La constitution de l'espace (suite)

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Leçon V : Situation épistémologique de la question de l’espace :

 

I. Affinité entre la situation épistémologique de la question de l’espace dans les années 30 et la situation contemporaine.

      Le contrecoup de la formation des géométries non-euclidiennes n’aura pas été senti seulement au plan de l’intuition naturelle de la spatialité, par les exigences de relativisation et de rééducation qu’elles faisaient naître. Leur impact s’est propagé à la physique et à l’astronomie grâce à la preuve du fait que ces manières inédites d’organiser l’espace pouvaient répondre aux besoins de la description physique de la nature d’une façon plus satisfaisante que l’espace absolu de Newton.

      Au-delà, par exemple dans le domaine des arts et de la théorie esthétique, n’ont pas manqué les essais pour mettre en relation le renouvellement de la conception géométrique de l’espace et les mouvements ou écoles de peinture et d’architecture du début du XXe: cubisme de Picasso et Braque, art abstrait, constructivisme russe, etc.

      Peut-être moins remarquées mais non moins significatives ont été les tentatives pour évaluer l’effet produit sur une science de l’homme qui venait juste de se séparer de la philosophie : la psychologie. La psychologie allemande, plus particulièrement, était le théâtre de la naissance d’une nouvelle approche de la perception et de la connaissance en réaction contre la tradition empiriste issue de Locke.

      L’empirisme se focalisait sur les sensations élémentaires et leurs images dans l’esprit qu’il se préoccupait de reconstruire en négligeant le rapport du sujet percevant à l’espace objectif. L’existence d’un espace physique source des stimulations externes à l’organisme était assumée sans discussion à la façon dont l’espace géométrique était assumé pour la construction et l’étude des propriétés des carrés des triangles ou des cercles.

      L’idée de la Gestalt que l’espace avait une structure déterminée, comme corrélat de la perception d’un sujet orienté vers les totalités perceptives que sont ses objets, cette idée rejoignait implicitement Einstein qui ramenait la notion de force d’inertie de la Mécanique de Galilée et Newton à la forme géométrique de l’espace-temps :

      « De par la dualité intrinsèque existant entre la caractérisation de la géométrie de l’univers et celle de l’énergie-impulsion dans cet univers, les ‘forces’ sont relativisées à la nature de cette géométrie : elles vont jusqu’à apparaître ou disparaître selon la nature géométrique de l’univers que l’on choisit a priori pour décrire les comportements physiques (F. Bailly et G. Longo). »

      Nous allons aborder un philosophe (Ernst Cassirer, 1874-1945) qui possédait l’ampleur de vues et la profondeur de culture nécessaire pour ressaisir la signification générale, la structure de la nouvelle situation épistémologique ainsi créée.

      Soyons attentifs au fait que toute tentative de synthèse entre des domaines du savoir et de l’expérience humaine à première vue aussi séparés et hétérogènes est une entreprise fort différente d’une description de faits positifs. L’éclairage qui est jeté sur la situation épistémique en dégage une forme intelligible, mais une forme contingente qui tient de la structure narrative de l’historien et qui retient une dimension d’engagement personnel ou rationnel ou encore de prédiction réalisatrice au sens des économistes. Les traditions, les révolutions, les réactions, etc. font un tableau mouvant où le fait de repérer une évolution et de fonder sur elle un pronostic tient plutôt du pari que de la constatation.

      Cassirer, comme Merleau-Ponty, ont pu voir dans la Gestalt le point de départ d’une révolution en psychologie qui allait mettre cette science en harmonie avec les changements fondamentaux de la conception de l’espace. En fait, la psychologie comme institution académique a montré une inertie non prévue par ces pronostics enthousiastes.

      Jusqu’aux années 60 la psychologie expérimentale ne s’est pas aventurée hors d’un behaviorisme crispé sur une imitation servile d’une science physique banalisée, ignorée en fait dans ses transformations fondamentales. Et la relève n’a été prise par la psychologie cognitive qu’au prix d’un dogmatisme non moins crispé sur les positions d’un naturalisme physicaliste et d’un mentalisme des représentations héritage non reconnu de la psychologie empiriste traditionnelle.

      Notre enquête sur les programmes de construction, genèse ou constitution de l’espace au XXe s. prend son sens dans le contexte d’une situation similaire. Le dilemme actuel tient au fait que les sciences cognitives ignorent l’héritage de ces programmes, ou montrent peu d’empressement pour le recueillir. La raison en est sans doute le dogmatisme de l’espace qui va de pair avec un usage non critique des notions de causalité et de représentation : Si les choses sont déjà là toutes faites en dehors et indépendamment des organismes percevant et agissant que nous sommes, alors l’espace est le contenant amorphe des objets physiques et ne doit rien aux interactions de ces organismes avec leurs objets de perception ou buts d’action.

      Toute une science classique réduite à une doctrine pédagogique conventionnelle tient lieu de fond idéologique pour la majorité des travaux sur la cognition. La « naturalisation de l’épistémologie » prônée de façon passablement ambiguë par Quine est interprétée comme pur et simple remplacement de la philosophie de la connaissance par une psychologie de la cognition. Un remplacement aveugle à l’idéalité et la normativité des objets de connaissance.

      Dans ces conditions, on peut se demander quelles chances ont d’aboutir les efforts déployés par quelques philosophes, mathématiciens ou neurobiologistes, pour se dégager des présupposés dogmatiques afin de mieux comprendre les modes de structuration de l’espace dont témoignent les mécanismes du cerveau mis en évidence par les neurosciences récentes.

      Le repérage dans les données nouvelles des neurosciences, sous l’éclectisme officiel et l’hétérogénéité réelle des sciences cognitives, d’une piste de recherche orientée vers la refonte du concept d’espace tient du pari sur l’avenir, sinon de l’engagement militant. Militant, au sens où ces entreprises minoritaires pourraient trouver dans la tradition phénoménologique, transcendantale ou existentielle, un cadre conceptuel alternatif par rapport à l’idéologie empiriste et analytique des représentations du camp majoritaire.  

II. Le concept de groupe et la théorie de la perception (1938) : Analyse de l’article de Cassirer traduit par P. Guillaume in Journal de Psychologie normale et pathologique:

1)      Dans une première partie, Cassirer évoque d’une part le mémoire de Helmholtz de 1868 ‘Sur les faits qui sont à la base de la Géométrie’, d’autre part La science et l’hypothèse de Poincaré.      Ces deux auteurs ont en commun leur effort pour relier la psychologie de la perception aux structures les plus générales de la pensée de l’espace. Les perplexités éprouvées par nous à la fois devant « l’empirisme » de Helmholtz et « l’apriorisme » de Poincaré sont éclairée par l’introduction du concept de groupe :

     Groupe = l’ensemble des opérations A, B, C, telles que la combinaison de deux d’entre elles, donne une 3e opération qui fasse partie de cet ensemble (A ○ B = C) (Sophus Lie et Felix Klein). 

     Entre Helmholtz et Poincaré est intervenue l’émergence du concept de groupe, contrecoup de la découverte des géométries non-euclidiennes. Le problème que Helmholtz s’est posé sans pouvoir le résoudre, dans le prolongement de l’Optique physiologique, au croisement de la philosophie transcendantale de Kant (« Il était kantien, et l’est resté, puisqu’il acceptait la conception de l’espace comme forme ‘transcendantale de l’intuition’) et de ses intuitions sur le rôle de notre expérience de la motricité volontaire, ce problème est décisivement résolu par Poincaré. Poincaré a bien vu que le point de vue supérieur du concept de groupe créait une possibilité de fondation psychologique et logique de la genèse construction de l’espace.

     Au plan psychologique, il y a la possibilité pour un sujet percevant de reconnaître à travers le flux changeant de ses impressions le mouvement d’un objet dans l’espace grâce à son pouvoir de compenser un changement pour revenir à l’état initial.

     Au plan logique, il y a le processus a priori de formation du concept de l’espace géométrique à partir du concept absolument général du groupe des déplacements. La perception apparaît dès lors comme « la cause occasionnelle » de la formation des concepts géométriques qui en donnent l’explication.

2) Cassirer est conscient du caractère hypothétique du pont ainsi jeté entre la psychologie et les mathématiques :

« On reconnaîtra volontiers qu’il y a là un enchaînement de pensées original, et d’une originalité très séduisante. Mais aussi bien les psychologues que les mathématiciens se refuseront à faire un pas de plus et à reconnaître que Poincaré fût sur la voie d’un problème méthodologique essentiel, problème que les mathématiques et la psychologie ont à attaquer de différents côtés. On ne trouve là, semble-t-il, qu’un de ces aperçus ingénieux propres au penseur et à l’écrivain qu’était Poincaré. [Dernièrement Pierre Jacob parlait du slogan behavioriste de Poincaré à propos de sa définition motrice du point.] Mais je crois que l’état actuel de la psychologie de la perception nous oblige à faire une autre réponse. Dans les considérations qui suivent, nous entreprenons de montrer qu’il existe une relation intime entre le concept mathématique de groupe et certains problèmes de la psychologie de la perception dont la forme s’est cristallisée de plus en plus nettement dans le développement de la psychologie moderne ; une relation qui intéresse la théorie de la connaissance. [Aujourd’hui on dirait une relation cognitive, mais au risque de masquer l’existence d’un problème de différence de niveau et d’articulation entre niveaux distincts.] Pour cela, il nous faut voir loin, car il s’agit de jeter un pont entre deux domaines qui, considérés dans leur contenu scientifique, paraissent tout à fait disparates. Mais ne nous laissons pas tromper par cette hétérogénéité de leur objet. Le fond du problème qu’il s’agit d’exposer ici n’est pas ontologique, mais purement logique. Ces considérations tendent finalement à mettre en lumière un type de formation de concept, dont l’expression la plus claire se trouve dans certaines créations tout à fait abstraites de la géométrie moderne. Mais cette formation n’est pas limitée à cette seule sphère ; elle est d’une valeur et d’un usage beaucoup plus généraux ; elle s’étend plus loin et plus profondément ; et, pour employer une image, elle enfonce ses racines jusque dans le sol de la perception elle-même. Car la perception, elle aussi, ne peut se comprendre dans sa nature spécifique, dans sa signification et dans sa structure d’ensemble, que si on admet en elle certaines causes et certains facteurs d’ »organisation », de coordination, de « synthèse ». [Suit une citation de l’Optique physiologique sur « l’existence de la loi dans le phénomène.] Cette « appréhension du phénomène par la pensée » est la tâche commune à toute connaissance : elle constitue aussi… l’intermédiaire entre le système logique des concepts géométriques et la phénoménologie de la perception sensible. »

3) Dans un second chapitre, Cassirer tente de ressaisir l’esprit de la géométrie moderne, tel que Félix Klein l’a caractérisé dans le Programme d’Erlangen (1872). La nouvelle perspective oppose la considération d’un objet spatial en un certain lieu et en un certain temps (hic et nunc) à la considération de ses propriétés géométriques :« Les propriétés géométriques des figures doivent toujours pouvoir se traduire dans des formules qui ne changent pas quand on change le système de coordonnées, et inversement toute formule qui reste invariante en ce sens, dans certaines transformations de coordonnées, représente une propriété géométrique (Klein). »

      De sorte que deux figures spatiales équivalentes, modulo une de ces transformations « ne sont que des expressions d’un seule et même être géométrique » : « La géométrie projective (dont le groupe des transformations est plus riche que celui de la géométrie d’Euclide) s’est développée quand on s’est habitué à considérer comme identiques la forme primitive et toutes celles qui en dérivent par projection dans un langage qui met en évidence leur indépendance par rapport aux changements liés à la projection (Klein). »

      Ex : une ellipse, une hyperbole et une parabole forment une seule sorte de section conique. « Le progrès va des déterminations purement locales aux déterminations rigoureusement spatiales. « Locales » sont toutes les données qui peuvent être communiquées par un simple geste démonstratif, par un tode ti au sens d’Aristote. » En revanche, « le concept géométrique rassemble ces déterminations locales de façon à former par leur réunion un nouveau tout : le « système de l’espace » apparaît. (Cassirer) ».

3) Une troisième partie est consacrée à une analyse de la structure du monde perçu sur la base de la psychologie moderne, c-à-d. la Gestalt. Cette structure ne peut se résoudre en l’agrégat des sensations élémentaires de la psychologie empiriste. Cassirer cite A. Gelb (collaborateur de Goldstein) sur la constance de la couleur, de la forme et de la grandeur de l’objet visuel (Die ‘Farbenkonstanz’ der Sehding). Il note le fait que les psychologues n’ont pas manqué de voir la dimension épistémologique de ces données phénoménologiques : « Si on suit l’exposé des faits chez les différents psychologues, on y rencontre toujours deux concepts essentiels qui nous sont familiers dans un autre cercle d’idées : celui de l’ »invariance » et celui de la « transformation ». Les conditions objectives de l’excitation ne sont pas seulement « calquées » par la perception, mais elles sont « transformées » dans une certaine direction… La question que je voudrais poser en premier lieu est celle-ci : est-ce par un pur hasard que, dans la relation pure et simple du fait psychologique, se glisse un concept appartenant à la théorie des groupes ? »

      Il précise cette analogie en rappelant que la pensée géométrique part de l’intuition mais s’en affranchit par le fait que le groupe de transformation pris pour base l’oriente vers l’une ou l’autre des géométries possibles : « Les phénomènes de constance de la perception nous montrent qu’une orientation de ce genre existe déjà sous une forme implicite dans la perception et détermine dans une large mesure sa structure. Ici aussi notre regard ne s’attache pas au particulier, à ce qui est donné ici et maintenant pour s’y absorber complètement et s’y perdre en quelque sorte. Il le dépasse, il le situe dans un certain contexte. Et selon le contexte auquel il la subordonne, cette donnée particulière prend aussi un « aspect » différent… L’image perçue est, elle aussi, orientée par rapport à certains groupes de transformations possibles. Elle devient autre quand nous considérons un autre groupe, qui détermine les « invariants » de la perception. »

      De là, il revient à Helmholtz, qui dans sa double intention empirique et géométrique, avait « fait sortir l’espace de la perception d’une sorte de mathématique inconsciente. » Puis à Poincaré, qui corrigera Helmholtz en rappelant que « les axiomes de la géométrie ne peuvent pas se concevoir comme de simples propositions empiriques… sans méconnaître leur nature purement logique ». La synthèse des points de vue mathématique et psychologique se réalisera en les replaçant l’un et l’autre dans l’optique d’une connaissance objective possible : « L’analyse critique de la connaissance doit reconnaître que la « possibilité de l’objet » repose sur la formation de certains invariants dans la fluctuation des impressions sensibles – qu’il s’agisse des invariants de la perception ou de ceux des concepts géométriques et des théories physiques – ; que la position d’une existence objective et d’une structure objective n’est possible que par la réalisation de constances de ce genre… la recherche de la constance, l’intention dirigée vers certains invariants est un trait caractéristique de la perception, une fonction qui lui est inhérente, et cette fonction est la condition d’existence tant de l’intuition d’une réalité objective que d’une connaissance objective. »

4) Un quatrième et dernier chapitre accomplit le mouvement de reprise philosophique où la théorie kantienne du schématisme de l’imagination transcendantale est réinterprétée par le concept de groupe. Le schème d’un concept de l’entendement n’est pas une image de la sensation. La différence entre les deux est que le schème est une règle qui élève à la généralité les concepts perceptifs : « Pour l’exprimer avec concision et précision, on peut dire que la règle est le groupe de transformations auquel on rapporte la modification de l’image particulière. »

      Cassirer cite Bühler (Sprachtheorie 1934) : « La connaissance du facteur de constance dans la fluctuation des conditions externes et internes de la perception est, sous un vêtement moderne, une réalisation du principe saisi par Kant dans sa doctrine du schématisme. »

      La psychologie a-t-elle fait un pas dans la découverte de cet « art caché dans les profondeurs de l’âme humaine » qu’est pour Kant le schématisme. Cassirer cite alors Kritik der reinen Vernunft : „das Bild ist ein Produkt des empirischen Vermögens der produktiven Einbildungskraft, das Schema sinnlicher Begriffe (als der Figuren im Raume) ein Produkt und gleichsam ein Monogramm der reinen Einbildungskraft a priori, wodurch und wonach die Bilder allererst möglich werden, die aber mit dem Begriffe nur immer vermittelst des Schema, welches sie bezeichnen, verknüpft werden müssen, und an sich demselben nicht völlig congruiren (B 180)“.

      La solution de Cassirer est que : « La perception ne consiste pas dans la simple multiplicité des impressions, dans les ‘polygrammes’ de la sensibilité, elle ne s’explique pas suffisamment par une fonction purement reproductrice, par les ‘engrammes’ de la mémoire. Sur ces engrammes et ces polygrammes se construit sa propre fonction spécifique : le monogramme de l’imagination. Chaque invariant de la perception représente en fait un de ces monogrammes, un schème vers lequel les expériences sensibles particulières sont orientées et conformément auquel elles sont interprétées. »

      Sur cette possibilité de la stabilisation d’invariants dans le flux sensoriel se fonde le pouvoir objectivant que Kant reconnaissait à l’imagination, – tandis que Hume qui croyait la vérité dans la sensation immédiate ne voyait en elle qu’une source d’illusions.

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