Husserl, "Lebenswelt" (suite)

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VI.       Le Lebenswelt Monde de la Praxis. Texte N°31. Finitude de l’Umwelt pratique. (1932) Finitude de la vie pratique avec l’alternance des phases d’éveil et de sommeil, l’alternance des intérêts entre occupation sérieuse et loisir, les buts transitoires, la mort de l’individu. La chasse et l’agriculture, exemples de praxis typiquement régies par un intérêt pour l’Umwelt. Toute praxis médiate a quelque fin prétracée à dépasser en vue de la réalisation du projet pratique. L’Umwelt délimite les intérêts dans la mesure où ils ont rapport à sa finitude. La praxis s’inscrit dans un horizon de coexistence où ce qui s’y trouve attend seulement qu’on s’en occupe. Un champ d’expérience actuelle et possible forme l’horizon des intérêts de la personne. Corrélation entre patrie [Heimat] et personnalités : les différents “Nous”. Le concept d’Umwelt pratique désigne l’horizon pour l’homme pratique avec ses possibilités encore vides où sa praxis peut s’engager.

Annexe XXIII. Le Monde prédonné – face valeur. (1930-31) Le Monde prédonné est de fond en comble un monde de valeur : à chacun, avant toute praxis transformatrice, le monde présente sa face valeur [Wertantlitz]. La jouissance, point d’équilibre entre espoir et satiation, est la forme normale originaire de la vie. La poursuite d’une vie normale peut être compromise par des anomalies, comme la maladie, une blessure, ou un autre revers de fortune. Mais, il y a toujours des modes de suppléance typiques pour la recherche de satisfaction. En revanche, l’irruption d’un imprévu dans l’Umwelt familier : un séisme, provoquera la peur paralysante. De l’instinct aveugle à la visée intentionnelle il y a une transition continue. Chaque sujet est depuis l’enfance dans un monde commun qui se présente à lui sous sa face valeur. L’intentionnalité de l’acte rend compte de son organisation en fonction d’un but, mais aussi de son développement par étapes jusqu’à l’accomplissement du but, et au-delà sa rétention dans l’acquis, sa réactivation ultérieure, etc.

Texte N°33. La structure personnelle du Monde. (1932) Pour le naturalisme dominant, le monde est l’ensemble [Inbegriff] des réalités, et les propriétés catégorielles et causales de ces réalités sont seules en question. En fait le monde présente une dualité structurale : subjectivité, structure personnelle – objectivité, structure chosale. Le monde dont je parle n’a de sens que comme monde de mon (notre) expérience : son noyau de Nature est revêtu de moments de sens relatifs à des sujets. Toute apperception de monde implique l’apperception intentionnelle d’hommes sujets d’une vie pratique. La vie humaine est toujours dans l’horizon d’une co-humanité et d’un vivre ensemble en des formes de socialité qui mettent les personnes en liaison pratique. Chacun a l’expérience de soi comme personne parmi des personnes, dans la mesure où chacun fusionne son vouloir avec celui de chaque autre dans les actes d’une commune praxis. La personne a sa durée dans une temporalité qui n’est pas celle de ses vécus. En prouvant elle-même son identité par ses décisions pratiques, son caractère, sa “personnalité”, elle se dote d’une substance personnelle. Seul le sujet éveillé perdure à travers son changement. Les hommes sont aussi des objets du monde : subjectivité et objectivité ne sont pas séparables. L’action pratique visant un devoir-être, telle est la forme typique de l’intentionnalité.

Texte N°34. Structures formelles du Monde personnel. (1933-34) §. 1. Instrument, buts, matière : Analyse de l’instrument comme orienté vers un but : le marteau – pour planter un clou dans le mur ou pour aplanir une feuille de métal. La vocation [Beruf] mode d’orientation habituelle de la personne ; les buts communautaires, entrelacement des volontés des différents partenaires. La Nature est une abstraction : le monde, comme champ d’opportunités pratiques [Zweckmässigkeiten] est toujours relatif aux hommes. Le monde est matière pour le devoir-être du monde qui vient. Notre être actuel est l’être d’un acquis antérieur. §. 2. La face culture du monde : Corrélation humanité – monde. La vie des hommes donne au monde une face culturelle avec des opportunités pour toutes les vocations. Les rapports de parenté unissent l’humanité en une communauté totale. Le monde pratique proche du territoire s’oppose au lointain de l’errance. §. 3. Territoire, besoins primordiaux et buts : Périodicité des besoins et des satisfactions. Le travail. Comment se gagner la faveur des dieux. J’appartiens nécessairement à une communauté totale : comme Allemand dans le contexte européen. “Être en rapport avec son prochain” : la conscience d’être là les uns pour les autres en une connexité générale [Konnex] est impliquée dans ma conscience propre. §. 4. Besoins et monde commun : Corps dans la Nature, lieu des corps, comme personnes nous sommes actifs, motivés par nos instincts, nos besoins, nos buts habituels. Le monde champ commun de nos intérêts et de leur satisfaction. Champ de perception, corps propre, choses communes, perspectives, horizon non perceptif.  

Texte N°35. Le Lebenswelt: Umwelt d’une humanité. (1933) §. 1. L’epoché de la science et la vie préscientifique : L’attitude de la philosophie grecque : vérité irrelative, être en soi, d’un côté – relativité des vérités empiriques, de l’autre. Episthmh, la connaissance méthodique de l’être en soi, traite des questions universelles qu’on ne se pose pas dans le Lebensumwelt, monde de doxa. Le scepticisme de la sophistique exprime le besoin d’une théorie de la connaissance pour fonder la possibilité d’une connaissance absolue : comment les sujets d’une simple doxa deviennent-ils sujets d’episthmh ? L’epoché est mise en question de la validité ontologique d’un monde absolu et de son accessibilité cognitive, présupposés des sciences naïves. Retour à l’attitude naturelle de l’homme vivant dans son Umwelt, sol de sa croyance. §. 2. Monde natal [Heimwelt] et humanités étrangères : Anomalie de l’expérience de l’étranger par rapport à la connexité normalement congruente de nos expériences. Le sol commun du monde est base de mutuelle compréhension. La compréhension intropathique et ses illusions. Le Lebenswelt : Nature et culture ; stratification des communautés en groupes humains aux aspects différenciés : le hobereau, l’ouvrier, etc. Le monde de notre historicité, notre unité de familiarité, est pour nous la norme. Comprendre l’étranger, c’est le comprendre comme personne sujet de son Umwelt : le voyage en Chine. Une telle compréhension dépend de la mise en œuvre d’une possibilité de correction et d’apprentissage à partir de mon Umwelt et de ma tradition. Tous les territoires partagent la même Nature, base de coexistence pacifique des patries, ou d’invasion étrangère. Peuples sédentaires ou nomades. Ouverture des Heimwelten et mélange des traditions. Les sciences humaines reposent sur la possibilité d’une connaissance des humanités étrangères en fonction d’une typologie des mœurs déterminant les formes possibles d’humanités et de là la tradition des générations successives comme invariant de cette variété de formes. Un homme n’est homme que comme membre d’une humanité. De génération en génération l’Umwelt humain exprime un sens que chacun comprend. §. 3. L’Umwelt humain constitué par l’expression et la compréhension : L’Umwelt de l’homme est éprouvé comme exprimant l’existence humaine. La couche d’expression fondamentale de l’existence personnelle est la corporéité propre, comme corps où règne un autre sujet. L’intropathie permet de pénétrer la vie d’autrui en sa typicité dans un environnement commun. La communication et le discours sont compris comme formations du sujet communicant visant un but parmi l’ensemble des autres formations réifiées de l’esprit personnel ou communautaire. L’Umwelt humain forme un entrelacs de multiples contenus de sens dont l’existence dépend de l’expression et de sa compréhension. Les formations de sens ont dans l’Umwelt une existence durable à travers le renouvellement des générations. L’expression est elle-même une formation pratique qui possède sa corporéité et sa structure typique : un campement est une expression des hommes qui y ont fait halte, une halte qu’exprime l’herbe foulée. Un monde historique se constitue du fait que le futur prend son sens du passé. L’histoire universelle se fonde sur les histoires particulières des peuples. L’histoire de l’humanité européenne constitue un monde culturellement unifié.

Texte N°36. La prévision dans la Praxis du Lebenswelt. (1931) §. 1. La prévision des changements : Le monde contient tout ce que je dois aux autres par la communication ; réciproquement les autres n’ont sens et valeur qu’à partir de ma propre vie. Le projet, intention visant l’être, malgré l’erreur toujours possible, sur le sol du monde, sol de toute praxis. Les hommes à la fois sujets du vouloir et objets pratiques pour autrui. La praxis requiert la prévision du devenir du monde, avec ou sans intervention du vouloir. Même les événements de la sphère du vouloir sont dans une certaine mesure prévisibles. Sur le terrain des intérêts pratiques et d’une prévision répondant au besoin de prévention de l’échec a pris naissance une recherche du savoir. Dès lors, le jugement a pris la relève de l’intérêt pratique. §. 2. Naissance de l’intérêt pour un monde objectif : unité et identité du monde pratique : chaque agent a son monde subjectif avec ses vérités et faussetés pour la praxis quotidienne traditionnelle; une sphère étroite qu’il a la possibilité de dépasser vers le monde commun à tous grâce à l’enchevêtrement des intérêts de la vie humaine.

Texte N°37. Modes fondamentaux de l’Agir. (1930) §. 1. Modes du “Je fais”, le se-tourner-vers : Dans la vie, notre être dirigé vers le monde se réalise dans les modes du Je fais à partir du Je peux. Cela vaut aussi pour la représentation et pour l’être-auprès de l’intentionnalité. Toute réalisation est expérience [Erfahrung] : l’artisan ; et toute expérience a un premier plan d’intuition et un arrière-plan non intuitif. Chaque objet d’attention a son horizon d’implicite : le rayon attentionnel va à l’objet comme identique dans ses modes d’apparition variés, lesquels forment un horizon permanent. Cet horizon présente une structure d’emboîtement itératif d’environnements [Umgebungen]. Ex. cette table dans la chambre, la maison, la rue, la ville, etc. Tous ces horizons peuvent être déployés dans une visée actuelle qui va d’un environnement à un autre jusqu’au monde entier, horizon universel. Analogie entre l’horizon interne des côtés non perçus d’une chose et l’horizon universel du monde. §. 2. Percevoir et avoir l’expérience de : Pour prendre connaissance des horizons il faut une réflexion sur le simple être-orienté-vers de la perception. Polymorphisme de la vie perceptive dans l’unité de l’intention visant une chose : celle-ci est perçue dans une synthèse continue de ses faces latérales sans face terminale. Chaque phase de cette vie perceptive est traversée par une intention perceptive visant la phase ultérieure. La perception est une action [Das Wahrnehmen ist ein Tun] dans la mesure où elle mobilise le système des kinesthèses des organes du corps propre (main, œil, tête, corps entier) associés aux apparitions de choses. Cette action perceptive est une traversée [Durchgang] de l’horizon d’apparitions possibles que préfigure chaque direction kinesthésique. Tandis que la psychologie et la théorie de la connaissance traditionnelles limitent l’action perceptive à l’intérêt pour l’être et au jugement, la phénoménologie, pour sa part, généralise le concept de praxis subjective à toute orientation vers quelque chose du sujet éveillé. Toute praxis a un horizon de “Je peux”, domaine de maîtrise qui contient les chemins possibles de l’agir, de sorte que le monde entier est appréhendé comme horizon de pouvoir [Vermögenshorizont] à la disposition de toute espèce de praxis. §. 3. Praxis et Pragma : Chaque action a son champ pratique saillant dans l’horizon universel du monde. La non thématicité de l’agir [Handeln] s’oppose à la thématicité de l’action [Handlung], dont le telos est l’œuvre [Werk] : le pragma. L’action communautaire peut avoir pour but des mouvements individuels en commun : gymnastique collective, colonne de soldats en marche. De la praxis naît un monde pratique : la culture, dont les œuvres peuvent se comprendre par intropathie comme issues de l’action. Pour les formations culturelles l’issue finale est toujours la simple Nature. Les œuvres, en tant que biens culturels ont rapport à la jouissance. Le monde est constamment connu dans son unité grâce à une synthèse cachée [verborgene] dans la continuité des actes de la vie éveillée. §. 4. Vivacité de l’horizon pratique : Actes indépendants et moyens transitoires. La réalisation dévoile ce qui était d’avance contenu dans l’intention pratique : le but final pointe à travers tous les buts intermédiaires. En chaque action le sujet s’oriente vers le but et ses diverses activités s’orientent à leur tour vers des buts supérieurs. L’intention pratique prend sa source dans le maintenant, elle a son horizon d’anticipation du “à faire” et son horizon de passé du “déjà réalisé”. §. 5. L’horizon pratique vivant : Le rayon d’orientation se divise en un double faisceau de rayons d’anticipation et de rétention, ceci en un processus continuel de synthèse d’application [Deckungssynthesis]. La fin réalisée n’a de sens que par la rétention : la danse, la peinture, l’enfant qui se fabrique un arc et des flèches. L’intention de production des biens est celle d’un “être-préparé-pour” durable. La forme d’un bien renvoie à son but : le tas de charbon. L’Umwelt pratique, monde des biens [Güterwelt], horizon de jouissance durable.  

Annexe XXIV. Stratification de l’horizon pratique. (1930) Le champ proche [Nahfeld] du présent perçu et le cercle extérieur des champs kinesthésiquement accessibles. L’horizon d’ensemble est structuré en un emboîtement continu d’implications. L’intention qui vise “la” chose vise aussi l’unité que la chose présentera dans l’une quelconque de ses autres voies d’accès possibles.

Annexe XXV. La Perception comme Action. (1930) Percevoir est une action productrice dans la mesure où s’y produit la présentation de soi de l’objet [Erzeugen der Selbstdarstellung des Gegenstandes]. À chaque étape de sa production l’œuvre a pour le sujet une figure intermédiaire qui l’anime d’un sens de devoir-être dans la continuité du déjà là : ex. la statue dont le sculpteur a terminé seulement la tête. Implication intentionnelle du projet [Entwurf]. La matière reçoit la détermination volitive de “matière pour”. Au lieu d’une simple succession de parties extérieures les unes aux autres, on a un parcours continu de réalisation, qui ne parvient à sa “fin” que par la réalisation transitoire d’une série d’exigences emboîtées les unes dans les autres [ein kontinuierliches Ineinander]. Ambiguïté de “percevoir” [Wahrnehmen] : percevoir un objet – produire une œuvre.

Annexe XXVI. La Perception Praxis fondatrice. (1927) L’Umwelt de l’homme : le monde des choses s’organise en choses plus ou moins proches de moi selon une structure d’identité qui n’est autre que la Nature pour nous. La praxis humaine est essentiellement incorporation de l’idéal par transformation d’un réel en fonction de certaines formes universelles. Les types en sont les arts plastiques, la pratique du langage, la pratique du jugement et la pratique utilitaire économique. La praxis perceptive est plus originaire que la praxis transformatrice parce qu’elle est constitutive de la chose elle-même, chose dont les apparitions latérales sont corrélatives d’une praxis corporelle. Le monde lui-même est constitué comme identique par la communication des personnes en communauté.

Texte N°38. Lebenswelt et Communauté totale. (1935) Le monde "de tout le monde" est en fait le monde des hommes adultes dont je partage la tradition. Le monde, champ de nos activités normales. "Nous", les sujets, sommes liés par nos interactions et unis par nos intérêts, avec moi au centre et les autres tout autour – même chose pour chaque autre. Moi, mon activité, mon corps, les choses, les hommes avec leur propre champ d'intérêts. L'entrelacs des intérêts des hommes dans leurs liens sociaux détache du monde général un cercle de pertinence et une sphère du non pertinent. L'intentionnalité de mon action inclut les autres sujets qu'elle concerne (concertation, service). Les liens interpersonnels dans l'espace d'un peuple [Volksraum]. Chaque sujet d'une activité a son Umwelt de pertinence : mes moyens auxiliaires dans mon travail scientifique. Les œuvres sont compréhensibles par tous comme issues des activités de l'esprit des personnes. Par quel mode de liaison un "Nous" se constitue-t-il ? Chaque homme apperçoit chaque autre homme comme se rapportant à un Umwelt dont les objets ont des significations typiques. Dans une communauté pratique le vouloir des personnes est dans une relation d'interpénétration [Ineinanderübergreifen], thème d'une sociologie intentionnelle. Variété des liens interpersonnels: (1) la communauté d'intropathie des personnes en relation mutuelle dans l'Umwelt présent; (2) la formation d'une communauté fermée ne requiert pas nécessairement la connaissance mutuelle : le lectorat d'un journal. Par la génération et la mort les sociétés humaines ne peuvent que se prolonger à travers le temps; ce qui les constitue ce sont les liens de la volonté noués entre les personnes. Les différents types de communautés: famille, profession, peuple, communauté supranationale, omni-communauté de l'humanité, relèvent d'une ontologie qui est la théorie des catégories de personnalités d'ordre supérieur à l'individu. Les types de l'avoir: propriété privée, propriété de l'État. La chose, ses propriétés sensibles, les prédicats de signification qu'elle revêt dans la praxis.

Annexe XXVII. Phénoménologie de la Profession. (1935) Artisan, cordonnier, tailleur…: la tâche professionnelle comme tâche de la vie entière [Lebensaufgabe] au sein de la variété [Mannigfaltigkeit] des tâches de tout un peuple. Entre le professionnel et ses compagnons de profession la compréhension mutuelle est fondée sur leur capacité de se mettre dans la même situation [Sich-in-sie-Hineinversetzen]. Une telle compréhension est extensible à tout le peuple sur la base de la participation de chacun à une tâche vitale et à la satisfaction des besoins de la communauté. L'ensemble des professions réunit les hommes dans l'unité de valeur d'un peuple normal : – sauf anomalie en cas de caractère asocial. Toutes les professions sont liées entre elles par l'industrialisation.

Annexe XXVIII. Le Territoire. (1928) Au point de vue spatiotemporel un peuple, en tant qu'humanité fermée, a son territoire, fixe ou non, comme lieu d'habitation. Pour la subjectivité "peuple", l'errance est un mouvement "spirituel". Maison, village, ville, territoire sont des concepts de localité non naturelle, une localité à signification personnelle. Poste de travail, bureau, institution scientifique désignent des places dans "l'espace spirituel" d'une totalité personnelle. Un sens spirituel s'objective dans l'Umwelt personnel.

Annexe XXIX. La Propriété. (1930) L'avoir, comme disponibilité durable, précurseur de la propriété. L'appropriation suppose le vouloir disposer du possesseur, plus la différence entre ce qui m'est propre et le propre d'autrui et le suspens de la disponibilité. À l'horizon du vouloir de tous, un même champ d'objets, horizon de la congruence et du conflit.

Annexe XXX. Constitution haptique du Monde pratique. (1931) Deux modes de fonctionnement du système kinesthésique : kinesthèses perceptives en fonction dans la constitution du monde des choses – kinesthèses pratiques en fonction dans la transformation du monde perceptivement constitué: déplacement, déformation, répercussions causales. Chaque kinesthèse comporte son moment postural et son moment tensionnel dans l'horizon de capacité du système kinesthésique total. La transition d'une posture à une autre exige une tension de force [Kraftanspannung] correspondante jusqu'à la détente de la posture repos. L'effort, essentiel à la réalisation d'intention. Variété des tempi des décours kinesthésiques. On distingue l'activation kinesthésique et la mise en mouvement des kinesthèses. Variété des postures de repos. Le repos total du corps est encore un mode apperceptif de la force (tonus postural). La différence entre fonction pratique et non pratique (perceptive) des kinesthèses renvoie à l'existence de choses indépendantes de mon intervention. Le toucher des choses est présentation de soi de l'objet sans mise en perspective : la partie touchée de l'objet ne s'esquisse pas, mais se donne en original. Originalité fondamentale, en vertu de laquelle la chose optique est d'avance haptique. La pleine réalité de notre monde tient au fait qu'il est pour nous monde pratique. Le propre du toucher est de pouvoir se changer en tension de force : presser, taper, pousser, etc. – grâce à quoi le monde devient notre lieu d'intervention et les choses extérieures sont subjectivisées.

Texte N°39. Constitution du Monde par stabilisation des Umwelten. (1933) La Nature, synthèse d'apparitions dans une validité ontologique habituelle universellement congruente. J'ai le pouvoir de reconstruire l'ensemble de ce qui est valide pour moi et de corriger rétrospectivement et prospectivement les discongruences. L'extension par intropathie de mes apparitions possibles au-delà des limites de mes forces les expose à la correction par les apparitions d'autrui; ce qui étend mon intuition à toute "la" Nature. La Nature est l'Idée de la totalité congruente des apparitions de tous les présents vivants. Toute rupture de congruence dans mon champ d'expérience appelle de ma part une décision de correction qui retire la certitude ontologique aux apparitions en question. Les autres valent aussi pour moi par leur capacité de contribuer à la correction des apparitions d'un monde comme monde pour nous. La discongruence présuppose la congruence, comme l'apparence l'être. Il y a une constante présomption de la rencontre de nouveaux sujets d'expérience susceptibles d'apporter une correction à ce qui vaut pour moi. Je reste nécessairement dans la finitude d'un processus d'apperception et de réalisation d'apperception. L'entrée en jeu d'autrui ouvre mon expérience sur l'infinité de sa synthèse avec les apparitions valables pour autrui. Constitution d'un monde fiable par neutralisation des perturbations dues à l'intervention d'autrui. Pas de rupture dans le style du Lebenswelt pratique. Bien que toujours en suspens, le non être du monde n'est jamais définitif.        

VII. Le Monde comme acquis. L'apperception du Monde: Texte N°40. Théorie de l'Apperception. (1932) §. 1. Déconstruction de mon phénomène du Monde: Survol du monde de mon expérience: la "Weltanschauung" européenne, la science moderne, les formes particulières de communauté, les généralités des sciences positives sur le monde, etc. La question est: comment le monde est-il donné à mon expérience? La distinction fondamentale est entre la "perception" ou présentation directe d'un réel et "l'apperception" de ce qui se fonde dans une telle présentation. Ex. l'indication : la trace du gibier, l'arbre brisé par la foudre, le trou de balle dans la fenêtre, la pierre taillée. Les choses de la culture sont vues comme choses dans leurs propriétés chosales, mais apperçues comme formations culturelles en leurs propriétés culturelles. Ce qui est présenté a aussi un sens apperceptif fondé sur son sens de présenté. Ex. l'objet vu plaît : cet objet est plaisant. Des personnes nous avons une apprésentation, bien que leur corps seul soit objet de présentation. Ex. la pince coupante, la scie à chantourner peuvent être comprises par une exploration perceptive ou par l'usage qu'on en fait. §. 2. Apperception par indice ou par analogie: Ce qu'on perçoit de la trace du gibier rappelle le passage du gibier en vertu d'une présentification analogique de cas perçus similaires : un souvenir augmentatif [Hinzuerinnern] qui donne au présent perçu le sens d'un advenu. L'apperception par indice rétrospective : ex. percevoir de la lave comme vitrifiée. L'induction est une anticipation de la persistance des constellations de choses antérieures dans les champs perceptifs ultérieurs. Il faut suivre la typologie de la constitution à travers la construction de la valeur ontologique du monde pour nous. L'apperception en image sur le sol du monde d'image et l'incursion de ce monde d'image dans le monde présent sur le mode du "comme si" créent un conflit avec le champ de perception total. De même que nous avons le pouvoir d'alterner arbitrairement fiction et réalité perceptive, en phénoménologie nous avons la possibilité de passer de la positionnalité à l'epoché de l'être et du non être du phénomène.

Annexe XXXI. L'Apperception: Donation transcendantale. (1916-18) Nous connaissons les mondes en les constituant en nous de manière apperceptive. L'horizon de l'action : des horizons différents recèlent des exigences dont le conflit est toujours possible. Ex. d'apperception : la saisie du semblable dans la récurrence du même, l'interprétation analogique, la comparaison. Toute saisie de ressemblance n'est pas forcément subsomption sous un genre : ex. le bâton brisé dans l'eau; la progression d'une onde dans les oscillations, d'abord d'une corde, puis d'un plan d'eau, de la chaleur, de l'électricité. La supposition analogique de l'existence d'un médium élastique dont les oscillations sont invisibles a permis de rendre compte de la propagation des ondes électromagnétiques. Toute la vie pratique est déterminée par l'apperception analogique. Ex. l'attraction magnétique comprise comme un attirer à soi. L'organisation téléologique de notre vie comprise comme émanant de la téléologie d'un dieu créateur.

Annexe XXXII. L'Apperception du Sujet. (1916) À l'apperception de l'objet identique dans la variété correspond une apperception du sujet. Le sujet des apperceptions d'objet est d'abord un "Je peux". Dans une apperception originaire se constitue le sujet en ses diverses actions. Stratification du sujet empirique en fonction des régions de son expérience. Pour la formation d'apperceptions nouvelles on ne peut pas se passer du Je pur.

Annexe XXXIII. Le concept de couche cognitive. (1920-24) "Je vois les montagnes de la Lune"; "Je vois le chapeau de M. Meier": à travers l'apparition de la chose je perçois son caractère constituant. Relativité de la chose à la variété de ses apparitions, à la possibilité de ses changements causaux, à la corporéité du sujet percevant, etc. Même du jugement l'objet reçoit une couche cognitive [Wissensniederschlage, Wissensbeläge] : ex. Quand j'apprends que les taches de la Lune sont des montagnes, la Lune en reçoit une nouvelle détermination verbale. Quelqu'un me dit que la chose est rouge sur sa face arrière, après quoi je vois qu'elle est verte : la discongruence concerne seulement la couche des déterminations subjectives du jugement. En revanche, la chose (l'outil) peut ne pas être simple substrat de déterminations conceptuelles, mais plutôt être configurée en vue d'un but qu'elle incorpore en sa détermination constitutive.

Annexe XXXIV. La Nature et l'Esprit. (1928) L'expérience est tournée vers les choses dans l'oubli du sujet. Toutefois, les corps animés font partie de l'expérience et expriment la vie mentale du sujet qui y règne. La subjectivité humaine est liée au corps sans être elle-même spatialement étendue. Les couches de sens des choses : "organe", "corps propre", "outil", "œuvre d'art", "symbole religieux", "signe linguistique". En ces couches de sens règne une subjectivité formatrice qui renvoie aux sujets qui leur donnent sens, un sens grâce auquel elles sont appréhendées comme objets de l'Umwelt. Ex. les objets à valeur affective: "un violon dont Joachim a joué", "une lettre autographe de Kant". Les relations sociales, relations de sujet à sujet, – ou de sujet à objet de l'activité d'un sujet : ex. l'élève – œuvre de l'éducateur; l'esclave – instrument du maître.

Annexe XXXV. Le connu et l'étranger. Appréhension typique. (1933) La chose est toujours apperçue d'après son type individuel général: "pierre", "plante", "coléoptère". Ex. la collection d'herbes et de fleurs que je vois dans la perception d'une prairie : "ce" pissenlit, "cette" pâquerette. La chose inconnue, dès lors qu'elle est vue comme "fleur", se place dans un horizon de généralité incluant des choses connues. Stratification de l'horizon apperceptif : la chose individuelle est apperçue dans un horizon qui ouvre sur d'autres horizons plus spécifiques à mesure qu'on s'en rapproche. Cette structure d'apperception est celle d'une synthèse de congruence dans une explicitation analytique. L'omni-unité infiniment itérative des réalités du type "chose" est la forme la plus générale. Mais il ne suffit pas de dire que tout le réel au monde est à la base fait de choses, parce que la constitution est plutôt un flux de pluralités où se détachent les choses individuelles identiques et que ces pluralités ne sont pas des applications univoques mais des associations par ressemblance. Transfert apperceptif : des données semblables sont passivement associées en pluralités grâce à l'affection, l'orientation, la répétition, la constitution d'unité, l'anticipation de la répétition du sens d'être. – "Mais, y a-t-il ici plus qu'abstraction et reconstruction ?" La saillance de la matière originaire dans son flux est la base de constitution inactive pour toute activité constituante. La kinesthèse, forme originaire d'acte. L'excitation "me met en mouvement", sans qu'il y ait encore de volonté et de représentation de but. La structure cyclique du système kinesthésique fait que le mouvement est répété sous la forme du "Je me meus" auquel appartient l'orientation attentionnelle vers l'unité [Zu jedem Ich-tue gehört das Hinmerken an die Einheit].  

Annexe XXXVI. Alternance de connu et d'inconnu dans l'horizon. (1933-34) Le monde n'est pas un étant réal; l'apperception du monde diffère de l'apperception d'un réal. L'apperception d'un étant réal est sa saisie dans l'acte perceptif d'un sujet qui le prend pour thème et son maintien à travers les modifications mnésiques, intropathiques, etc. de cet acte. Le cercle de l'étant pour le sujet s'élargit dans le flux de sa vie à la totalité de ce qui est vraisemblable du monde. Stratification des actes du sujet en actes directement dirigés vers un réal et actes de niveau supérieur dirigés sur les premiers : doute, probabilité, désillusion, retour de la discongruence à la congruence. Le thématique actuel a son horizon de thématique déplacé, l'horizon du connu son horizon d'inconnu. Cette vie de validation du thématique et de l'horizon est en continuel mouvement. "Tout a déjà été typiquement apperçu, – si paradoxal que cela paraisse."

Texte N°41. L'expérience comme Action: régression à l'infini. (1931) Le paradoxe : tout acte est projet [Vorhabe] et aussi réalisation du projet dans son obtention [Selbsthabe]; toute perception est une obtention en même temps qu'une anticipation, c'est-à-dire un projet; tout projet présuppose une obtention : "Est-ce que cela ne conduit pas à une absurde régression à l'infini ?" Le sujet des actes a déjà un monde dans la mesure où agir, c'est s'occuper de quelque chose, une chose qui doit déjà être là. Le projet se continue dans l'obtention par la médiation de l'effort et de la réalisation du but. La perception, comme l'action, comporte un projet et la réalisation de ce projet par l'accès à la chose même. Dans l'action le plan est mental, sa réalisation réelle, – mais le plan est aussi une objectivité comme si. Le projet suppose l'obtention d'un être-déjà : chaque action produit un étant sur la base d'un étant-déjà. Mais, si tout étant est à son tour un produit, il y a régression à l'infini. L'expérience produit de l'étant-pour-moi comme connaissance acquise constamment réactualisable. Cette production est une temporalisation : un pouvoir de réobtenir toujours à nouveau la chose acquise. Le nouveau est toujours dans un espace de jeu [Spielraum] de particuliers du même type, un type connu de moi : ex. un bout de bois, un animal. Le nouveau est apperçu par "transfert apperceptif" [Übertragung] du connu. Pas de recherche ni de visée de but qui ne s'appuie sur une préfiguration du type de but visé. Mais, si toute chose présuppose la production antérieure d'une chose semblable, jamais on ne pourra connaître une chose pour la première fois. Je ne pourrais pas connaître l'être d'une chose si je n'avais pas le sens très général d'une chose corporelle qui perdure à travers ses changements. Le monde prédonné dépend en sa validité ontologique des activités antérieures de sa production cognitive [Kenntniserwerben]. Comment le monde peut-il se constituer en moi comme monde pour nous et pour moi ? Réponse : le sens ontologique ne doit pas être toujours constitué dans une action [Handeln]; mais il doit y avoir une constitution qui ne soit pas encore action, une fondation originaire de la mondanéité à partir des sources de la subjectivité.

Annexe XXXVII. La "genèse" du Monde. (1932). La perception est une genèse du sens d'être "Monde", – mais en un sens seulement. Comme appropriation simple de l'être dans le remarquer, la perception s'accomplit sur la base d'un mode préalable, le mode de la perception muette [Das stumme Wahrnehmen] où le monde n'est pas encore saisi ni explicité. Sauf que le monde n'est jamais complètement muet et que la production originaire d'explication de l'inconnu n'est pas tout à fait originaire. Comme l'être affecté doit être déjà préfiguré en sa structure, il y aura toujours du connu dans l'inconnu. Ex. un conifère d'une espèce exotique. Le style subjectif de l'expérience du monde n'est pas tombé du ciel : tout connu est répétition autant que production. Une fois qu'on a vu un gorille, la vue d'un nouveau gorille ne fait que réactiver en le complétant le type "Gorille". Toute action pratique présuppose une expérience du monde comme sol ontologique, – ce sol, elle ne saurait l'engendrer. La conscience n'est pas une chambre noire pour les images des objets du monde, mais un vivant devenir où se constitue le sens d'être du monde lui-même, tel qu'il est pour nous. Bien que l'expérience du monde produise tout ce qui est là pour nous, elle ne peut pas être la genèse du monde même parce qu'elle est un devenir subjectif en nous et que nous sommes nous-mêmes dans le monde.    

Texte N°42. Constitution de l'étant. Unité et pluralité. (1932) §. 1. Constitution apperceptive: Le transfert analogique de ce qui vaut d'un A sur un B similaire dépend d'un couplage associatif réalisé à travers l'application [Deckung] de ce qui est permanent en A sur ce qui est permanent en B. L'unité précédant la pluralité est elle-même dans une auto-application [Selbstdeckung] continue. La conscience d'unité implique une application continue, la conscience de pluralité une application discontinue. L'unité de ce qui prétend à l'être se forme dans une temporalisation passive. L'identité de l'étant procède de l'activité et de la capacité de sa constante répétition. La conscience de pluralité (dualité) n'est autre que l'être en vigueur unitaire des deux pour le même Je. L'unité perceptive d'une configuration est une association d'étants. Ne pas confondre mêmeté [Gleichgeltung] et identité [Indentitäts-Geltung]. Dans l'intervalle entre les étants l'application peut être plus ou moins parfaite. La place dans l'espace, principium individuationis pour les objets réels. La constitution d'un étant s'accompagne de la constitution d'une région d'autres étants possibles extensible à l'infini. La temporalisation passive de l'association est reprise dans une "répétition plus qu'originaire" [ursprünglichste Wiederholung] de la perception; en celle-ci se constitue l'unité de ce qui était déjà en vigueur avec l'actuellement appréhendé. De la répétition des kinesthèses émerge l'étant, comme toujours à nouveau répétable en une suite d'actes de position d'être et comme reconnaissable grâce à une application de l'acte originel sur l'acte actuel. Le réveil des vécus cognitifs antérieurs en réactualise aussi la validité ontologique. La "proposition" d'un étant se constitue dans l'unité issue de la variation des positions doxiques du Je. Avant toute transition de l'un à l'autre des étants, la production d'unité se transfère à la pluralité passivement configurée. La constitution d'un étant permanent n'exclut pas la biffure de validité et l'altérité. L'apperception d'un étant comporte un espace de jeu de possibilités disjonctives connues d'avance, même si l'on ignore la possibilité qui sera réalisée actuellement. §. 2. L'apperception de pluralité: L'apperception d'une pluralité d'étants implique : (1) une pure répétition quand il s'agit d'une égalité [Gleichheit], auquel cas le temps ne concerne pas la teneur de l'étant; (2) une gradation dans la similitude, dans laquelle la non congruence des étants n'exclut pas une structure de validité commune, corrélat pour l'abstraction d'une généralité. L'universum des autres étants coexistants dans l'horizon extérieur d'un étant est-il régi par la loi de causalité universelle ? Au point de vue subjectif la conservation de soi de l'étant se réalise dans l'immanence propre et communautaire de l'intersubjectivité. La constitution primordiale n'est pas assurée par une activité subjective identifiante indépendante, sans la participation de l'intropathie; mais, le subjectif de la constitution vivante est nécessairement anonyme. La constitution du Je elle-même est stratifiée : elle dépend de ce qui se constitue comme "Je et Nous" dans la sphère d'immanence universelle grâce à une synthèse intersubjective des immanences primordiales. La question en retour du phénoménologue questionne aussi la constitution de cette universelle immanence. C'est ainsi qu'on arrive à ce "pré-Monde" [Vor-Welt] qu'est le flux de la constitution, pour nous phénoménologues. Ce "dévoilement" [Entdeckung] d'une constitution créatrice ne dépend plus de l'obtention préalable d'une valorisation ontique, mais précède tout ce qui est naïvement étant. 

Annexe XXXVIII. Synthèse d'identification et de différence. (1933) La synthèse d'association à l'œuvre dans le cours de l'expérience du monde peut être : (1) synthèse d'identification d'un objet qui est reconnu comme le même en sa phase actuelle et en ses phases antérieures; (2) synthèse de différence d'une unité de niveau supérieur, une pluralité. L'expérience du monde elle-même, en son universalité, est la synthèse d'association universelle d'une unité synthétique totale incluant toutes les réalités actuelles et possibles. Je ne puis avoir une expérience active que de ce qui a été présenté auparavant de manière inactive et qui m'a déjà affecté. Perception prolongée, la saisie se continuant en rétention dans la connaissance des aspects latéraux d'un objet individuel. Perception cyclique, pour la formation par l'expérience d'une expérience imprégnée, ou habitude acquise. Passage de l'objet du mode attentionnel au mode rétentionnel, de l'activité à l'inactivité du Je avec ses modes d'arrière-fond. Quand on marque une pause dans le passage de A à B, le nouvel objet est d'avance appréhendé avec le sens apperceptif acquis avec le premier objet.   

Texte N°43. Le problème du commencement de la Subjectivité. (1931) §. 1. Reconstruction de la première enfance : affection originaire et flux de temporalisation : Le problème du commencement de l'ego transcendantal. Finitude du temps du monde réduit au primordial : je ne puis pas rétroprojeter arbitrairement des étendues de vécu dans l'horizon de mon enfance. La difficulté est de fonder le commencement de l'ego de l'intérieur et non de l'extérieur, sur la base de l'intersubjectivité et du monde constitués. Avant tout, il doit y avoir une affection par quelque chose de saillant sur le fond du monde : la saillance de l'objet oculaire sur le champ visuel. Ce qu'il faut comprendre, c'est le commencement de la constitution du temps, un commencement qui ne se situe pas dans une temporalité préexistante. Mon activité constituante présuppose la constitution passive du temps en une sphère de conscience anonyme vide d'être pour moi à laquelle nous fait remonter le travail phénoménologique. Nécessité d'un flux de proto-affection pour l'initiation d'une durée prétemporelle où le pôle Je puisse s'éveiller. Le flux premier est sans commencement. Cas limite : un non temporel avec son Je dormant dépourvu d'arrière-fond de passé sédimenté et de toute temporalisation. On ne peut concevoir la précédence de la temporalité que suppose le commencement de la temporalisation qu'à la condition d'admettre que ce commencement est dû au hasard : considérer comme une chose toujours possible que le Je ait été déjà constitué revient à poser l'existence du Je dans un "non-temps" [Unzeit]. Ce non-temps du Je n'est d'ailleurs pas un temps vide, infini et uniforme, mais il comporte la possibilité pour chaque Je de pouvoir être temporalisé dès avant le commencement de sa temporalisation effective. §. 2. Le Je du commencement constituant n'est pas un pôle-Je vide. Le commencement de l'affection n'est pas complètement indéterminé, mais est déjà une affection instinctive. Dans le sein maternel il y a déjà intention et réalisation d'intention. Une pré-temporalisation passive préexiste à la constitution de l'étant évident pour le Je de l'expérience du monde. Entrelacs de l'instinct et du sentiment avec la sensorialité. Ce qui se constitue n'est pas simplement chose, mais aussi aliment. La constitution d'un "Je peux" orienté présuppose une pulsion kinesthésique. L'ego nouveau-né est déjà un Je des instincts orientés. §. 3. Constitution statique et génétique : Pour pouvoir me poser la question de mes origines, je dois me placer dans la certitude du monde face à mes horizons de pouvoirs pratiques. Les problèmes limites de la constitution statique sont : la constitution du monde des animaux; mon propre développement comme homme adulte; la possibilité de l'éventualité de ma folie ou d'une "nouvelle vie" pour moi. Je n'ai aucun souvenir de ma petite enfance et pas plus d'intropathie avec le nourrisson qu'avec des petits chats. Jamais nous n'aurons du monde une compréhension complète parce qu'il y a toujours des horizons incompris. Au commencement, ni le monde ni l'être pour soi de l'enfant ne pouvaient encore être constitués. Pour la reconstruction d'un domaine de constitution dont il n'y a pas d'expérience, deux méthodes possibles : celle du détour par l'intropathie et du transfert au sujet; celle du retour à un passé oublié d'avant les souvenirs d'enfance. 

Annexe XXXIX. Constitution passive. (1920) Dans la constitution passive, une saillance incite à l'orientation un Je qui n'est encore qu'un pouvoir dormant, dans la mesure où il n'y a pas encore d'étant susceptible d'être un but de connaissance pour un Je actif. Dans la vie du sujet développé, l'affection par quelque chose d'inconnu est un cas limite. Le fait d'avoir ou ne pas avoir le nom de la chose est le revers d'une apperception typique. L'apparition d'une donnée hylétique est un événement trivial : dès que quelque chose se détache du fond cela devient donnée fondatrice pour la constitution d'un objet, cela entre en résonnance avec le Je actif et l'incite à s'occuper de cet objet. Le caractère stratifié de la constitution d'objet suppose l'entrée en jeu de data sensorielles qui doivent normalement pouvoir être appréhendées de façon typique.

Annexe XL. Développement graduel de l'interprétation transcendantale du phénomène Monde. (1931) La réduction transcendantale me fait passer d'homme normal à l'ego transcendantal dont la vie confère valeur à cet homme normal. Dans cette vie transcendantale interviennent les Autres transcendantaux, qui constituent en tant qu'hommes les autres et moi-même. Mais, cette constitution ne donne pas encore le monde en sa concrétude parce qu'elle est limitée à une normalité. La psychologie intentionnelle de la normalité doit être dépassée vers une psychologie de l'anomalie si l'on veut s'élever à un monde dans lequel les anormaux eux aussi ont le caractère de "sujets psychiques". Dans la constitution du monde comme intersubjectif n'ont pas encore été pris en compte les anomalies que sont : les animaux, les "sauvages", les nourrissons et les fous. N'ont pas non plus été abordés les problèmes de la totalité : l'existence en communautés et la personne.

Annexe XLI. Problématique générale de l'apperception du Monde. (1931) Le flux de conscience du monde porte en soi le sens d'être "Monde", comme forme essentielle de l'ontologie. La question de l'innéité [Angeborenheit] de cette forme : comment peut-elle être innée ou depuis toujours déjà donnée, si tout sens d'être doit s'être déployé en une variété de modes subjectifs ? En chaque présent subjectif, le monde apparaît dans une apperception totale de notre conscience. Ce monde n'est pas un horizon vide, ou non parlant, mais bien tel qu'à chaque moment j'y suis comme l'homme que je suis. Être homme, c'est constituer par fusionnement l'unité des apperceptions du monde comme monde unique et identique à travers nos occupations variées. La réflexion théorique nous procure la connaissance de l'a priori ontologique impliqué dans notre vie subjective. C'est une naïveté de dire que "l'homme est un étant qui a une compréhension de l'être" [Heidegger, Sein und Zeit], parce que cette compréhension est vide tant qu'on n'en a pas dégagé la structure transcendantale déterminée, comme apperception de soi – d'autrui – du monde. La forme du monde est-elle soustraite au devenir, ou procède-t-elle d'une genèse par étapes ? Si l'apperception du monde a eu un commencement, elle doit, dès la première fois, avoir eu un horizon de futur et de passé congruents, en tant que monde de réalités transcendantes pour la subjectivité transcendantale et l'omni-subjectivité transcendantale : en ce cas, le monde sera une formation fondée dans le flux d'expérience subjective et non dans une fondation originaire, – contrairement à l'hypothèse. La structure constituante est celle de la prédonation en une mobilité congruente. L'a priori ontologique de l'expérience du monde est l'indice d'une structure de corrélation transcendantale. Il faut reconstruire une fondation originaire qui ne peut cependant pas être un fait dans l'horizon total du prédonné, ni un exemplaire de base pour une induction. Toute question sur le monde renvoie à la subjectivité transcendantale et à la variété de ses modes d'apparition dans l'expérience du monde. L'explicitation ontologique du monde conduit en premier lieu aux réalités individuelles corporelles et à leurs aspects subjectifs fondés sur le corporel (objets de la culture).

Texte N°44. Temps du monde primordial et intersubjectif. (1932) §. 1. Finitude du temps du Monde primordial : Ma sphère perceptive est une coupe sur le monde. M'est co-présente une sphère de monde que je pourrais amener à la perception. Mon domaine d'expérience possible prend son sens de mon pouvoir d'agir et aussi du fait que son inhibition est une anomalie qui s'inscrit de façon congruente dans la règle générale de l'expérience. La coupe totale du monde d'expérience possible pour moi, dans la mesure où elle possède unité et identité, est ma représentation primordiale du monde. Grâce à l'intropathie j'assume les expériences d'autrui, d'où un élargissement de mon champ d'expérience. Autrement, ma capacité se limite à ce qui m'est accessible dans l'unité continue d'une conscience éveillée. Mais cet accès me coûte du temps, un temps qui fait partie de mon "présent concret" étendu. J'ai aussi un présent intersubjectif, dont l'accessibilité dépend de la communication. "Notre" monde d'expérience possible est mon propre monde étendu par la contribution d'autrui. Les générations s'unifient dans une tradition et les traditions dans une histoire, avec la représentation du monde [Weltvorstellung] corrélative de celle-ci, représentation dont la mise en congruence rend possible la construction du monde vrai pour l'historien. En dépit de son apparence infinie, le monde primordial est fini et ne contient du monde que ce que j'en ai acquis activement ou passivement. Le rythme de la vie (alternance veille – sommeil, vieillissement, mort) n'empêche pas que son absence de limite soit concevable. Pas de vécu du commencement, ni de la fin de la vie éveillée. Les périodes de veille ne sont pas extensibles à l'infini. L'intersubjectivité élargit le monde primordial grâce à la synthèse de ma continuité mnésique avec celle d'autrui et à l'assomption dans ma vie du futur d'autrui. Ex. si j'étais né plus tôt, j'aurais pu voir comment on a planté ce vieil arbre. §. 2. L'élargissement apperceptif de l'expérience : Comment rendre compte des époques géologiques qui ne sont pas du domaine de l'expérience possible ? L'apperception, loi fondamentale de l'extension de l'expérience sur la base des types d'expériences possibles fondées sur l'expérience effective. Dans la vie primordialement réduite se constitue une historicité qui s'étend au-delà du présent. Le passé peut être rendu intuitif dans des intuitions "comme si" [als ob] qui prennent leur sens de ma propre histoire. Le monde même est éprouvé à travers les apperceptions rétrospectives de son passé. §. 3. Dualité progressive-régressive de la constitution : Dans la reconstitution des commencements mon corps propre est présupposé comme système d'organes. L'alternance continue de changement et de permanence ne suffit pas à faire que les choses soient bien déterminées, – c'est la typologie qui se dégage de l'historicité qui contient le germe de la constitution de réalités permanentes. §. 4. Finitude de la sphère d'expérience primordiale : Dans la reconstitution du passé au-delà de ma petite enfance j'aboutis à des "possibilités" vides indécidables. L'extension de la sphère primordiale par la médiation des autres dépend encore de ma capacité et ne me délie pas de ma finitude. Cependant, le progrès de la connaissance préfigure un horizon de confirmabilité in infinitum, sol pour une science logificatrice.

Annexe XLII. Couches supérieures de la Constitution. (1932) À partir du mode originaire "homme" nous comprenons le monde comme monde des hommes et des animaux : comme monde de la culture le monde contient les ustensiles [Zweckobjekten] et les indices; comme environnement animal, les traces d'animaux. L'indication indirecte rend possible également la communication entre générations. Le charbon de bois est l'indice de sa propre histoire. Une histoire de la Nature physique parcourt les formations culturelles de l'humanité. La Terre, comme horizon de passé, est le sol de l'humanité historique. La constitution astronomique de l'espace infini s'est d'abord faite en opposition à la Nature terrestre avec sa causalité physique.

Texte N°45. Le Lebenswelt formation de sens stratifiée. (1936) Toute praxis dote les choses de couches de sens avec lesquelles elles sont apperçues sans qu'on ait à reproduire les activités fondatrices. Le bénéfice [die Erwerbe] des activités humaines fait partie du monde simplement intuitif, pour nous "hommes normaux" : nous voyons tous des maisons, des jardins et des rues. Les idéalités des sciences objectives ne doivent pas être séparées du Lebenswelt et de ses valeurs-pour. Tout ce qui est au monde est pour nous d'abord dans l'intuition que nous en avons, même si ce noyau perceptif renvoie à des activités futures où nous avons seulement la possibilité de nous engager. Le Lebenswelt a assumé une teneur de sens élargie sous l'impact de la conception scientifique. Quand on abstrait les unes après les autres les couches de sens ou "prédicats de signification", on parvient au noyau d'expérience pure du monde. Mon bureau, l'animal domestique, le fonctionnaire, l'officier, le touriste : chaque chose du Lebenswelt possède un substrat perceptible ultime, – pour le monde, c'est la pure Nature, présupposition de l'idéalisation de la Nature exacte des sciences modernes.

Texte N°46. Le Lebenswelt Monde de Valeur. (1930-31) Monde traditionnel, critique des traditions, culture. Le monde est dans tous les cas monde des faits. Le changement de valeur des faits se réalise toujours dans l'horizon de la possibilité d'une confirmation définitive. Ce qui est validé se présente comme proposition, comme jugement tenu pour vrai par tous. Quand il y a divergence de vues, le rétablissement de la congruence est possible, dans la mesure où chacun a l'intention de justifier sa position. La question est de savoir si le monde des faits précède les valeurs de la culture, ou si le Lebenswelt n'est pas plutôt "traditionnel" de part en part. Ex. un billet de 100 Marks a une valeur monétaire renvoyant à la pratique habituelle de notre co-humanité; la fausse monnaie, elle-même, relève d'une critique d'authenticité qui possède le caractère d'un état de choses commun. La langue, la religion, l'art sont des modes de validité du monde des formations culturelles. Chaque formation culturelle a un monde limité; mais dans la communication se constitue un Lebenswelt commun et définitif qui contient toutes les valeurs et toutes les vérités, sans distinction entre faits et valeurs. Dans les cultures "supérieures", la science est en tant que profession. C'est dans notre horizon que la Terre est territoire total d'une histoire universelle et d'une culture mondiale. L'autonomie humaine se constitue dans la critique de toutes les traditions.

Annexe XLIII. Tradition. (1930-31) Quand nous adoptons l'attitude critique, notre horizon contient les différents peuples dans leurs communautés culturelles avec leur vocation à former une unique communauté humaine ayant la Terre comme territoire. Toujours dans cette attitude, les humanités "primitives" sont supposées exclure toute valorisation normative. La tradition d'un peuple forme un continuum d'implication intentionnelle de son passé dans son présent et son futur, une structure comparable à celle de la temporalité individuelle. Toute activité visant un but implique une activité orientée passée dont elle conserve le bénéfice. Le traditionnel est une visée de sens éventuellement inconsciente, mais toujours attestable et critiquable, sauf en cas de survivance [Überlebsel] habituelle dépourvue de fonction.

Annexe XLIV. Communautés volontaires des générations. (1931) Ma tâche est de tirer au clair la valeur ontologique du monde pour moi et, à travers celle-ci, sa valeur ontologique pour nous. Méthode déconstructive : (1) réduction au monde primordial; (2) prise en compte de l'intropathie à l'égard d'autrui. On va de l'abstraction à la concrétion. Le Nous de chaque génération forme une unité sans fermeture stricte, une communauté volontaire; ces communautés volontaires forment des personnalités supérieures hiérarchiquement organisées. Chaque communauté a son environnement avec ses formes d'usages quotidiens, y compris linguistiques [Formen der Lebenssitte, darunter Sprachsitte], qui perdurent à travers un continuel changement. Les hommes progressent par leur interaction et leur intercompréhension vers une culture universelle. Je ne suis pas un Je abstrait, mais le Je d'une humanité historique dans un m

onde historique. Le Lebenswelt est monde spirituel, humanisé. Un horizon vide d'humanité demeure néanmoins pensable, dans la mesure où nous avons la possibilité vide de concevoir les astres comme de nouvelles Terres culturelles [Kultur-Erden].

Annexe XLV. Modes "d'héritage" des valeurs. (1933) Dans l'attitude réflexive du "spectateur non concerné" je trouve le flux continu de ma conscience du monde et en lui l'unité de ce monde à travers ses modes de donnée. Ce qui vaut comme ontique se conserve grâce à une identification continue. Tout ce qui du monde vient à se donner reçoit un caractère de similitude avec un donné antérieur. Dans la mesure où le monde se constitue pour nous dans un héritage et une transmission constants, on peut le désigner lui-même comme tradition. La continuité de tradition interrompue se rétablit par correction. En cette synthèse d'identification de la tradition, quelle part le Je, centre d'affection et d'action, prend-t-il au maintien de l'unité du monde ? Toute étendue de conscience comporte : (1) la congruence permanente du monde; (2) la possibilité d'une annulation localisée de validité et celle d'une correction rétablissant la congruence. Mon activité se meut dans l'univers ontique, univers dont la spatiotemporalité est la forme universelle. Infinie relativité du sens d'être "Monde". La problématique se complique avec la prise en compte des autres parce qu'ils constituent en eux le monde comme moi-même et que j'assume ce qui vaut pour eux comme valant aussi pour moi. La tradition où le monde prend forme pour moi est redevable du "vivre avec d'autres" pour son sens ontologique. Il y a interpénétration mutuelle [Ineinander, Hineinreichen] des traditions des uns et des autres. Nouvelle relativité, intersubjective : pour que le monde soit reconnu comme "le même", il faut que la différence des conceptions du monde soit reconnue grâce à la communication et enfin que ces conceptions différentes soient reconnues comme conceptions subjectives du même monde pour nous. La tradition repose sur une validité ininterrompue; sauf que la mémoire, qui nous présente la chose actuelle comme la même que la chose passée, peut toujours nous tromper en nous faisant prendre une simple ressemblance pour une identité. Nous ne pouvons pas nous contenter de concepts fixes, comme : "tradition", "association", "apperception", – il faut une investigation systématique de la vie de conscience en tant qu'elle associe ma vie propre et la vie étrangère.        

Texte N°47. Élargissement du Monde à l'Histoire naturelle. (1931) Déconstruction abstractive des couches du monde de l'expérience. L'invariance formelle constituée en chaque couche est sauvegardée dans les couches supérieures dans la mesure où les objets des couches inférieures deviennent apparitions d'objets de niveau supérieur. Le Monde en développement est la forme universelle de l'historicité de l'humanité transcendentalement comprise. Notre humanité s'est donnée à elle-même une unité personnelle dans la poursuite d'un but rationnel : l'Histoire comme nouveau Monde. À l'histoire on doit l'ouverture du monde de proximité. Présent et biographie de l'individu, présent et histoire de l'humanité sont en mutuelle corrélation. Quand on passe de l'homme a-historique qui ne conçoit que la suite des générations à l'Histoire, la structure du Monde reste inchangée; même à travers son extension à l'histoire naturelle le Monde demeure Lebenswelt humain. Tout en comprenant les animaux comme des modifications de lui-même, l'homme étend son expérience à la leur. Nous constituons les profondeurs terrestres par extension idéale de la divisibilité des surfaces.

Texte N°48. Situation et Historicité. (1931) L'Umwelt est relatif aux hommes qui y vivent; la transition au Monde de l'ontologie reste une question. §. 1. Situation : La situation communautaire est fondement de validation dans la mesure où elle est l'horizon des intérêts et des possibilités pratiques de l'action en cours. D'une situation à une autre, d'un Umwelt à un autre, la transition est toujours possible. Pour l'être-ensemble [Miteinander] le Monde est la situation totale. Au fondement d'une compréhension indirecte des autres Umwelten, il y a l'invariance de la structure ontologique de mon propre Umwelt à travers son extension par la communication ou l'imagination (l'Extrême-Orient). §. 2. La Patrie et l'étranger : Sur la base de l'invariance du style habituel des choses et des hommes de mon environnement dans l'horizon des mondes natals contigus, la patrie se sépare de l'étranger. Différence entre l'Umwelt des sciences humaines (l'histoire) et le monde des sciences positives. §. 3. Historicité du Lebensumwelt: L'Umwelt est en flux, bien qu'il demeure "le monde de notre époque" et qu'il conserve l'acquis antérieur : objets culturels, symptômes de vie humaine ou animale, effets d'événements naturels passés (l'arbre fendu par un éclair). Les parchemins, les ruines, etc. nous posent la question de l'histoire antérieure, humaine ou naturelle. Quand on s'engage dans la régression infinie qui remonte la tradition en direction des Umwelten antérieurs et de la pure et simple Nature, jamais on ne quitte l'Umwelt de notre humanité actuelle. L'individuel qui intéresse la pratique quotidienne n'intéresse pas l'histoire scientifique. Le présent large et sa généralité typique : "l'après-guerre" est notre horizon vivant de validation. Comment dégager du présent fluent ce qui est typique ? Description du comportement attentionnel. §. 4. Historicité de la Personnalité : La propriété essentielle de la personnalité humaine est que l'homme, sans cesser d'être affecté par la totalité de son passé, vit dans un style de vie voulu par lui. Le présent-passé perceptif contient tous les faits perçus ou remémorés; tandis que le présent-passé personnel ou de situation inclut toutes les valeurs en cours. Je suis l'être-déterminé de mes propres décisions. Pas de vie possible sans correction des anticipations, non seulement dans l'expérience perceptive, mais dans la vie affective et l'activité volontaire. Lorsque je "sacrifie" une validation antérieure, celle-ci est remplacée par une prise de position plus valable qui la contredit.

VIII. La Constitution temporelle du Lebenswelt : Texte N°49. La Temporalisation originaire. (1933) Le champ perceptif du présent s'articule avec le champ mnésique d'un souvenir occurrent. Le décours des vécus dans le flux du présent est tel que la perception présente est temporalisation constante pour une suite de perceptions qui ont, à leur tour, leurs modes propres temporels : "maintenant", "juste passé", "imminent". La remémoration est présentification de perceptions passées. "Perception" désigne : (1) le vécu où est connu le monde spatiotemporel; (2) la phase d'impression originaire pour toute modification. Auto-temporalisation fondamentale : ce qui survient est un "maintenant" dont l'être est de se changer constamment en un "juste passé". En ce jeu de la temporalisation se crée un champ temporel [Zeitfeld]. Il y a implication intentionnelle, non réelle, de la temporalisation dans le temporalisé. L'impression originaire, elle-même, est stratifiée en une totalité simultanée de modes temporels en constant changement, qui tous ont part au "maintenant". Cette structure stratifiée est génératrice de temporalisation.

Annexe XLVI. L'expérience du Présent fluent du Monde. (1930) Mon expérience présente du monde inclut ma certitude de son expérience future et de son expérience passée, une certitude que je peux réveiller le passé et projeter le futur. Pour ce qui est des choses, une synthèse de congruence traverse la correction de leurs apparences. Aussi loin que je remonte dans ma biographie, il y a un monde concordant qu'une vie antérieure a constitué. Le futur est la répétition anticipée de la structure du passé, comme le passé la répétition de la structure du présent. Continuité du style de l'expérience, dont chaque point est seulement point de passage d'un flux où un monde congruent se constitue.

Annexe XLVII. Le Monde apparaissant dans le flux des modalités temporelles. (1936) Le Monde se donne dans un flux qui a ses modalités temporelles et un contenu qui est le noyau perceptif du monde avec sa structure rétentio-protentionnelle. Le monde n'est pas donné qu'à moi seul, il est donné à moi comme à l'un des humains qu'il contient. Tension entre ce qui est proprement donné et ce qui est anticipé et doit être saturé. Auto-donation absolue de mon propre flux expérientiel dans ma réflexion [Selbstbesinnung]. Ce qui du monde est originairement perçu est une coupe sur les réalités de la Nature. La prise en compte de l'intropathie montre que la Nature perçue par moi n'est qu'une apparence d'une Nature qui se constitue dans la synthèse des flux expérientiels des sujets. Le Monde se constitue dans la vie subjective et celle-ci, en tant que vie psychique humaine, est dans le Monde. La méthode d'analyse intentionnelle du sens du Monde part du monde présentement donné à la perception et questionne en retour les horizons non explicites de sa donation. La réduction perceptive de mon expérience à la Nature en sa sensorialité, à mes kinesthèses et mes organes des sens a pour effet que des autres hommes et des animaux je n'ai plus que le corps, non leur corps propre [Körper – nicht ihre Leiblichkeit]. L'intropathie intervient alors pour me donner les autres sujets comme régnant dans leur corps comme propres. Grâce à la mise en commun des flux expérientiels se réalise la compréhension intersubjective des choses simultanément données à chacun. Le sens du Monde présuppose une co-subjectivité qui en a une expérience commune, – et pas seulement moi comme sujet de l'expérience.

Texte N°50. Le Temps du Lebenswelt. (1936) L'unité de ma "représentation du monde" [Weltvorstellung] tient au fait que ce que je vois actuellement : ma chambre, ne se réduit pas à un premier plan, mais renvoie à une possibilité d'extension kinesthésique omnilatérale de mon champ de perception, et au-delà, à la synthèse intersubjective des différentes représentations du monde. La formation de sens du monde a un caractère cognitif dans la mesure où elle n'est pas un décours passif d'images, mais plutôt une saisie active et une mise en relation. L'horizon de ma vie présente : ma carrière professionnelle avec ses vicissitudes (commerçant, scientifique, ouvrier, grand patron), ma vie familiale ou de citoyen, – tous ces horizons s'inscrivent à leur tour dans un horizon d'inconnu. Corrélation entre l'homme adulte normal, son horizon d'humanité et le Monde : pour les Grecs, les barbares n'étaient pas co-constituants du Tout du Monde. Les autres ne sont pas co-porteurs du Monde, sauf s'ils appartiennent à notre humanité. La forme du temps comme système de places fixes à travers le flux des modalités temporelles subjectives et intersubjectives est une idéalisation. La forme ontologique du Lebenswelt, comme Nature, causalité, comme contenant durée et simultanéité de toute chose, hommes et animaux, est l'invariant du flux.

Texte N°51. Périodicité et apériodicité de la Vie quotidienne. (1930) Le monde communautaire – pour autant que les buts d'une vie communautaire peuvent présenter une unité – est pour chacun le domaine de sa maîtrise. L'homme n'a pas que des besoins momentanés, il a aussi des besoins périodiques avec un horizon ouvert de satisfactions à rechercher dans l'intentionnalité d'un effort synthétique. Dans l'horizon des besoins et satisfactions typiques, il y a les besoins corporels, dont la satisfaction réside dans le corps propre. La compréhension d'autrui s'appuie sur l'expérience propre pour les effets de l'instinct, mais elle prend appui également sur la communication des expressions respectives. Les buts de la vie quotidienne sont dans un ordre hiérarchique : assurer l'alimentation quotidienne, élever ses enfants. Les buts de l'instinct sont périodiques et déterminés, les autres buts font place à la volonté et ont une fin : l'âge adulte où l'enfant devient personne dans la communauté. Les esclaves, "sans volonté propre", – une communauté humaine est-elle nécessairement composée d'hommes libres et de dominés ?

Annexe XLIX. Le Sérieux et le Jeu. (1930) La vie sérieuse de l'homme adulte. Le jeu-récréation subordonné à la vie sérieuse et le jeu-plaisir. Qu'est-ce qui fait le sérieux de l'existence adulte ? Une dualité fondamentale : (1) périodisation de l'existence par l'instinct et constitution d'une unité d'effort de toute la vie; (2) communautarisation de la vie instinctive et formation d'instincts supérieurs. D'une part, la pulsion dans le système des kinesthèses qui concourt à sa satisfaction; d'autre part l'activité, mode de transformation de la pulsion obscure.

Texte N°52. Veille et Sommeil. (1932) §. 1. Éveil et assoupissement : La vie est faite de périodes d'éveil reliées entre elles à travers des périodes de sommeil par la remémoration en une chaîne de médiations emboîtées jusqu'au présent. Lorsque je me remémore la période de veille antérieure, je distingue ce que je pensais alors et ce à quoi j'aurais pu penser en fonction de mes intérêts présents. Ces possibilités rétrospectives ont beau être inexistantes, elles n'en sont pas moins importantes pour la constitution. Description de l'assoupissement comme relaxation de l'être orienté du s'occuper-activement-de. Contraste entre le s'abandonner et le s'efforcer d'atteindre quelque chose par force de volonté. Le sommeil est une limite dont on n'a pas d'expérience directe, parce que toute expérience est un mode d'activité éveillée. Le sommeil n'est pas l'abandon d'un intérêt pour un autre, mais un phénomène total de la vie : un mode négatif de l'intérêt. §. 2. L'éveil des intérêts : Le mode de l'affectivité s'altère aussi avec l'assoupissement parce que sa force d'attraction est corrélative de l'effort éveillé. La pertinence : dans mon champ de perception ou mon champ mnésique se détache quelque chose qui me concerne (dans ma vie professionnelle). L'attrait de l'affection est précurseur du s'occuper de (du "mettre la main à la pâte") : continuité de l'affection et de l'action. L'enfant survient : relève de l'intérêt professionnel par l'intérêt paternel ou maintien de l'intérêt professionnel et remise à plus tard de l'intérêt éducatif. Il y a toujours une sphère plus étroite de la concentration de l'intérêt dans le contexte des intérêts de la vie éveillée. §. 3. L'horizon de pertinence : Dans l'état de veille pas d'absence d'intérêt absolue, mais un gradient de pertinence et de non pertinence à partir du monde des intérêts présents du champ perceptif et qui s'étend à l'ensemble du monde de ma vie éveillée. Je suis toujours un sujet du vouloir avec mes buts et mes horizons d'acquisitions. Tout ce que je réveille présente d'avance un aspect d'intérêt, une modalité du vouloir. Pendant la promenade quotidienne mes intérêts professionnels sont "mis en sommeil" dans le contexte total de la promenade. L'ensemble des intérêts forme un réseau des modes du vouloir [Gewebe von Willensmodis] centré sur le pôle-Je, un réseau dont l'entrelacs plus ou moins serré est unifié sous l'Idée d'une vie du vouloir aux buts hiérarchiquement organisés. Ma vie forme avec celle des co-sujets pour le monde commun une unique vie du vouloir interdépendante [ein einziges verflochtenes Willensleben] grâce à l'entrelacs des intérêts personnels réalisé par la communication, ou l'indifférence mutuelle. "Métaphysique" ou "Philosophie" désignent l'explicitation du sens du Monde comme formation intentionnelle du vouloir. L'usage d'outils remplit une fonction d'éveil associatif : la vue de la feuille de papier sur mon bureau le matin suffit à réveiller mon travail de la veille. 
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