Compte-rendu de Jean Petitot dans Scolia 27/2013

Publié le par phenomenologica

Jean Petitot, Cognitive Morphodynamics. Dynamical Morphological Models of Constituency in Perception and Syntax, Bern, Peter Lang, 2011:

            Nous percevons un monde de choses, d’événements, de mouvements, de processus, etc., dont les formes intuitivement appréhendables sont remplies d’un contenu qualitatif riche et varié. C’est le monde tel qu’il apparaît à la conscience du sujet percevant, et tel que le locuteur d’une langue naturelle est équipé des formes expressives appropriées pour le décrire : le monde phénoménal. Or, la physique fondamentale ne reconnaît que des particules élémentaires et des interactions locales entre ces particules parce que ces particules et leurs interactions sont nécessaires et suffisantes pour l’explication causale de la réalité objective, quoi qu’il en soit des formes et qualités sous lesquelles cette même réalité pourra apparaître au sujet percevant, quoi qu’il en soit des formes verbales que le locuteur emploiera à la décrire. Ce contraste entre la réalité ontologique du monde physique et l’apparence phénoménologique du monde de la perception et de la communication a inspiré un préjugé traditionnel selon lequel le domaine de la connaissance objective serait limité aux interactions microscopiques de la matière, tandis que les formes et qualités du monde phénoménal, en tant que projections contingentes de l’esprit humain sur un substrat matériel indifférent, seraient privées de valeur objective. Jusqu’à une évolution récente, un pareil préjugé avait dominé les sciences cognitives, lesquelles assumaient l’existence d’un fossé entre, d’une part, la description physique des ondes lumineuses ou sonores et des variations de pression du milieu sur les capteurs cutanés et, d’autre part, les états mentaux qui encodent les valeurs de ces paramètres physiques de façon à en permettre le traitement cognitif dans le système de représentation et de computation interne à l’esprit humain. L’arbitraire axiomatique de ce codage de l’information externe impliquait que le format de l’information cognitive se superposait, sans en être modifié en retour, au flux des causalités sous-jacentes dans l’environnement ou le cerveau. Mais, par la même occasion, aucune correspondance n’était a priori sauvegardée entre la représentation cognitive de la scène visuelle ou auditive du sujet percevant et la description syntagmatique des énoncés verbaux sur la base des règles syntaxiques du système de compétence linguistique du sujet parlant. L’objectivisme physicaliste de la conception de la nature matérielle se doublait d’un réductionnisme cognitiviste ramenant l’expérience phénoménale des sujets à la projection de (ou l’extraction d’invariants par) la structure de chaque système cognitif spécialisé, en fonction de chaque modalité perceptive. Si bien que la théorie de la cognition achoppait sur une opacité irréductible à deux niveaux : d’une part à l’interface entre la causalité physique ou le fonctionnement cérébral et les représentations et opérations cognitives, d’autre part à l’interface entre les mêmes représentations et opérations cognitives et l’expérience vécue par les sujets, en tant que les choses qu’ils veulent et peuvent normalement dire sont précisément les choses qu’ils perçoivent. Mais la matérialité physique considérée en sa microstructure causale a-t-elle le monopole de l’objectivité ? Les formes sémantiques de la perception et de la communication intersubjective sont-ils des reflets de la cognition humaine sans ancrage dans les référents objectifs d’une nature encore muette et non perçue ? Les nouvelles sciences des systèmes complexes ont soulevé ces questions, ce qu’elles n’ont pu faire qu’en dissociant l’objectivité d’avec la matérialité et la causalité au sens de la physique classique. Un système complexe comme l’organisme humain se distingue du plan fondamental des éléments et interactions élémentaires de la matière composante par le fait qu’il comporte une stratification en plusieurs niveaux d’organisation depuis les mouvements aléatoires des particules élémentaires jusqu’aux formes perceptives et sémantiques du monde perçu. Bien que les transitions d’un niveau d’organisation à l’autre n’aient pas le caractère prévisible d’un déterminisme causal, le processus de la morphogenèse qui s’y déploie demeure rationnellement compréhensible grâce aux ressources conceptuelles des théories mathématiques des singularités (par opposition aux évolutions régulières) et des théories physiques des phénomènes critiques (par opposition aux systèmes physiques à l’équilibre). Si l’on admet que la rationalité ne dépend pas uniquement du suivi continu jusque dans les différences infinitésimales de toutes les phases d’un processus, cette rationalité peut aussi être assurée par le biais de la simulation du processus concerné par l’évolution d’un système physique de différente nature, pourvu que ce système présente assez d’analogie avec le premier pour que la description de son fonctionnement puisse tenir lieu de modèle théorique pour le premier système. La disponibilité de cette approche rationnelle des systèmes complexes rend possible une objectivation inédite des conditions matérielles de la saillance ou de l’émergence des formes perceptives et sémantiques en les rattachant à des singularités d’évolution et des écarts par rapport à l’équilibre thermodynamique à un niveau d’organisation inférieur. Avec ce rationalisme dynamique de la morphogenèse du sens Jean Petitot présente une alternative au formalisme syntaxique de la grammaire générative et au représentationalisme de la science cognitive classique, une alternative qui promet de sauver notre intuition de sujet percevant et parlant qui est celle d’une continuité de sens allant des formes muettes encore du monde perçu aux catégorisations sémantiques et syntaxiques du discours.       

Jean-Luc Petit

Université de Strasbourg

Publié dans philosophie

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