Séminaire de Master3 Philosophie - 1er sem. 2008-09

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PHI 23 M

Philosophie contemporaine

M. Petit

Leib, corps propre, schéma corporel, body image.

La différence entre le corps physique et le corps propre est un acquis de la phénoménologie qu’on pouvait croire définitif. Si le premier est un objet de science parmi d’autres ; le second est le mode d’incarnation de notre expérience subjective. Cette distinction si claire peut-elle être remise en cause par le progrès scientifique ? La cartographie des représentations fonctionnelles du corps dans le cerveau est un programme de recherche à base d’enregistrement et de mesure (électroencéphalographie et imagerie cérébrale). Résolument objectivante, cette approche ne s’est pas contentée de trouver dans le cerveau des homoncules, ou cartes cognitives du corps. On a démontré la plasticité de ces représentations du corps qui fait qu’elles engramment les vicissitudes de l’expérience individuelle au cours de l’existence. Pour rendre compte de phénomènes comme le membre fantôme des amputés, l’anosognosie des hémiplégiques, ou simplement l’extension du corps par l’outil on se dispensera bientôt des notions holistiques (schéma corporel, etc.). Doit-on conclure qu’il n’est plus vrai de dire avec Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception, p. 86) « que le corps propre se dérobe, dans la science même, au traitement qu’on veut lui imposer » ?

            Bibliographie :

Berthoz, A. & Petit, J.-L. (2006) Physiologie de l’action et phénoménologie, Odile Jacob.

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Schilder, P. (1923) Das Körperschema, Springer.

Strauss, E. (1935) Vom Sinn der Sinne, Springer.

 

 

1. 1.        La différence entre le corps physique et le corps propre est un acquis de la phénoménologie qu’on pouvait croire définitif. Si le premier est un objet de science parmi d’autres ; le second est le mode d’incarnation de notre expérience subjective. Les propriétés de ces deux entités les opposent : d’un côté, un volume géométrique, assemblage de parties mobiles articulées, éventuellement séparables, enveloppé d’une surface fermée continue, rempli d’une matière résistante, avec une curieuse alternance de rigidité interne et d’élasticité externe : squelette – muscles et viscères et de rigidité externe et d’élasticité interne : crâne – encéphale ; de l’autre, le support des états d’âme, la caisse de résonance des émotions, le lieu des douleurs, l’instrument des expressions, faciales, posturales ou verbales, l’organe des actions, la propriété indisponible d’une personne, dont aucune partie ne peut être prélevée sans son consentement expresse ou l’autorisation de son représentant légal (loi du 22 déc. 1976)... Cette distinction si claire peut-elle être remise en cause par le progrès scientifique ?

1. 2.        La cartographie des représentations fonctionnelles du corps dans le cerveau est un programme de recherche à base d’enregistrement et de mesure (électroencéphalographie et imagerie cérébrale). Résolument objectivante, poursuivie dans l’abstraction de l’existence d’une intériorité psychique du corps en tant que vécu d’un sujet, cette approche a permis d’établir l’existence dans le cerveau des homoncules, ou cartes somatotopiques du corps, cibles des voies afférentes somatosensorielles ou sources des voies efférentes somatomotrices.

1. 3.        On a démontré la plasticité ontogénétique et adulte de ces représentations du corps qui fait qu’elles engramment continuellement les vicissitudes de l’expérience individuelle au cours de l’existence. On suppose que les lois de l’expansion et de la rétraction des frontières topographiques pourront expliquer des phénomènes comme le membre fantôme des amputés, l’anosognosie des hémiplégiques, le double (héautoscopie) et la sortie du corps, ou simplement l’extension du corps par l’outil. De sorte qu’une meilleure connaissance de la neurodynamique sous-jacente nous dispensera bientôt de recourir à des notions holistiques tributaires de l’introspection (schéma corporel, image du corps).

1. 4.        De cela doit-on conclure que désormais il n’est plus vrai de dire avec Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception, p. 86) « que le corps propre se dérobe, dans la science même, au traitement qu’on veut lui imposer » et moins vrai encore « qu’en se retirant du monde objectif [le corps propre] nous révélera le sujet percevant comme le monde perçu » ? Sommes-nous à la veille d’une relève définitive de la subjectivité du vécu par l’objectivité scientifique ? Aurons-nous demain pour notre corps, dans le rapport au monde, l’indifférence et la distance que Descartes avait prêtées au pilote à l’égard du navire ?

2. 1.        Une opinion récurrente attribue au génie de Merleau-Ponty la description de l’expérience que l’individu a de son propre corps et du monde, tels qu’ils apparaissent non à un observateur extérieur, mais à celui qui a cette expérience.

2. 2.        Cette approche méthodique de l’expérience subjective est connue sous le nom de « phénoménologie ». Husserl, lui-même, le fondateur de la phénoménologie, n’en aurait donné qu’une version désincarnée, grevée par l’hypothèque « d’un cartésianisme du XXe siècle »          (F. Varela et al. L’inscription corporelle de l’esprit, 1993, p. 45).

2. 3.        On reconnaît aussi à Merleau-Ponty le mérite d’avoir introduit dans la philosophie phénoménologique le concept de schéma corporel en usage chez les neurologues et les psychiatres au début du XXe siècle, preuve d’une culture scientifique actualisée par rapport à la science de son temps (S. Gallagher, How the Body shapes the Mind, 2005, p. 20).

2. 4.        Enfin, une découverte récente, rattachant à la plasticité des représentations fonctionnelles du corps dans le cortex sensorimoteur cérébral les modifications du schéma corporel induites par l’expérience sensorielle (M. Merzenich et al. Nature 378, 1995) et par l’usage des organes moteurs (A. Iriki et al. Neuroreport 7, 1996), fait qu’il est tentant de concéder à Merleau-Ponty une intuition prémonitoire du progrès des neurosciences au tournant du XXIe siècle.

2. 5.        À côté des autres motifs de commémoration du centenaire de la naissance de Merleau-Ponty, avoir ramené la phénoménologie au concret et avoir renoué ses liens avec la science empirique tout en sauvegardant l’anticipation de l’intuition du philosophe sur les faits ne sont pas les moins impressionnants.

2. 6.        Pour autant, au risque d’aller à contre-courant, on rappellera que Merleau-Ponty inscrivait son analyse du corps propre dans le sillage des textes de Husserl exposant sa théorie de la constitution tactilo-kinesthésique du corps propre :

3. 1.        Les “choses en soi” absolues dans l’espace physique du sens commun et de la Mécanique classique ne sont pas les sources originaires de la perception mais plutôt des produits d’abstraction ultérieurs aux opérations de la constitution perceptive. Le monde des sujets percevants est peuplé d’objets constitués qui doivent leur constitution aux interactions entre ces sujets et le monde. ‘Constituer’ est l’opération par laquelle un sujet percevant donne à une configuration constante de son expérience vécue la valeur d’une entité réelle permanente localisée dans l’espace physique. L’instrument de cette opération est le toucher, en sa dualité, à la fois comme donnée sensorielle et comme activité volontaire du sujet percevant (le “tâter”, “saisir”, “palper”, “manipuler”, etc.).

3. 2.        Le fantôme de la “chose visuelle” apparaissant dans le champ visuel n’acquiert une valeur  de chose matérielle résistante qu’en devenant “chose tactile”. La “chose tactile” est une configuration constante du “champ tactile”. Un champ tactile partiel est corrélatif d’une kinesthèse instantanée. Les kinesthèses sont les vécus intérieurement éprouvés des différentes postures et des changements posturaux possibles des organes au sein du système kinesthésique complexe complet d’un sujet percevant. La kinesthèse du tâter unifie les champs tactiles partiels en un champ continu pour la présentation des aspects des choses matérielles extracorporelles.

3. 3.        Les kinesthèses visuo-tactiles sont associées aux aspects des choses. Elles conduisent par une gradation de forces suivant un parcours cyclique à l’optimum d’une série d’aspects, où la chose apparaît “en chair et en os”. La tendance à cet optimum anticipe l’orientation intentionnelle du sujet percevant vers “la chose elle-même” et celle de l’agent vers le but d’action. Les kinesthèses tactiles sont des aspects du corps propre : toute perception de “chose extérieure” renvoie rétroactivement au corps propre touchant.

3. 4.        Le corps propre doit être constitué par le sujet pour avoir la valeur d’une chose parmi les autres dans l’espace. L’usage des deux mains opposées comme organes du toucher a une contribution essentielle à cette constitution du corps propre. Dans une expérience privilégiée, celle des mains “touchée – touchante”, se réalise un mode d’objectivation des vécus subjectifs qui est typique du champ tactile. Dans le champ visuel, le recouvrement d’images (l’image de ma main couvre celle de votre tête) est objectivé comme occultation d’une chose distante (votre tête) par une chose proche (ma main) interposée dans l’axe de mon regard. Dans le champ tactile, le recouvrement des données sensorielles de la main touchée par celles de la main touchante, recouvrement récurrent malgré la différence des parcours kinesthésiques lors de l’alternance des rôles touché et touchant des deux mains, est objectivé comme contact spatial de mes membres. Ce qui me retient de percevoir là la présence de deux choses plutôt qu’une seule, c’est que des deux côtés je suis actif.

3. 5.        En admettant que les kinesthèses tactilo-motrices procèdent “du sujet”, le transfert de l’expérience “touchant – touché” aux autres parties du corps (et aux outils éventuels) localise ces kinesthèses du sujet dans une surface continue, fermée, et recouverte de données sensorielles coexistantes : le corps propre.

3. 6.        Cette constitution active du corps propre n’est pas contrainte a priori par un quelconque schéma corporel qui ne serait pas lui-même issu de la seule progression des opérations constituantes du toucher. En tant que préconstitué par rapport au corps propre, ce schéma est une objectivation de la science qui tombe sous le coup de la réduction. En tant que produit de la constitution, enveloppe sentie de la périphérie du corps se refermant progressivement sur mes intentionnalités motrices, il est redondant par rapport au corps propre.

3. 7.        Question : l’apport du schéma corporel à la phénoménologie du corps propre est-il ‘une extension conservatrice’ ou la greffe d’un corps étranger ?

 

4.1. Divergence de Merleau-Ponty par rapport à Husserl :

Merleau-Ponty ne retient pas la constitution, ni les kinesthèses, opérateurs de la constitution.

­­- la constitution : « une imposition du sens [par] une conscience constituante universelle (PhP p. 172) » un Je pur vide de contenu et détaché du corps.

- les « sensations kinesthésiques » : un palliatif des psychologues pour expliquer l’intentionnalité des mouvements du corps en termes de sensations (PhP p. 110).

Résultat : cet important délestage notionnel prive la phénoménologie du corps du caractère de processus générateur de sens et en fait une description statique du mode d’existence corporel, tel qu’il est manifesté au sujet percevant :

Les textes de Husserl auxquels fait référence (p. 108-109) la 1ère Partie de la Phénoménologie de la Perception sur le corps propre ne contiennent pas la théorie de la constitution tactilo-kinesthésique, développée dans les manuscrits des années 30 (D10, I à IV, D11 et D12, I à III) :

1) pour la différence corps – objet de science voudrait lui imposer, MPty mentionne Ideen II, où les caractéristiques du corps propre sont dégagées par contraste avec celles des objets de perception : « Ce même corps propre, qui me sert de moyen pour toutes les perceptions, me fait obstacle dans la perception de lui-même et il est une chose dont la constitution est étonnamment imparfaite (Ideen II, §. 41b). »

Par comparaison avec les autres choses, ses caractéristiques sont paradoxales, sa perception lacunaire, éclatée. Ne se déployant pas en une variété d’esquisses prises de différents points de vues sur l’objet, parce qu’il est l’horizon permanent de la perception des objets, il ne peut jamais être « complètement constitué » de façon à apparaître à son tour comme un objet. Seulement cet échec à la constitution ne donne pas au corps propre un sens d’être bien constitué. L’exigence de la constitution de son sens demeure insatisfaite. Mais, Merleau-Ponty ne veut pas de la constitution.

2) MPty renvoie aussi aux Méditations cartésiennes de Husserl : la Cinquième Méditation : Détermination du domaine transcendantal comme « intersubjectivité monadologique » (§§. 44 à 46) accomplit la réduction de l’expérience subjective à la sphère de ce qui m’appartient – et au corps propre – en faisant abstraction de la contribution de l’expérience d’autrui. Mais cette réduction est un préalable à la constitution de l’intersubjectivité et du monde commun, thème central de cette Méditation où le corps propre est marginal.

Enfin, pour une juste appréciation du défaut d’originalité par rapport à Husserl de l’exemple de la main touchée – touchante chez Merleau-Ponty, il faut rappeler que cet exemple est discuté sur trois pages au §. 36 d’Ideen II et qu’il figure à nouveau au §. 44 des Méditations cartésiennes. 

 

4.2. La reprise du schéma corporel par Merleau-Ponty : Dans la Phénoménologie de la Perception, le noyau de la doctrine du corps propre est au Chapitre III de la 1ère Partie : La spatialité du corps propre et la motricité.                     

- 1er moment, réduction analytique du concept de schéma corporel au concept d’être-au-monde (3 p.) ;

- 2ème moment, mise en compétition de l’analyse existentielle avec la psychiatrie moderne (Gestaltiste) dans la discussion d’un cas clinique exemplaire (60 p.) ;

- 3ème moment, ébauche d’une théorie phénoménologique de l’intentionnalité motrice de la conscience corporelle, seule alternative satisfaisante à la théorie représentationnelle dominante (6 p.).

+ Application du concept phénoménologique de schéma corporel : analyses de l’imitation, l’habitude, l’usage d’instrument et l’expression musicale (6 p.).

Le 1er moment répond à la nécessité de la critique philosophique d’un concept préconstitué au sein d’une discipline empirique : « Mais la notion du schéma corporel est ambiguë comme toutes celles qui apparaissent au tournant de la science. Elles ne pourraient être entièrement développées que moyennant une réforme des méthodes. Elles sont donc d’abord employées dans un sens qui n’est pas leur sens plein et c’est leur développement immanent qui fait éclater les méthodes anciennes (p. 116) ».

Le développement du schéma corporel y dégagera trois couches de sens : « un bilan des mouvements accomplis » ; « une prise de conscience globale de ma posture, une « forme » au sens de la Gestaltpsychologie » ; un schéma dynamique : « Ramené à un sens précis, ce terme veut dire que mon corps m’apparaît comme posture en vue d’une certaine tâche actuelle ou possible (p. 116) ».

Résultat, les psychiatres ont fait de l’ontologie phénoménologique sous un autre nom : « En dernière analyse, le « schéma corporel » est une autre manière d’exprimer que mon corps est au monde (p. 117) ».

Le concept de schéma corporel paraît emprunté à Jean Lhermitte (L’image de notre corps, 1939), qui l’a repris de Paul Schilder (Das Körperschema, 1923), qui, lui-même citait, dans le nouveau contexte de la Gestaltpsychologie de Köhler, le passage du célèbre article de 1911 de la revue Brain, “Sensory disturbances from cerebral lesions”, où Henri Head et Gordon Holmes introduisaient le concept de « schéma ».

Cette transmission indirecte, a abouti à un schéma corporel – « l’image de notre corps » unitaire, donc unique – à partir de ce qui était un schéma postural pour la récognition des postures et mouvements passifs. Schéma postural à côté duquel ses inventeurs postulaient aussi l’existence d’un schéma périphérique pour la localisation des contacts cutanés, sans préjudice pour une multiplicité d’autres schémas emmagasinés dans le cortex sensoriel.

« Pour cet étalon combiné, contre lequel tous les changements ultérieurs de posture sont mesurés avant qu’ils entrent dans la conscience, nous proposons le mot « schéma ». Grâce à nos changements de position perpétuels, nous sommes toujours en train d’édifier un modèle postural de nous-mêmes qui change constamment. […] De la même façon, la récognition de la localité du point stimulé requiert la référence à un autre « schéma ». […] Cette faculté de localisation est évidemment associée à l’existence d’un autre schéma ou modèle de la surface de nos corps qui peut lui aussi être détruit par une lésion corticale (p. 187). »  

La reprise du schéma corporel dans la structure existentielle de l’être au monde sauvegarde-t-elle ce pluralisme ?

 

5.1.           Pour Merleau-Ponty, l’actualité de la neurologie et de la psychopathologie était représentée par Kurt Goldstein et son école des Psychologische Analysen hirnpathologischer Fälle : W. Benary, Adhémar Gelb, W. Hochheimer, J. Stein, Steinfeld et d’autres : une statistique de toutes les occurrences des renvois à ces auteurs dans La structure du comportement et la Phénoménologie de la perception suffirait à établir ce point.

5.2.          De sorte que le cas classique de « cécité mentale » (Seelenblindheit), dont la description a inspiré une grande partie de cette littérature neurologique, s’imposait naturellement à lui comme test de la validité de la méthode existentielle. Les ressources de la phénoménologie – science des vécus – donneraient-elle une meilleure compréhension du cas Schneider que n’en ont eue ceux qui ont observé ses symptômes durant plus de vingt années ?

5.3.          Mais, d’abord, qu’est-ce au juste qu’il faut entendre par « le cas Schneider », outre ce soldat allemand, Johann Schneider, blessé à la tête par des éclats de mine le 4 Juin 1915 et confié aux soins du Pr Goldstein, directeur du Département de neurologie de l’Hôpital militaire de Francfort, un hôpital d’où il ressortait en 1918 bénéficiaire d’une pension d’invalidité pour « cécité mentale et troubles cérébelleux » ?

5.4.          D’après une analyse convaincante par Georg Goldenberg (2002), neurologue de l’Hôpital de Munich-Bogenhausen, qui reprend les conclusions d’une contre-expertise négative conduite en 1942 et 1944, le cas Schneider était en réalité un produit de l’imagination de Goldstein et Gelb, obnubilés qu’ils étaient par leur prétendue découverte d’un cas pur de cécité psychique. Tandis que le patient Schneider était probablement un simulateur qui exploitait la crédulité de ses médecins « en inventant de temps en temps un nouveau symptôme pour stimuler leur imagination ».

5.5.          Comme échantillon des talents de Schneider, j’extrais du second mémoire de Goldstein et Gelb (1920), le compte-rendu que voici d’une épreuve de localisation tactile cutanée d’un membre, les yeux fermés :

“À une observation précise, on voyait que les mouvements s’étendaient d’abord à tout le corps – de tels mouvements du corps entier intervenaient plus particulièrement au commencement de l’observation – puis qu’ils se restreignaient progressivement au membre cherché et plus spécialement à l’emplacement cherché, jusqu’à ce qu’en définitive il parvienne, mais toujours par de simples tressaillements, aux environs de l’endroit touché. La place à laquelle ces tressaillements aboutissaient spontanément, le patient la touchait du doigt, la « localisant » ainsi avec une grande précipitation : il se jetait carrément avec le doigt sur la place en question. […] De sorte que le processus de localisation tout entier était en son principe autre que chez le normal. […] Le patient se jetait avec le doigt sur la place de la peau et il freinait alors son mouvement plus ou moins près de sa fin (p. 170-171)”.

Voici encore sa réaction quand on lui demande d’indiquer les yeux fermés la position spatiale de son bras passivement tendu à l’horizontale :

“Il exécutait des petits mouvements pendulaires rapides avec le bras en des plans variés autour de l’articulation de l’épaule, d’où il tirait l’indication de la position du bras relativement au tronc ; puis des mouvement à partir du coude lui donnaient la position relative de l’avant-bras par rapport au bras ; enfin un mouvement pendulaire de l’ensemble du corps, à nouveau dans différents plans, latéralement en particulier, lui ayant indiqué la position du tronc, il pouvait ainsi décrire la position absolue de son bras dans l’espace. Le patient devait donc produire le résultat total à partir d’opération segmentaires, comme s’il épelait des lettres” (p. 206-207). 

5.6.          Si dans cette bizarre pantomime Goldstein et Gelb n’ont pas discerné la supercherie, c’est peut-être moins par « enthousiasme pour une théorie de l’esprit humain expliquant tout », comme croit Goldenberg, qu’à la perspective d’un démenti flagrant à Head et Holmes. Ayant noté que le patient porteur d’une lésion corticale dont on déplace la main pendant qu’il a les yeux fermés est trompé par l’image de sa main dans la position initiale, Head et Holmes avaient affirmé que « l’image mentale visuelle du mouvement ne peut pas être l’étalon auquel nous rapportons les changements de posture (p. 186) ». Pas encore gestaltistes à l’époque, Goldstein et Gelb rejetaient, pour leur part, l’existence d’un espace tactile et imputaient les troubles de la localisation tactile et de l’appréciation du mouvement passif (outre la cécité à la forme des objets) à la perte de la capacité de représentation optique, capacité indispensable pour repérer « le point d’appui » (Anhaltspunkt) pour l’indication de la position du corps.

5.7.          Merleau-Ponty a peut-être estimé qu’il ne faisait que renvoyer ses auteurs de référence à l’orthodoxie gestaltiste en interprétant à travers leur description la pantomime de Schneider comme témoignage de la désintégration d’une Gestalt existentielle. Une Gestalt qu’il leur reproche de réduire à l’alternative classique de l’automatisme réflexe et de la représentation intellectuelle. Le philosophe, croyant saisir une opportunité de fondation ontologique du schéma corporel, ne s’est pas montré plus regardant que les praticiens sur l’authenticité du cas en question.  

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