Séminaire de Master1 Philosophie - 1er sem. 2008-09

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PHI 10 G

Philosophie générale

M. Petit

Où va l’action ?

            Longtemps réservé à l’éthique et à la philosophie politique, le concept d’action s’est étendu au cours des dernières décennies à des domaines où son emploi pouvait paraître ne pas s’imposer à première vue. Le domaine de la libre détermination de l’agent volontaire et des interactions collectives au sein du groupe social a été contourné par le haut comme par le bas. D’une part, une philosophie de l’action s’est créée pour l’analyse de la signification des expressions du langage quotidien concernant les actions. D’autre part, une neurophysiologie de l’action a renversé la hiérarchie qui restreignait l’étude des fonctions nerveuses au mouvement corporel et au réflexe. Ces transferts ne se sont pas réalisés sans que la teneur de sens du terme action n’en soit profondément modifiée. En réduisant la polysémie du terme action le séminaire tentera d’apporter un début de réponse à la question : « où va l’action ? ».

            Bibliographie :

Berthoz, A. & Petit, J.-L. (2006) Physiologie de l’action et Phénoménologie, Odile Jacob.

Berthoz, A. (1999) Le sens du mouvement, Odile Jacob ; (2003) La Décision, Odile Jacob.

Jeannerod, M. (1997) The Cognitive Neuroscience of Action, Cambridge University Press.

Llinás, R.R.  (2001) I of the Vortex, MIT Press.

Rizzolatti, G. & Sinigaglia, C. (2006) So quelche fai. Il cervello que agisce e i neuroni  specchio, Raffaello Cortina.

Noë, A. (2004) Action in Perception, MIT Press.

Davidson, D. (1980) Essays on Actions and Events, Clarendon Press.

LePore, E. & McLaughlin, eds (1985) Actions and Events. Perspectives on the Philosophy of Donald Davidson, Blackwell.

Pharo, P. & Quéré, L., éds (1990) Les Formes de l’action. Sémantique et sociologie, Raisons Pratiques. Épistémologie, sociologie, théorie sociale, 1, EHESS.

Petit, J.-L. (1991) L’action dans la philosophie analytique, PUF.

Ricœur, P. (1977) La sémantique de l’action, CNRS ; (1986) Du texte à l’action, Seuil.

 

1. 1.        Longtemps réservé à l’éthique et la philosophie politique, le concept d’action a été étendu au cours des dernières décennies à des domaines où son emploi pouvait paraître ne pas s’imposer à première vue. Son domaine d’emploi traditionnel était celui de la libre décision de l’agent volontaire et des interactions collectives au sein du groupe social. Un domaine bien intégré dans la mesure où la décision individuelle s’objectivait dans la collectivité et la collectivité s’enracinait en retour dans la libre volonté des agents individuels : Aristote : Ethique à Nicomaque ; Kant : Critique de la raison pratique ;   Hegel : Philosophie du Droit. Dans le prolongement de la même tradition :      ‘la sociologie de l’action’ de Max Weber (Wirtschaft und Gesellschaft).

1. 2.        Le domaine traditionnel de l’action a été contourné par le haut comme par le bas. Par le haut, une philosophie analytique de l’action s’est créée pour l’analyse de la signification des expressions du langage sur les actions et pour l’examen logique des concepts et modes de raisonnement conduisant à l’action. De là une intellectualisation cognitive du ‘langage de l’action’, comme un système conceptuel déraciné par rapport à l’expérience subjective en tant qu’incarnée dans le corps propre de l’agent et que socialement située.

1. 3.        Le domaine de l’action a aussi été contourné par le bas. Une nouvelle neurophysiologie de l’action s’est émancipée par rapport à la neurophysiologie traditionnelle en renversant la hiérarchie qui limitait l’étude des fonctions motrices du système nerveux au mouvement corporel et au réflexe. De là, un réductionnisme naturaliste de l’action à une phase du métabolisme cérébral intermédiaire entre le décodage de l’information perceptive et l’incidence comportementale des tendances innées de l’émotion et de la motivation.

1. 4.        À cause de ces transferts à des domaines nouveaux sous l’impact des révolutions linguistique et neuroscientifique successives, la teneur de sens du terme ‘action’ a subi une profonde altération. La persistante méconnaissance des changements intervenus expose la pensée commune à de dangereuses confusions. Une polysémie aggravée du terme ‘action’ est un obstacle préjudiciel à la reprise de contrôle rationnel sur les dérives effectives de l’action. Profitant de la perte générale du sens de la subjectivité et de la responsabilité personnelle de l’action, une idéologie technocratique promeut l’application des données scientifiques sur le cerveau à une résolution des problèmes de société soustraite au contrôle démocratique. Réduire la polysémie du terme ‘action’ afin de donner à la question : « où va l’action ? » un sens précis, faute de quoi il serait vain de prétendre y remédier, telle pourrait être la mission de ce séminaire.

 2. 1.   Comparaison entre deux spectacles de cirque : l’acrobate de Lipps et le clown de Ryle. L’un suggère que le vécu du spectateur implique une assimilation en vertu de laquelle la vie intérieure du sujet percevant (lorsque son attention est concentrée sur le spectacle) est transposée dans les mouvements expressifs du corps de l’acrobate. L’autre nous invite à renoncer au préjugé consistant à concevoir les mouvements observés comme expressions d’une vie mentale intérieure, donc inobservable. Ce qui nous fait rire dans les culbutes du clown, c’est un comportement observable où nous reconnaissons l’exercice d’une habileté, tandis que les faux pas d’un homme ivre ne sont pas forcément comiques. Une habileté n’est pas un comportement fantôme qui se déroulerait dans l’esprit du clown et qui causerait les mouvements de son corps-machine.

2. 2.        Différents modes d’observation de l’action :

¬ pur enregistrement de la séquence des postures & mouvements d’un corps ;

¬ inférence des causes mentales (représentation du but) du mouvement observé ;

¬ réinsertion du mouvement dans le contexte de la performance d’une aptitude ;

¬ simulation par activation visuelle du répertoire moteur de l’observateur ;

¬ projection de la vie spirituelle de l’observateur dans l’agent observé, etc.

2.3.          L’ambiguïté de l’action et sa résolution : l’analyse conceptuelle de l’action achoppe sur une difficulté qui n’en est peut-être pas une pour son analyse physiologique. « Une même action » peut répondre à des intentions différentes, une différence qui change la nature de l’action considérée.

Ex (Jacob & Jeannerod) : Dr Jekyll respectable chirurgien opérant l’appendice d’un patient ou M. Hyde, dangereux sadique s’acharnant sur sa victime ? Faute de pouvoir deviner l’intention finale l’observateur du mouvement les confondra.

L’action ne peut être « la même » que par réduction behavioriste au mouvement.

Le problème épistémologique de la rétrodiction : impossible de retracer l’arbre de toutes les causes possibles à partir de l’effet produit sans risquer l’explosion computationnelle. Solution par le contrôle de la tâche expérimentale : pour un répertoire des composantes d’actions visant un but commun (les différentes prises manuelles d’un aliment en vue de son ingestion par le singe ; les segments d’un geste technique ; les pas de danse du ballet classique, etc.). Un court-circuit commode dans les circonstances habituelles avec risque d’erreur autrement.

2.4.          La question est de savoir quel degré de pénétration dans les mobiles de l’agent on peut imputer à l’observateur d’une action. Pour cela divers principes de stratification sont avancés : Action sur une chose – action sociale (Jeannerod) ; acte de base – « niveaux d’engendrement » de l’A (Goldman) ; intention dans l’action – intention préalable (Searle) ; mouvement – sous diverses descriptions » (Anscombe) ; intention première – seconde, etc. (Grice) : La psychophysiologie de l’action prise entre clairvoyance et cécité psychique.

3. 1.        La relativité de l’action au langage. Ambiguïté de l’action simplement observée. L’identification de l’action ne requiert pas qu’on l’observe mieux, mais qu’on en dise plus. L’embarras est que d’une même action on peut dire beaucoup de choses et des choses tellement différentes qu’on peut se demander s’il s’agit toujours de la même action. Paradoxe : indépendamment du langage une action est privée d’identité – chaque nouvelle description lui impose une identité nouvelle. L’action tiraillée entre anonymat et polymorphie.

3. 2.        Ex (G.E.M. Anscombe, Intention 1979) : l’homme qui pompe de l’eau pour l’alimentation de la citerne d’une villa, etc. Question : que fait cet homme ? Quelle est la description de son action ?

3. 3.        1er essai : n’importe quelle description de ce qui se passe, dans la mesure où elle est vérifiée par les faits, est une description de l’action. Contre-exemples : le bruit de la pompe fait un drôle de rythme, le bras de l’homme projette une ombre qui fait une figure bizarre ; des mouches sont dérangées par le mouvement, etc. Tout événement dont on peut dire qu’il a lieu à cette occasion ne doit pas être rapporté à l’action. Existe-t-il une méthode pour séparer l’action des circonstances extérieures à l’action ?

3. 4.        2ème essai : une intuition selon laquelle l’action doit être le fait d’un agent humain. Est-ce qu’il suffit de rapporter les événements à l’homme ? L’homme meut son corps : contraction et relaxation des muscles du bras ; changements de posture ; pression exercée sur ses semelles ; sécrétion d’adrénaline, accumulation de toxines dans les muscles ; transpiration ; échanges thermiques entre la peau et l’air ambiant ; sécrétion de dopamine par les noyaux gris de la base du cerveau pour l’amorçage des mouvements, etc. Ces conditions sont sans doute nécessaires, mais pas suffisantes et pas spécifiques de l’action.

3. 5.        3ème essai : on exigera un engagement plus personnel de l’homme dans l’action. La chose que l’homme fait ne devrait lui être attribuée que si elle répond à une intention dans laquelle il la fait. Nouvelle source d’équivoque : on peut accomplir quelque chose dans une infinité d’intentions différentes, quoique sans différence notable. L’intention peut être focalisée sur un aspect particulier de l’action ou englober l’univers : « rien que gagner son salaire » - « faire la Révolution ». Tantôt les intentions sont opaques les unes aux autres, tantôt transparentes, tantôt mi-opaques, mi-transparentes (mauvaise conscience, refoulement). Comment déterminer l’intention ?

3. 6.        4ème essai : on peut vouloir questionner l’agent sur ses véritables intentions en admettant qu’il est le seul à savoir avec quelle intention il a agi. En rassemblant les indices convergents on s’assurera un contrôle limité (mais parfois suffisant) sur la sincérité de son témoignage. Sauf qu’il est problématique de concevoir l’intention comme un événement mental distinct de l’action et exclusivement accessible à l’observation intérieure de l’agent : un pareil événement ne saurait être l’intention dans laquelle l’action a été accomplie, c’est-à-dire une modalité de l’action, son orientation intentionnelle.

3. 7.        Solution Anscombe : A (mouvoir son bras) – B (actionner la pompe) – C (remplir la citerne) – D (empoisonner les habitants) forme une série emboîtée de descriptions et re-descriptions en fonction de circonstances de plus en plus étendues, chaque précédente décrivant le moyen d’atteindre un fin que décrit la suivante, toute la chaîne étant suspendue au mouvement corporel à la base de l’action, mouvement dont la réalisation rend vraies du même coup toutes les descriptions intentionnelles de l’action : une action unique intentionnelle sous diverses descriptions, l’intention ultime enveloppant toutes les intentions subordonnées. Etc.

3. 8.        Critique : un modèle rationaliste idéalisé (inversion du syllogisme pratique attribué à Aristote) qui présume l’existence d’une symétrie rigide entre causalité instrumentale et orientation intentionnelle. Toute rupture de cette correspondance fera contre-exemple : les chaînes de causalité déviantes qui font que le but est réalisé par des moyens autres que ceux que l’agent avait prévus ou que les moyens mobilisés ont un résultat contraire au but visé. Déviation jamais exclue parce que l’enchaînement des redescriptions de l’action n’est pas topologiquement « dense », mais autorise un nombre arbitraire de redescriptions plus fines intermédiaires. Disjonction logique entre causalité et orientation intentionnelle.

4.1.     Ressaisie par le langage humain l’action reçoit son caractère intentionnel dont elle serait dépourvue en tant qu’événement dans la nature : les choses y sont seulement ce qu’elles sont. Mais ce qui nous pousse à parler d’actions c’est le besoin de comprendre, la pression des demandes d’explication. Or, ce besoin demeure insatisfait tant qu’on n’a pas identifié les événements et qu’on ne les a pas reliés comme causes et effets. L’ensemble des événements pris dans le réseau des relations causales est la nature, d’où les intentions sont absentes. En un sens, le langage humain soustrait les actions à la nature, en un autre sens il les y replonge !

4.2.     D. Davidson 1963 Actions, Reasons, and Causes : L’homme qui rentre chez lui et qui met en fuite un cambrioleur sans avoir rien eu à faire d’autre qu’allumer la lumière. Si l’on accorde à Anscombe qu’il n’y a qu’une action sous diverses descriptions, alors toutes les descriptions renvoient à la même action, elles sont co-référentielles et doivent pouvoir être échangées ‘salva veritate’ (critère d’identité de Leiniz). Or, on ne peut pas tirer la conclusion (3) à partir des prémisses vraies (1) et (2) :

(1)  Ma raison d’actionner l’interrupteur était que je voulais allumer la lumière.

(2)  Actionner l’interrupteur = donner l’alerte au cambrioleur.

(3)  Ma raison de donner l’alerte au cambrioleur était que je voulais allumer la lumière.

4.3.          Doit-on renoncer au principe de transparence sémantique en vertu duquel une description doit référer à son objet sans que le choix des expressions pour le décrire puisse changer cet objet ? Qu’on dise « l’étoile du soir » ou « l’étoile du matin », c’est tours de la planète Vénus qu’il est question. Concéder l’opacité référentielle (intensionalité) du langage dans lequel nous décrivons, comprenons ou expliquons les actions risque de vider de sens ce langage : « Il pourrait être vrai qu’une action a été faite pour une certaine raison et que cependant cette action n’ait pas été accomplie ». Si cette partie du langage nous sert à quelque chose, c’est qu’elle nous donne le moyen de renvoyer à des choses indépendantes de nos formes d’expression : des événements du monde. « Si j’ai allumé la lumière, alors je dois l’avoir fait à un certain moment, d’une manière particulière, chaque détail en est fixé ».

4.4.          L’effort de Davidson est de sauvegarder la valeur référentielle et explicative du langage sur les actions en le ramenant à la règle commune. Ce qui suppose de réduire l’écart entre action et événement et entre raisons et causes.

4.5.          On explique une action en la replaçant dans le contexte des raisons qu’on avait de la faire : en rattachant l’action à ses raisons on sort des conditions de l’explication causale qui requiert la séparation entre causes et effets. Mais : une explication causale aussi consiste à replacer un événement dans le contexte de sa cause (la victime a été blessée – la victime a été brûlée).

4.6.          On n’a pas expliqué l’action quand on a donné ses raisons si l’on ne précise pas en outre pourquoi l’agent a accompli l’action. Dire que l’insertion de l’action dans le contexte des raisons l’explique rend mystérieux le ressort de cette explication. On ne peut pas remplacer le « pourquoi » par un « et aussi » juxtaposant des raisons ou des description sous des raisons : l’automobiliste approche d’un croisement – et aussi il veut tourner à droite – et aussi il met son clignotant… : rien n’est expliqué.

4.7.          Objection 1 : les raisons ne sont pas des causes parce que les attitudes et croyances (raisons primaires) sont des dispositions générales et pas des événements particuliers.  Mais on explique souvent par des dispositions causales (une fragilité, une température, un défaut de construction). Et on peut retrouver un aspect d’événement dans la formation d’une disposition, la conception d’une intention, le surgissement d’un désir.

4.8.          OBJ 2 : L’argument de la distinction logique entre la cause et l’effet (Hume) : quand on explique l’action par un désir, la relation entre le désir et l’action n’est pas que l’action s’ensuit logiquement du désir. Nous sommes informés du désir indépendamment de l’action (expressions faciales, sentiments, émotions). On retrouve la discontinuité entre cause et effet.

4.9.          OBJ 3 : La généralité des lois reliant les causes et les effets : le fait que nous ne connaissons pas de lois prédictives strictes (quantitatives) ne nous empêche pas de donner une explication causale en faisant appel à une liaison causale singulière. EX : les caractérisations des événements qui nous intéressent sont singulières (« l’ouragan mentionné dans le Times de mardi a entraîné la catastrophe rapportée dans la Tribune de mercredi »).

4.10.       OBJ 4 : L’infaillibilité de la connaissance de ses raisons par l’agent lui-même s’oppose au caractère inductif de la connaissance des causes d’un événement : en fait on peut parfaitement se tromper sur les raisons qui nous ont fait agir.

4.11.       OBJ 5 : Si les mouvements corporels ont des causes, les actions ont un agent. Une cause de l’action réduirait l’agent à la passivité.                        Réponse : les changements d’états des personnes causent leurs actions sans préjudice pour la responsabilité des personnes.

4.12.       Rappel de mes critiques (L’action ds la phi. Anal.) + Il n’est pas évident que cette réaffirmation du causalisme des explications de sens commun serve à rétablir les ponts entre la caractérisation rationnelle (Wittgenstein et néo-wittgensteiniens) ou intentionnelle (phénoménologie) de l’action et une approche plus authentiquement naturaliste : neurophysiologique. Le concept traditionnel de causalité (Hume) est peu opératoire dans le contexte de la neuroarchitecture complexe de l’anatomie cérébrale (réseaux et boucles interconnectées) et de la neurodynamique fonctionnelle (autonome par rapport à la structure anatomique). L’exploration de nouveaux modèles de mécanismes alternatifs par rapport à la chaîne cause – effet est largement ouverte. 

5.1.          La nouveauté de la situation présente de l’action : nous sommes invités à retrouver « de l’action » à un niveau d’analyse (de réalité) où il n’avait jamais été envisagé qu’il pût y avoir autre chose que des mécanismes automatiques. Des mécanismes aveugles et inconscients, mais surtout dépourvus de sens pour l’agent, sauf comme conditions nécessaires mais subordonnées. Cette nouvelle donne nous met dans un dilemme : ou bien réaffirmer le primat d’un concept traditionnel au risque de manquer une découverte importante ; ou bien accueillir une occasion de refonder notre philosophie pratique en y intégrant de nouvelles dimensions de sens méconnues jusqu’ici.

5.2.          Traditionnellement et jusqu’à une date récente : 20 ans d’ici, le domaine de l’action était nettement stratifié en : 1) représentation intellectuelle (représentation du but, raisonnement pratique, programme et ordre moteur) et 2) mouvement corporel (posture, déplacement des membres, sensibilité kinesthésique). Cette dichotomie depuis la perte d’influence du béhaviorisme et l’influence holistique de la Gestalt, avec l’introduction de notion comme « schéma corporel » ou « schéma moteur », ou « influence descendante » mais sans remise en cause de la hiérarchie subordonnant le bas niveau des réflexes au niveau élevé de la cognition. L’action demeurait la « sortie motrice », débouché final vers l’extérieur du traitement cognitif de l’information extraite de l’environnement par les capteurs sensoriels (rétine, cochlée, etc.).

5.3.          La nouveauté est que les physiologistes ne se croient plus tenus de se contenter de parler « d’événements moteurs » (par opposition à « stimuli sensoriels ») ou de « transformations sensori-motrices », ce qui suppose toujours le mouvement corporel comme référent obligatoire. Mais qu’ils parlent d’actions, et qu’ils entendent par là l’action au sens fort, orientée vers un but, répondant à une intention, une motivation, l’action réalisée ou virtuelle, l’action qu’on accomplit soi-même ou qu’on voit un autre agent accomplir tout en la comprenant comme une chose qu’on pourrait faire soi-même. Et plus inédit est le fait que ces termes ne sont pas réservés au seul plan du comportement global des sujets, puisqu’il est question des cellules cérébrales en tant qu’elles sont supposées « coder des actions ».

5.4.          Les « motoneurones » : On pense généralement aux aires motrices dites « primaires » comme sources du mouvement pcq’elles sont le siège des gros neurones pyramidaux dont les axones se prolongent dans la moelle épinière et transmettent les ordres moteurs vers les muscles. Tandis que les régions cérébrales d’où proviennent les influences sur les aires motrices sont des « aires d’association » où les signaux moteurs sont mélangés à d’autres influences (sensorielles ou cognitives) qui deviennent rapidement non identifiables (au delà de deux synapses). Mais les aires motrices primaires ne sont pas responsables de ce qui fait des mouvements de véritables actions. Leur lésion chez le singe n’empêche pas l’animal d’accomplir des mouvements avec les doigts. Ces mouvements sont seulement sans force. Mais ce qui caractérise l’action c’est l’adaptation du mouvement aux objets qui permet de les saisir et manipuler.

5.5.          Les « neurones canoniques » :  Bien loin que l’étude des aires prémotrices (du singe) ait amené à dissoudre le caractère moteur dans le mélange des influences sensorielles et autres, on a découvert des familles de neurones sélectivement activés par (codant pour) des actions complètes:  mouvements non pas isolés, mais coordonnés en vue d’une fin et une fin qui peut être la même quels que soit les mouvements mis en œuvre pour la réaliser. Des neurones sont activés par la prise d’une boulette de nourriture avec la main droite, la gauche ou la bouche. Le mouvement de flexion d’un doigt qui active le neurone pour « prendre » ne l’activera pas pour « gratter ». Sur la base des actions on classe ces neurones en « neurones de prendre avec la main et la bouche », « neurones de prendre avec la main », « neurones de tenir », « neurones de manipuler », etc. Ces neurones témoignent d’une analyse fine des composantes de l’action de préhension : « préhension de précision », « préhension avec tous les doigts », « préhension à pleine main ». Ces catégories étant elles-mêmes congruentes avec les propriétés (forme, taille, poids) des objets. Ce qui suppose que ces neurones ne sont pas simplement moteurs, mais qu’ils sont capables d’extraire de la vision des objets les « affordances » (opportunités d’actions de Gibson) et de les traduire en informations motrices pour la sélection du mouvement convenable de l’action projetée. Pour la physiologie classique c’est de la téléologie ! En effet, ces neurones ne semblent pas réagir aux objets comme à de simples stimuli sensoriels, mais plutôt comme dotés de signification pour l’animal : or réagir à une signification, c’est qu’on appelle « comprendre » – est-ce qu’on peut dire qu’ils comprennent ?

5.6.          Les « neurones miroir » : réagissent non seulement lorsque l’animal accomplit une action (« prendre la boulette de nourriture »), mais également lorsque l’animal observe un autre individu (pas seulement un congénère) « accomplir la même action ». Les auteurs ne voient pas d’inconvénient à l’usage de cette expression en dépit du fait qu’on ne voit pas bien le support physique de cette assertion d’identité : dans le cerveau de l’agent, dans celui du singe, dans la « résonance » entre les deux cerveaux, ou dans la pensée de l’expérimentateur ? Cette congruence de l’action observée et de l’action propre codée dans le répertoire du singe manifeste un certain pouvoir de généralisation : elle peut être stricte ou étendue. Ex. Un neurone déchargera lorsque dans un mouvement de torsion en sens contraire la main tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Un autre sera activé par la vue de l’expérimentateur plaçant de la nourriture qqpart et aussi lorsque le singe la prendra. Ce pouvoir généralisateur candidate les NM pour la fonction de « compréhension » des types d’action sur la base du « vocabulaire moteur » de l’animal. Les capacités pratiques semblent fonder directement la capacité cognitive, mais par un procédé qui n’a rien de standard en ScCo : la résonance motrice, non l’inférence intellectuelle. Comprendre par la simple mise en résonance des systèmes moteurs de l’agent et de l’observateur : retour à la psychologie de l’empathie (Lipps, Scheler, Husserl). Peut-être une révolution épistémologique ! De là, les merveilles qu’on attribue encore aux NM comme capacité de divination des intentions non encore réalisées, comme précurseurs de la communication verbale (neurones de protrusion labiale), etc. 

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