprenons quand un individu attaque un autre individu ou quand un individu mange pacifiquement une pomme. » Le système miroir est un mécanisme de récognition des actions et intentions d’autrui. Cette récognition dépendrait de la similarité entre le patron d’activation évoqué par l’observation d’actions dans les aires prémotrices du cerveau de l’observateur et le patron d’activation évoqué par la production d’action dans les mêmes régions de son cerveau. Cette similarité équivaudrait à un encodage grammatical des SV : ‘Prendre (Agent, Objet)’. Normalement, le débouché de cette activité neurale vers le mouvement est bloqué par une inhibition des motoneurones de la moelle épinière. Mais le contrôle moteur peut laisser passer ‘un préfixe du mouvement’ dont la perception par l’agent entraînera sa récognition d’une intention chez l’observateur. L’observateur à son tour remarquera l’effet produit par sa réaction sur l’agent et en retirera une incitation à renforcer son contrôle moteur en vue d’une communication volontaire et intentionnelle. Cette hypothèse de l’extension du mécanisme associant observation et exécution d’actions est une alternative plus parcimonieuse à l’hypothèse de Chomsky, l’internalisation d’un système cognitif de haut niveau (Grammaire Universelle).    

11. 5.     L’hypothèse de Rizzolatti-Arbib a deux parties : (1) une partie spéculative invérifiable sur les origines de la communication linguistique dans les mouvements buccaux d’ingestion chez le primate préhominien. (2) Une partie empirique et prédictive : au lieu que la parole demande la médiation d’un système cognitif entre sons vocaux perçus et mouvements articulatoires, il suffit d’une résonnance immédiate perceptivo-motrice. Preuves :

11. 6.     A. Influence de la perception d’action sur la parole :               
a) Maurizio Gentilucci et al., du groupe de Parme  ont demandé à des sujets de prononcer une syllabe (‘BA’) tout en saisissant (J. Neuro-physiol. 2001) ou en observant une main saisir (Euro. J. Neurosc. 2003) des parallélépipèdes de tailles inégales avec la syllabe imprimée sur leur face visible. L’ouverture des lèvres et l’amplitude de l’émission vocale sont plus grandes lors de (l’observation de) la saisie de l’objet ‘grand’ que de l’objet ‘petit’. L’action de préhension manuelle exécutée ou observée prépare une saisie avec la bouche qui explique l’influence sur la prononciation. Probable substrat neural commun pour le contrôle moteur du geste manuel et pour la parole.                                              
b) Lisa Aziz-Zadeh et al. de Berkeley (Current Biology 2006) ont montré en fMRI une congruence des cartes d’activation corrélatives de l’observation de vidéos d’une bouche mordant un fruit, d’une main prenant des ciseaux ou d’un pied appuyant sur une pédale et des cartes d’activation associées à la lecture de phrases d’actions relatives à la bouche (‘biting the peach’) à la main (‘grasping the scissors’) ou au pied (‘pressing the brake’). La localisation à gauche du foyer commun suggère l’activation directe des représentations motrices par la lecture des phrases d’action sans médiation par l’imagerie motrice (bilatérale). Rôle des représentations motrices dans le traitement conceptuel du langage relatif à des actions.   

11. 7.     B. Influence motrice de la perception de la parole :                  
a) Luciano Fadiga et al. (Euro. J. Neurosc. 2002) ont enregistré les potentiels moteurs évoqués (MEP) dans les muscles de la langue des sujets lors de l’audition passive de mots ou de pseudo-mots à consonnes fricatives lingua-palatales : ‘rr’ (birra, carro, ferro). Simultanément, une impulsion magnétique transcrânienne (TMS) de la représentation motrice de la langue dans le cortex gauche révèle les potentiels subliminaires. Un accroissement des MEP de la langue révèle la facilitation des mouvements articulatoires :
(1) par les traits phono-logiques des sons vocaux,
(2) par les propriétés sémantiques des mots.                                          
La compréhension de la parole repose sur l’activation des mouvements articulatoires de l’auditeur par les sons vocaux entendus et sur l’identité du répertoire moteur du locuteur et de l’auditeur.                                  
b) K.E. Watkins et al., Univ. McGill, Montréal (Neuropsychologia 2003) ont enregistré les MEP du muscle des lèvres (orbicularis oris) révélés par TMS de l’aire motrice du visage, hémisphère gauche. Ils observent un accroissement des MEP
(1) pendant l’audition de paroles (non du bris de verre, d'un son de cloche ou d'un coup de feu) ;
(2) pendant l’observation des mouvements de lèvres de la parole (et non de mouvements des yeux).                                                
La perception des paroles a une résonnance motrice qui favorise l’imitation, la récognition et la compréhension.                                      
c) Stephen Wilson et al., UCLA (Nature Neurosc. 2004) ont montré en fMRI la superposition des aires activées dans le cortex prémoteur des deux hémisphères par l’audition passive de sons vocaux monosyllabiques et par la production des mêmes syllabes. La perception de la parole implique le système moteur pour l’accès aux propriétés articulatoires des phonèmes.                                                  
d) G. Buccino et al., du groupe de Parme (Cogn. Brain Res. 2005) ont trouvé que l’audition de phrases relatives à des actions manuelles ou du pied : ‘Girava la chiave’/’Calciava la palla’ induit une modulation d’amplitude différentielle des MEP des muscles de la main (opponens pollicis) ou du pied (tibialis anterior) évoqués par TMS des représentations motrices corticales. Cette modulation est décroissante parce que la compréhension des phrases d’action implique une simulation interne qui inhibe le programme moteur des muscles recrutés par les actions.

11. 8.    Conclusion : Les phénomènes de résonnance sensori-motrice associés à la parole peuvent s’interpréter de façon charitable ou de façon parcimonieuse. Dans une interprétation charitable on estimera suffisantes les preuves que ces phénomènes apportent à l'hypothèse de Rizzolatti-Arbib. Dans une interprétation parcimonieuse (razoir d'Occam) on s'en tiendra au fait que ces phénomènes ne concernent que les régions ou circuits intracérébraux d’un individu isolé. En toute rigueur, s'il y a résonnance, elle ne concerne pas les répertoires moteurs respectifs de l'agent et de l'observateur, mais plutôt les modalités perceptive et motrice d'activation des neurones miroir chez le singe ou les réseaux perceptifs et moteurs chez l'homme. Ce qui n'est pas un fondement suffisant pour une hypothèse sur les origines de la communication. Toutes sortes d’influences perceptives et de stimulations motrices à l’imitation ou à la simulation interne peuvent s’exercer entre les individus sans qu’il y ait communication au sens usuel du terme. C’est-à-dire une action volontairement dirigée vers autrui dans l’intention réflexive qu’autrui reconnaisse cette intention. Une action qui dépend de sa réception par l'autre et à laquelle revient donc essentiellement la dimension sociale et non individuelle qu’on trouve dans les « actes de langage ». Une communication automatique, involontaire et non intentionnelle : il n’existe rien de tel. Le programme scientifique dérivant la communication linguistique de la résonnance motrice revient à une forme de réductionnisme cérébral. Une forme aggravée par rapport au solipsisme du cerveau enfermé dans ses représentations dans la mesure où elle lui retire la dimension cognitive remédiant à cette fermeture.

12.1        Les historiens anciens n’hésitaient pas à recourir aux légendes pour les époques les plus éloignées dans le temps. Aristote estimait la poésie dramatique plus vraie que l’histoire événementielle. La différence entre le récit imaginaire et le compte rendu des faits est une conquête récente dans les disciplines humanistes comme l’histoire. On pourrait penser que cette différence ne fait pas problème dans les sciences de la nature et par suite qu’elle ne fait pas problème pour une psychologie qui se veut science naturelle. Une science empirique s’en tient aux faits dont la réalité est démontrée par l’expérimentation et l’observation. Or, sur la question des racines biologiques du langage on en est réduit à un petit noyau de données d’observation (qui ne concernent pas uniquement l’être humain, pourtant le seul être parlant) et une grande masse de reconstitutions spéculatives de l’histoire antérieure de l’évolution ayant conduit à l’humanité parlante actuelle. Ces récits n’ont pas et ne pourront jamais avoir le statut de descriptions de faits. Et malgré cela ils s’entrelacent dans la littérature de façon si imbriquée avec les données expérimentales que ni le public ni les chercheurs ne font la différence. Ce qui n’empêche pas que la différence existe : tandis que les faits sont uniques et exclusifs (sinon univoques dans leur interprétation) ; les récits de genèse évolutionnistes, comme les schèmes narratifs de l’histoire-récit, n’excluent pas les alternatives. Insensibles à cette différence, nous dogmatisons sans complexe : il suffit que des fictions spéculatives s’autorisent de Darwin pour qu’elles aient pour nous la solidité des faits.

12.2        Un recyclage des aires prémotrices ? Comme trace anatomique de l’évolution on évoque une homologie entre la structure anatomique du cortex frontal du singe et la structure anatomique du cortex frontal chez l’homme:
A) Le cortex frontal du singe est organisé autour d’un sillon unique, le sillon arqué, sans équivalent chez l’homme. Ce sillon sépare des régions différentes aux points de vues cytoarchitectonique et fonctionnel. F1, reliée à la moelle épinière par les motoneurones, est une aire purement motrice. F1 contient un simiuncule moteur. F1 contrôle la force des mouvements et les mouvements isolés (doigts). F2-F5 sont somotatopiquement connexes à F1 mais reçoivent leurs principales afférences de l’aire pariétale, aire d’association visuo-motrice. F5 contient une carte des mouvements de la main et de la bouche. Les neurones de F5 codent des actes manuels et buccaux orientés vers un objet de forme appropriée (neurones canoniques). C’est d’abord dans F5 qu’on a découvert les neurones miroir qui sont activés de la même façon par des actions de l’animal et par l’observation des actions d’un autre individu. Certains neurones qui répondent à l’observation de gestes buccaux intransitifs ont reçu le nom de neurones communicatifs.                                               
B) Le cortex frontal de l’homme est (moins nettement) divisé par deux sillons parallèles, le sillon frontal supérieur et le sillon frontal inférieur, approximativement reliés par le sillon précentral qui sépare les aires motrices (4 et 6) du lobe préfrontal à fonction plus cognitive. La branche descendante du sillon frontal inférieur sépare de façon homologue la partie inférieure de l’aire motrice 6 de l’aire 44 chez l’homme et les aires motrices F4 et F5 du singe. Or l’aire 44 est l’aire de Broca et F5 est le site des neurones miroir. L’aire de Broca contient une carte des mouvements buccaux, mais on a découvert des représentations résiduelles des mouvements manuels. L’évolution a pu inverser la dominance initiale des mouvements manuels en faveur des mouvements buccaux de la parole. F5, précurseur de Broca, est dotée d’un mécanisme de reconnaissance des actions d’autrui ; Broca contient un mécanisme de base de la parole, instrument privilégié de la communication humaine. Il est tentant de penser que la reconnaissance des actions d’autrui est le précurseur de la communication verbale. L’imagerie fMRI apporte une preuve partielle : la somatotopie des activations du cortex prémoteur de l’homme par l’observation de vidéos de gestes de la bouche (Broca), de la main ou du pied.

12.3        Le gène grammatical et le ‘déficit spécifique du langage’ : La diversité des langues, des cultures et des expériences individuelles n’empêche pas les langues de présenter des similitudes de structure qui « doivent avoir » un fondement génétique. Sauf que la relation est à rebours de ce qu’on croit : on ne va pas du gène à la parole. “We are far from understanding how normal genes are associated with linguistic features” (Marc Hauser & Thomas Bever, Science 2008). On fait une rétrodiction vers une anomalie génétique supposée à partir d’un déficit de la conduite verbale. La mésaventure de l’explication génétique du ‘déficit spécifique du langage’ est instructive.

12.4        La famille anglaise ‘K’ étudiée sur trois générations par le linguiste Myrna Gopnik (Nature 1990). Handicap linguistique attesté chez la grand-mère, chez 4 enfants sur 5 et sur 11 petits-enfants sur 23. Parole lente, pénible, réticente et non spontanée. Erreurs grammaticales sur les pronoms et les suffixes du pluriel et du passé : ‘The boys eat four cookie’, ‘Carol is cry in the church’. Échec au test: ‘This is a wug’ – Now there are two of them: there are two ---‘.

12.5        Steven Pinker a caractérisé le gène grammatical : ‘des morceaux d’ADN codant les protéines du cerveau qui guident, attirent ou recollent les neurones en réseaux, lesquels sont nécessaires, conjointement avec la synchronisation synaptique par l’apprentissage, pour résoudre un problème grammatical (choix d’affixe ou de mot)’ (The language instinkt 1994). La distribution statistique du déficit observé qui évoque celle des caractères des pois de Mendel convainc Pinker de l’existence d’un gène grammatical ‘dont les effets sont spécifiques du développement des circuits sous-jacents à des parties de la grammaire’. Le gène mutant a été isolé : ‘Forkhead box P2’ (FOXP2) situé sur le chromosome 7 (F.E. Fisher et al, Nature Genetics 1998). FOXP2 a été séquencé chez l’homme, mais aussi chez les primates. Sa fixation récente dans l’évolution aurait été décisive pour l’efficacité du langage parlé comme instrument pour la communication et de là pour l’expansion de homo sapiens. La parole dans la famille K remonterait au niveau de performance antérieur à la mutation de FOXP2 et à l’émancipation de la parole par rapport au geste manuel. Un événement que Michael Corballis, d’Auckland, situe en Afrique il y a 100.000 ans (Psychological Review 2004).

12.6        L’enthousiasme initial avait dissimulé le fait que le déficit de la famille K n’est pas spécifique de la syntaxe mais qu’il est principalement articulatoire et phonologique, peut-être aussi cognitif. Bien que les généticiens sachent que la relation entre un gène et un phénotype complexe comme le langage est nécessairement indirecte, nombreux sont ceux qui ont cédé à la tentation de lui prêter l’univocité d’une causalité explicative. Depuis, on a retrouvé FOXP2 dans le génome des oiseaux chanteurs et des chauves-souris (écholocation). Enfin, la marge d’erreur (entre 200.000 ans et le présent !) sur la date de mutation grève d’un arbitraire définitif ses interprétations par rapport aux étapes de l’hominisation. Devant une pareille sous-détermination par les données objectives, il est compréhensible que les chercheurs se soient rabattus sur des schèmes narratifs pour l'enchaînement rationnel des événements réels ou potentiels ayant pu conduire à l'usage actuel du langage pour la communication humaine. Une option tout à fait raisonnable, mais dont il est important de ne pas passer sous silence qu'elle s'écarte du modèle de science empirique auquel les sciences cognitives et les neurosciences se prétendent fidèles.    

 

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