Husserl, "Lebenswelt" (fin)

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IX. Expérience corporelle et expérience du Monde : Texte N°53. L'expérience du Monde par l'intermédiaire du Corps propre. (1932) §. 1. Le Monde, profit total [Totalerwerb] de la vie intentionnelle : Dans notre "nous-occuper-de" nous sommes les porteurs de l'être du monde. Ce que la congruence de l'expérience nous rapporte comme bénéfice durable possède un caractère essentiellement subjectif. Même l'inconnu présente d'avance une structure ontologique à déterminer par le progrès ultérieur de l'expérience. §. 1. L'homme dans le Monde : Comment des sujets qui ont d'eux-mêmes une expérience comme hommes dans le monde peuvent-ils être les porteurs du Monde ? Comme objets d'expérience les hommes sont soumis à la causalité; comme sujets d'expérience ils sont ce par quoi il y a un monde. Les hommes ont le privilège d'avoir d'eux-mêmes une expérience consciente. On ne saurait découvrir l'existence des hommes comme on peut découvrir celle du gorille ou du rhinocéros, parce que l'humanité fait partie de notre horizon. §. 3. La possibilité du solus : On ne peut pas penser sans contradiction la possibilité qu'un homme ait une expérience du monde vide d'autres hommes, pas plus que la possibilité d'un monde où des animaux et des hommes se seraient formés à partir d'éléments purement matériels. Un solus ne pourrait pas compter sur d'autres hommes pour étendre son monde fini et donner sens à l'espace-temps infini. §. 4. Le commencement de mon existence corporelle : Paradoxe de la structure rétentionnelle du présent : toute remémoration en implique une autre à l'infini. Comment ma vie de conscience peut-elle avoir commencé, si comme sujet du présent vivant, je dois auparavant avoir été ? Tout commencement est une "rupture" dans la continuité d'un flux. Avec l'éveil mon activité commence, – mais, seulement dans la mesure où j'étais auparavant "endormi" : cet être-endormi est un mode d'existence limite où les activités ont disparu sans porter atteinte à la continuité de la vie. Dans le présent fluent est incluse la conscience du monde comme perception et comme horizons co-visés de passé et de futur, et ces horizons à leur tour sont conscience du monde, etc. Mon corps organique doit avoir eu un commencement : ma naissance dont je ne sais rien que par les autres. Pour un solus, en revanche, pas de limite à la possibilité de régression dans le passé. Quel sens peut donc avoir l'horizon "d'avant le temps dont je me souviens" ? Sauf à m'attribuer une préexistence infinie, il faut que la régression vers un mode plus pauvre d'expérience aboutisse à une limite d'appauvrissement. Que reste-t-il de la Nature quand on fait abstraction de toute ingérence humaine ? Tension indépassable entre le perçu et l'anticipé : le sens du repos est d'être la possibilité du mouvement, et réciproquement. Toutes nos possibilités nous présupposent comme leur porteur. Si le Monde n'est pour nous que dans la mesure où ce "Nous" est le mien, je précède l'être du Monde. Je ne puis me concevoir autrement qu'en relation à d'autres co-sujets du Monde. La subjectivité constituante du Monde peut-elle effectivement être elle-même constituée, sans plus ? §. 5. Nos modes de conscience de nous-mêmes comme hommes dans le Monde : Que veut dire : "Les hommes sont corporellement là" [Menschen sind "leiblich da" oder "da gewesen" : Heidegger, Sein und Zeit] s'ils ne sont pas de simples corps [bloße Körper], mais des réalités "composées" ou "à deux couches" ? Des simples corps nous avons un système infini de perceptions sensorielles possibles, le même système pour tous les sujets. Chaque corps propre diffère des corps physiques dans la mesure où son mode d'expérience pour son propre sujet diffère de son mode d'expérience pour les autres sujets : les corps propres des autres sont pour le premier sujet des corps physiques. En ce qui concerne ses propriétés naturelles, chaque corps propre est comme les autres corps. Comme propriété supra-physique, il possède celle d'être "organe" du sujet dans la perception et l'action. Pour tout corps saisi par moi, mon corps propre est sensoriellement co-éprouvé en même temps qu'il fonctionne en cette expérience de façon kinesthésique. "Mais, toutes ces "sensations" kinesthésiques et intuitions sensorielles ne sont rien de naturel" : la science de la Nature n'en sait rien. Ce sont des complexes de motivations [Motivationszusammenhänge] non localisés dans les corps qui appartiennent au sujet en vigueur en eux ["waltenden" Ich]. Je ne peux pas mouvoir le corps étranger par mes propres kinesthèses, mais j'ai l'expérience de l'être-en-vigueur du sujet étranger dans son propre corps ainsi que de son comportement grâce à "l'intropathie", ou "l'expérience compréhensive", une projection de mon expérience normale sur la sienne.       

Texte N°54. L'expérience du Corps propre fondatrice pour l'expérience du Monde. (1936) §. 1. L'homme en sa dualité psychophysique : Pour la science descriptive le psychique est un fait réel qui inclut la conscience du sujet et son existence corporelle dans la Nature, – pour la science moderne il y a un dualisme esprit – corps physique. La psychologie considère le sujet comme un flux temporel de données conditionné par les processus corporels. La causalité s'exerce sur les corps, dans la mesure où on les considère parmi les autres corps de la Nature; tandis qu'avec les choses dont ils s'occupent, les sujets ont des relations intentionnelles. L'homme concret est substance, c'est-à-dire être permanent. De l'expérience des choses on passe par transfert apperceptif à la connaissance de la région ontologique des choses similaires. La région ontologique de l'homme n'est pas celle du corps physique en général [Körper überhaupt], mais celle de l'organisme spécifiquement humain, dont la spécificité est qu'il est le corps propre d'un sujet. L'homme connaît l'intérieur de con corps [Körper] de façon indirecte dans la mesure où il fonctionne comme corps propre [Leib], de même pour tous les organismes. §. 2. L'expérience non objective fondatrice pour l'expérience objective : L'étant objectif n'est pas ce dont j'ai une expérience primordiale, laquelle ne doit rien à la communication avec autrui, – l'étant est objectif dans la mesure où chacun peut en avoir l'expérience. Le Monde est monde pour tous. Je suis moi-même objectif en tant que je suis accessible par tous les co-sujets. Pour chaque homme, c'est une propriété objective que d'avoir une expérience primordiale fondatrice pour toute l'expérience objective qu'il pourra avoir. "Objectivité" veut dire : connaissable comme étant pour tous. "Tous (les autres)" renvoie à mon expérience d'autrui qui renvoie à une conscience de soi : l'être purement subjectif, sol ontologique de l'être objectif. D'où, l'objectivité du Monde renvoie à une subjectivité non objective : le sujet transcendantal. §. 3. La localisation des sensations est seulement impropre : L'objectivité nommée "corps propre". Grâce à la couche de signifiance [Schichte der Bedeutsamkeit] que chaque homme impose à son corps dans ses actions, il est possible de le comprendre comme exerçant sur son corps un empire kinesthésique. Transition du fonctionnement individuel des organes à leur fonctionnement synergique : lorsque nous entreprenons de soulever une armoire. Est subjectif ce qu'on peut interrompre : la respiration, un mouvement manuel. Les champs sensoriels : couches des corps compris non seulement comme objectifs, mais comme corps propres humains. L'unité de l'expérience préscientifique "homme" est telle que seul le corps possède une spatiotemporalité effective, tandis que le subjectif qui s'y superpose n'a de localisation qu'impropre. Il n'est pas moins absurde de prendre le champ tactile pour une figure spatiale, que de chercher des champs visuels dans l'espace.

Annexe L. La présence de mon corps à toute expérience du Monde. (1931) Je ne peux prendre comme thème mon expérience sans que mon corps y soit inclus. De la Nature je n'ai une expérience que parce que les organes de mon corps sont en fonctionnement. Ce fonctionnement du corps propre n'est autre que mon être actif et affecté. Pas d'objet physique apparaissant sans que je sois corporellement auprès; mais mon corps n'est pas simplement "là" [Dasein, Heidegger], il est l'organe avec lequel j'agis et je pâtis : sous l'intitulé "mon corps", c'est moi-même qui suis comme sujet "incarné". Le fait d'être touché est subjectif et est tout autre chose qu'une juxtaposition spatiale. Le toucher du doigt réunit les mouvements du doigt et de la chose touchée, plus les kinesthèses subjectives. Dualité du corps propre, comme corporel et subjectif. Mon corps est l'incarnation de la permanence de mon pouvoir : le pouvoir de diriger mes mouvements oculaires. Les apparences corporelles ne sont pas indépendantes, elles sont au contraire entrelacées avec le subjectif dans le corps propre. Des autres je n'ai que la perception des corps, – l'intropathie me donne accès à leur propre expérience des corps, et de là à une expérience congruente de la Nature pour tous.

Texte N°55. Le Monde normal. (1918) Le monde de la Nature immédiate est un système d'expérience congruente dans lequel les objets nous sont donnés dans des séries de perceptions plus ou moins parfaites en fonction des circonstances. Les modes de donnée de l'objet perçu renvoient à un mode optimal, l'Idée d'un mode tel qu'on ne puisse lui ajouter aucune détermination, mais seulement lui en ôter, l'Idée d'une variation d'apparitions infinie. Ex. la couleur de l'objet, – vue sous un bon jour. Le monde sensible est donné en rapport au corps propre, comme organe des sens et comme objet pour lui-même. La possible discongruence d'un système partiel de l'expérience est neutralisée dans le contexte des autres systèmes sensoriels. Les perceptions anormales données par les organes dont la fonction est perturbée sont corrigées par les autres organes ou par le témoignage d'autrui. L'anomalie s'explique par le changement de l'organe constaté dans une expérience congruente, ou inféré à partir du témoignage d'autrui. Il doit exister un système d'expérience originaire comme étalon de la réalité en soi; faute de quoi on serait renvoyé de la normalité de l'expérience à celle du corps et réciproquement. L'eldorado du physicien : il ne s'intéresse qu'au monde de l'expérience congruente et aux choses réelles, non aux corps propres et à leurs fonctions sensorielles, que ce soit ceux d'autrui ou le sien. La vérité physique a le caractère normatif et communautaire qui est celui du privilège accordé au monde de l'expérience normale d'un corps normal.   

Texte N°56. Discongruence et anomalie. (1921) Dans les sciences descriptives comme dans l'expérience les discongruences sont mises hors circuit en faveur d'une congruence supérieure de la Nature. La discongruence peut être expectative démentie ou perception anormale dans des conditions anormales qui ne donnent pas l'objet "en vérité". On juge de l'anomalie d'un organe en se plaçant dans le cadre d'une expérience normale. Une Nature intersubjectivement congruente ne peut se constituer que parce que le sujet d'une expérience normale a l'expérience normale de l'anomalie du corps de l'alter ego : le doigt tuméfié (vrai) donne des apparences tactiles (fausses). La Nature se constitue dans la normalité de l'expérience corporelle.

Annexe LI. Normalité solitaire et intersubjective. (1921) Le fonctionnement normal du corps comporte les conditions d'anomalies possibles qui renvoient à l'expérience normale comme critère de vérité. Une normalité intersubjective se constitue dans la vie commune avec l'Idéal d'une approximation des optima sensoriels. Par rapport à cette normalité toute discongruence de la "normalité" d'un autre est portée au compte d'une anomalie de son corps.

Texte N°57. Le paradoxe de la relativité psychophysique. (1926) §. 1. Relativité du Monde à une corporalité normale : La synthèse des systèmes d'apparitions des sujets dans l'unité d'une Nature est rendue possible par l'intropathie. Il y a une possibilité que je n'aie plus l'intuition d'un Monde parce que toutes mes fonctions sensorielles sont devenues anormales. Pour les autres je serais alors devenu complètement fou : une telle anomalie sauvegardant la correspondance régulière entre corporéité et systèmes d'apparences resterait un écart par rapport à la normalité. Le fait que tout ce que nous savons d'un monde est conditionné par nos expériences permet d'envisager la possibilité que chacun ait son propre monde, ou que suite à une mutation phylogénétique le monde puisse devenir autre ou ne puisse plus se constituer : sauf que ces possibilités absurdes ne sont imaginables que sur la base du monde objectif de fait. En tant que sujets de cette imagination, l'éventuelle altération de notre corps ne peut pas nous donner l'expérience congruente d'un monde autre que le monde de notre expérience congruente de fait. Cette harmonie entre notre organisation psychophysique et la possibilité d'un monde est-elle un hasard (l'arbitraire du créateur ou un fait brut) ou une nécessité d'essence ? Dans la mesure où un changement radical de nos apparitions capable de changer la Nature dépendrait encore de la régularité de l'organisation psychophysique, ce changement supposerait que cette Nature soit fixement déterminée et qu'elle contienne les réalités physiques que nous y trouvons en fait. Le Monde est le monde des hommes normaux communiquant entre eux et se comprenant : cette structure de fait ne peut pas être due au hasard. Relativité de la science de la Nature à une corporéité normale et une communauté humaine capable de connaissance. Toute science de la Nature présuppose l'expérience naturelle, où le vrai l'est toujours "jusqu'à nouvel ordre", la correction toujours possible renvoyant le vrai à une Idée. §. 2. Sur la normalité : Quand l'expérience se déroule sans accroc, on a une expérience commune normale sans représentation de normalité. La conscience d'anomalie et de normalité ne se forme qu'avec le contraste entre la congruence et la discongruence des déterminations des choses. La normalité n'est pas une simple moyenne : elle est ce qui jouit d'un droit supérieur. Ex. les malvoyants voient plus mal que les autres. Le normal ressort de soi-même comme un optimum d'expérience dès lors qu'il y a compréhension mutuelle au sein de la communauté. §. 3. Relativité de la vérité au développement de l'instrument de connaissance : La découverte d'instruments, compléments des organes corporels (microscope, télescope). Les hommes développés sont les sujets du Monde, – le même monde que celui des arriérés. Pas de vérité définitive pour le monde de l'expérience, mais une approximation aux degrés infinis. Chaque niveau de développement atteint est à la fois une norme pour la pratique existante et un nouvel objectif : le niveau à dépasser pour avoir une pratique plus riche. "Le Monde" désigne la variété infinie ordonnée des mondes de vérité relative. §. 4. Relativité du Monde à l'organisation corporelle : La teneur entière de l'expérience dépend de l'organisation spécifique des corps propres. De sorte que chaque espèce a son monde relativement vrai, mondes qui nous sont connaissables en leur identité. Grâce à la tradition ou la recherche historique nous étendons notre compréhension, rétrospectivement aux étapes antérieures et prospectivement à une surhumanité future. Toute interprétation est relative à nous, les hommes. Les autres organismes ne peuvent être compris que comme variations de l'organisme humain, leur prototype : c'est ainsi qu'ils ont pour nous un sens. C'est une loi de la possibilité d'un monde que le Monde et d'abord la Nature est essentiellement relatif à l'organisation humaine. Inconcevable sans organisme humain, le Monde n'est pensable que comme contenant nécessairement une organisation telle que celle qui s'est développée jusqu'aux hommes. L'embarras est que si le Monde n'est que l'unité intentionnelle de la variété [Mannigfaltigkeit] de nos modes de donnée subjectifs, nous risquons de tomber dans un idéalisme psychologique absurde consistant à attribuer à ce développement phylogénétique tardif qu'est l'homme une causalité rétrospective à l'égard de toutes les autres espèces animales.

Annexe LII. Difficulté du relativisme subjectif. (1926) Si les hommes se comprennent entre eux comme sujets d'un corps par intropathie, le fait que les apparences du Monde forment pour eux un système commun dépendra de l'harmonie régnant entre le fonctionnement psychophysique du corps des uns et celui du corps des autres. La "normalité" est précisément cette congruence générale de toutes les organisations et fonctions individuelles : une condition très remarquable, vu la contingence de cette organisation corporelle; mais pourtant nécessaire à la possibilité d'une connaissance objective. Si le cours de l'expérience avait été différent le Monde eût été autre : de là, une organisation différente des corps humains eût signifié une altération du Monde et de la Nature.

Texte N°58. Constitution d'un Monde commun. (1930-31) La réduction confère à notre vie consciente le sens absolu de vie transcendantale où le Monde se constitue pour nous. Dans ce monde je trouve mes co-humains, d'abord en tant que normaux. Dès le départ j'ai une intersubjectivité constituée avec la différence normalité – anomalie. L'expérience d'autrui présentifiée par intropathie est essentiellement de même forme que la mienne. Les hommes normaux en leur connexité transcendantale partagent une vision du monde normale. La constitution de l'intériorité des "anormaux" pose un problème d'interprétation transcendantale : le nouveau-né renvoie à une couche de passé qui n'est pas encore la remémoration d'un être au Monde; le délirant renvoie à une vie de conscience qui a subi une destruction du monde prédonné. L'intropathie ne donne accès qu'à l'expérience des co-humains "normalement rationnels". Les hommes anormaux sont des variantes intentionnelles des hommes normaux, une extension de notre communauté. À l'horizon de l'expérience propre et effective, l'anomalie est un domaine d'accès uniquement possible par une intentionnalité médiate.

X. Pluralité des environnements – unité du Monde : Texte N°59. Les Idées de Umwelt et "Monde vrai". (1927) §. 1. Congruence, discongruence et correction : Chacun se sait en relation au même Monde, en une congruence qui n'exclut pas la survenue de discordances locales (illusions). Chaque continuité congruente d'expérience totale forme un environnement congruent qui va en s'enrichissant à travers la variété de ses modes d'apparition. Le conflit des Umwelten et la discongruence intersubjective n'ôtent rien à la certitude du Monde. Dans la libre variation des Umwelten nous saisissons la structure essentielle d'un Umwelt, qui est d'être la présentation subjective d'un Monde objectivement vrai pour nous. Toute lacune de congruence est résoluble en une certitude présomptive. §. 2. Monde et Personnalité : Le vrai Monde est l'indice d'une variété d'Umwelten synthétiquement enchaînés sous l'Idée d'expérience infinie. Ces variétés d'Umwelten coïncident en leur structure de Monde vrai possible. La congruence concerne l'expérience du Monde intersubjective et non l'identification mythique des "hommes-tigres" avec des tigres (Lévy-Bruhl) : pour moi un "homme-tigre" et un tigre, cela fait deux. L'Idée même de faire ressortir une congruence à l'infini est une composante fondamentale de la subjectivité des personnes. La communauté des personnes, en tant que sujet de l'intentionnalité, est orientée vers son Umwelt. Toutes les intentions, connaissances, valeurs et actions font partie du domaine personnel universel. L'a priori d'un Monde d'expérience possible est une formation systématique de la sphère personnelle. L'a priori de la personnalité et l'a priori du Monde sont en inclusion réciproque.

Texte N°60. Les Umwelten individuels et intersubjectifs aspects du Monde unique. (1928) §. 1. La relation au Monde à travers la relation de chacun à son Umwelt : Tout ce que je sais du Monde revient à l'environnement humain où je vis, agis et pâtis dans le mode de conscience subjectif du Monde pour moi. Un monde identique pour tous se constitue par la liaison de mes aspects du Monde avec ceux des autres que la communication rend possible. Ce monde intersubjectif est l'Umwelt des personnes de notre culture. Les personnes ont un Umwelt commun dans la mesure où elles existent les unes pour les autres. Un Je (un Nous) n'est en rapport au Monde que s'il est en rapport à son Umwelt. Il n'y a un Monde pour la subjectivité que dans la mesure où les discongruences n'exigent pas qu'elle renonce à sa présomption de l'effectivité de ce monde. À travers toutes les corrections de discongruences locales court une certitude infrangible de la permanence de l'être du Monde. §. 2. La conception naturaliste de l'homme, sa légitimité et ses limites : Nos recherches scientifiques présupposent l'existence du Monde de même que notre expérience présuppose le fait que ce Monde nous affecte et que c'est sur lui que nous exerçons notre action. Lorsqu'on explicite le sens du Monde contenu comme Idée en chaque forme, on parvient à une forme esthétique essentielle, une "représentation" exprimable, qui n'est autre que celle de l'extériorité des réalités en liaison causale. Chez l'homme cette extériorité devient coexistence du corps et de l'âme et cette causalité, causalité psychophysique : telle est la conception naturaliste de la modernité, qui se donne pour la vérité exclusive. Le privilège qu'elle accorde à la Nature physique favorise une conception de l'esprit comme analogon de l'espace. Mais, si nous prenons pour guide le sens de l'expérience du psychique nous trouvons une "causalité" différente de celle de la Nature : l'essence de l'homme est de se rapporter au Monde par le biais de son Umwelt, un rapport qui réunit l'observateur et le sujet observé dans la même communauté. Intentionnalité de l'affection par les réalités et de l'action sur elles. Le thème des sciences humaines : les personnes et le Monde de l'esprit [die Geistwelt] est entièrement différent de la Nature, – l'homme possède une "substantialité" personnelle.

Annexe LIII. Monde de la vie et Monde vrai. (fin années 20) La vie humaine comporte la différence fondamentale entre le sujet identique des affections et des actions et le Monde qui stimule et invite ce sujet à s'occuper de tel ou tel objet. "Ce que je ne connais pas ne me fait ni chaud ni froid" [Was ich nicht weiß, macht mich nicht heiß]. Le Monde n'est pas scientifiquement fondé en vérité, il est dans un changement et une relativité constants, nonobstant notre certitude de l'existence d'un Monde vrai. Outre ce Monde vrai que la science veut déterminer, il faut rendre justice au concept subjectif de Monde. Il est le Monde immanent à la vie subjective même, pour ainsi dire le monde quotidien [Es ist die Welt im subjecktiven Leben selbst, die Lebenswelt könnten wir sagen]. De ce monde font partie les dieux des païens, que le Christ, le musulman et le juif appellent "idoles" parce qu'ils ne sont pas valables dans leurs propres Umwelten.

Annexe LIV. Relativisme du Monde quotidien. (fin années 20) Du Monde il doit exister une typologie structurale nécessaire a priori, si un Zoulou, un Chinois et un Allemand moderne doivent avoir – comme c'est le cas – l'expérience du même Monde en dépit de la diversité de leurs Umwelten respectifs. Une Esthétique transcendantale en deux parties : (1) l'Ontologie du Monde comme monde de l'expérience congruente du sujet; (2) la Phénoménologie des modes subjectifs corrélatifs. Relativisme remarquable de notre vie : elle présuppose que "le" Monde est donné dans le flux de l'expérience, mais uniquement sous la forme d'un Umwelt en constant changement.

Texte N°61. Le problème de l'être dans un Monde relatif. (1924-25) Un pur monde de choses. L'expérience externe : perception, remémoration, croyance à l'être, détermination, correction, anticipation. Soit la saisie d'un livre dans l'obscurité : aucune affirmation fondée sur la perception ne donne de réponse définitive à la question de savoir ce qu'est la chose en question. Aucune expérience ne donne la chose elle-même. Quand je passe de l'observation de la face avant d'une chose à sa face arrière, je ne suis pas certain que la chose n'ait pas changé entre-temps. Toute "vérité" est simple prétention; mais toute expérience n'en comporte pas moins la conscience de l'existence d'un Monde et de choses existantes. La pratique impose une fin à l'infinité de l'expérience perceptive du fait de son orientation vers les buts du désir et du vouloir et vers la saturation des intentions. Variabilité de la chose comme substrat des intérêts pratiques – fixation de la chose comme pure chose par l'intérêt théorique. Ex. la pièce de monnaie. L'intérêt pour la chose se dirige vers un pôle idéal corrélatif de la poursuite d'une expérience congruente, ce pôle idéal est la vérité de la chose placée à l'infini. Le fait que la connaissance vise ce but rationnel lui permet-il de construire comme approximations les vérités relatives ? Ce pôle éternel indique la direction de la recherche pour les générations de chercheurs qui se relaient dans la poursuite du projet de connaissance. La philosophie, en tant que philosophia perennis, incarne ce progrès qui s'authentifie et cet idéal d'accessibilité pratique.

Annexe LV. Vérités relatives de la pratique – vérités irrelatives de l'effort théorique. (1924-25) La présupposition d'une expérience normale pour la pratique : le champ, à la lumière du jour, non envahi par un glissement de terrain, etc. Pour chaque intérêt pratique l'être vrai est décidé d'avance, les circonstances étant supposées normales. L'idéalisation et l'objectivation d'une approximation itérative infinie dans une continuité idéale des sphères de proximité ramenant tout le lointain à du proche rendent possible d'extraire de toutes les vérités relatives une vérité en soi irrelative.

Texte N°62. Relativisme du Monde proche ou lointain. (1926) À travers le relativisme du proche et du lointain, l'expérience conduit à un optimum qui n'est accessible que de manière contingente. Ex. la réalité pour nous des étoiles inaccessibles tient au fait qu'elles prendraient leur forme vraie si nous pouvions voler jusqu'à elles. La découverte de moyens instrumentaux de rapprochement confère un caractère présomptif au Monde, comme relatif à un certain niveau d'accommodation dont l'optimalité est provisoire. Ce processus de perfectionnement sauvegarde la présomption d'un Monde existant et de vraies choses. L'optimum d'un niveau donné devient présentation imparfaite de l'être véritable du suivant. Ce relativisme est absolutisé par son extension à tous les modes de donnée (outre l'accommodation naturelle). L'être-vrai d'un niveau antérieur se conserve au niveau ultérieur, à ceci près que les buts nouveaux exigent un degré de perfection supérieur. Qu'est-ce qui fonde la possibilité d'identifier des choses considérées à des niveaux de perfection différents ? L'absence de limite au perfectionnement possible entraîne la relativité du visible et de l'invisible. Mais, déjà le monde visible, en tant qu'orienté par le corps propre et la locomotion, est dans un relativisme du proche et du lointain.

Texte N°63. Relativité et Présent spatiotemporel. (1926) Le Monde est : (1) forme ontologique de toutes les anticipations; (2) forme de l'occasionnalité des modes subjectifs d'apparition de l'ontique. Occasionnalité qui est aussi celle des communautés de compréhension humaines eu égard au présent collectif les rassemblant dans un espace de situation donné et à l'harmonie de fait des fonctions sensorielles des participants, de leurs horizons de présomption et de leurs jugements. Comment obtenons-nous la possibilité d'affirmations non occasionnelles ou "objectivement valables" ? Les jugements sur le monde des choses se veulent des jugements sur les choses mêmes en leur identité supra-occasionnelle à travers toutes les occasions possibles. Sont nécessairement supra-occasionnels les jugements renvoyant à une forme a priori du Monde qui reste à déterminer par dévoilement des horizons de sens de l'expérience. Il faut une méthode pour passer de vérités exprimées en des concepts occasionnels à des vérités en soi exprimables en concepts non occasionnels. Une ontologie formelle dégageant la forme a priori du Monde fonderait la possibilité d'une application [Anwendung] de vérités formelles à chaque région ontologique, ce qui donnerait sinon une connaissance des faits individuels, du moins une méthode de mesure applicable au réel individuel comme pôle idéal d'une série d'approximations. La question de savoir si la connaissance du Monde par vérités en soi est bien délimitée renvoie à celle de savoir s'il est concevable d'anticiper le domaine de l'esprit [Geistigkeit] selon ce même mode formel.

Texte N°64. Relativité des Jugements aux circonstances. (1926) §. 1. Relativité causale des jugements d'expérience : La relativité des choses empiriques tient à ce que leur expérience a un horizon de sens dont la détermination congruente reste à l'état d'anticipation. Au sens des étants appartiennent variabilité et dépendance des circonstances. Tout jugement empirique a une visée qui transcende l'instant actuel et enveloppe une infinité de causalités inconnues, mais dont la connaissance pourra changer la valeur de vérité du jugement en question. Les jugements empiriques sont les explicitations d'évidences variables. Pour conférer un caractère objectif au jugement il faut y inclure l'énoncé de sa relativité à la situation du sujet : – mais cette condition est inapplicable parce qu'elle renvoie à l'infini. §. 2. Relativité des données à la sensorialité : Tout fait empirique présuppose l'expérience intersubjective d'un Umwelt commun. Compensation possible des anomalies sensorielles pour les qualités primaires des choses, non pour leurs qualités secondaires. Les organes de perception des sujets doivent fonctionner de la même manière, au moins pour une certaine couche de caractéristiques des choses, de façon à sauvegarder l'identité de ces choses dans un monde identique pour tous. La normalité comme moyenne entre les sujets communicants ne distingue pas les qualités primaires des qualités secondaires. Les individus dont l'anomalie sensorielle concerne tous les sens perdent l'expérience du Monde ou dépendent de l'expérience du Monde des autres. Le Monde est monde commun pour une humanité normale : une invariance sauvegardée par la variation individuelle des personnes, dont l'expérience du Monde peut être imparfaite ou être abolie. Mais, l'humanité normale ne se réduit pas à une moyenne, sinon une humanité devenue aveugle serait encore normale : la normalité implique un optimum perceptif, une richesse de contenu sensoriel maximale et le renvoi de toute caractéristique empirique à une objectivité.

Annexe LVI. Tout est en relation avec tout. (1930) Chaque étant possède des déterminations relatives en rapport avec tous les autres étants. Toutes les déterminations empiriques d'une chose sensible lui viennent du contexte de l'expérience. Une chose empirique n'a pas d'être en soi. Dans la mesure où les jugements empiriques sont la description de l'intuition d'une chose ils ne peuvent pas être en soi et pour soi vrais. Ce relativisme qui a inspiré la Sophistique et le scepticisme antique a été validé par la conception scientifique.

Texte N°65. L'Idée d'être en soi et la relativité de l'être du Monde et des valeurs ontologiques. (1932) L'Idée de "l'étant", comme cela même auprès de quoi nous sommes dans l'expérience, demeure complètement occulte. Toute certitude empirique acquise laisse ouverte la possibilité de sa suppression par une évidence contraire. Les Anciens n'ont pas reconnu la relativité de l'être à une validation [Gelten] : une chose absolue, un monde absolu sont des non sens. Aucune expérience ne donne la totalité des propriétés d'une chose. L'adéquation, ou donnée omnilatérale instantanée (intuitus originarius divin) est absurde. L'étant est toujours un étant jusqu'à maintenant et pour nous. Le monde existant n'est rien en dehors de la relativité de cette validation ontologique. Le Monde a toujours un horizon d'indétermination à déterminer et d'anticipations à corriger in infinitum. Cette relativité ne retire rien au fait que le Monde est et que tout l'étant ne peut pas être pure apparence. Le flux entier de l'expérience est un contexte de confirmation. Ex. cet arbre, tel que je le perçois, – et tel que je comprends par intropathie qu'un autre le perçoit. Notre vie commune comporte un univers de certitudes ontologiques durables où surviennent des croyances modalisées en attente de certitudes nouvelles. Le concept d'être vrai et d'assertion vraie est emprunté aux réalités individuelles de l'expérience, en une situation répondant aux intérêts actuels d'un cercle limité de compagnons d'existence. C'est par un total déplacement de sens [Sinnverschiebung] qui suspend [aufhebt] le sens ontologique du Monde et de ses réalités qu'on passe à l'Idée d'un être en soi du Monde situé à l'infini. La philosophie et la science à leur début et toute la philosophie ultérieure sont tombées dans cette substitution du concept de vérité par l'Idée d'être en soi. Socrate : la "doxa" critiquée au nom de l'évidence apodictique du Beau et du Bien, – pour le sage. Platon : l'intuition épistémique remplace la vision empirique. Toutes les sciences, comme rameaux de la philosophie, sont grevées d'une substruction métaphysique d'après quoi la science exacte confirmerait l'efficacité d'une Raison qui donne ce que ne saurait donner l'expérience : un en soi métaphysique, des éléments inaccessibles aux sens en leur ordonnance nomologique. La philosophie moderne n'a retiré au vrai en soi des sciences de la Nature son caractère métaphysique que pour lui substituer de nouvelles substructions métaphysiques : le Monde conserve son en soi comme être vrai supra-subjectif. Chez Kant, l'âme humaine a son être en soi dans le pouvoir transcendantal qui informe a priori toutes les formations de l'expérience. Ce pouvoir transcendantal, inaccessible en son activité productrice, il faut l'admettre par substruction sur la base de l'a priori synthétique se manifestant dans les connaissances effectives.

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