La phénoménologie comme science cognitive (cours de M1)

Publié le par Jean-Luc Petit

PL10GM10 : Philosophie générale (Master 1e année)

« La phénoménologie comme science cognitive »

La phénoménologie s’est forgée dans la lutte de la philosophie, de la logique et des sciences du langage et de la société contre le « psychologisme » de la psychologie naissante. Aujourd’hui, la phénoménologie trouve dans un dialogue constructif avec les sciences de la cognition et du cerveau une nouvelle occasion de développement. Le sens de cette évolution.

J. Petitot et al., Naturaliser la phénoménologie, CNRS Editions 2002.

A. Berthoz et J.-L. Petit, Physiologie de l’action et phénoménologie, Odile Jacob, 2006.

F. Grammont et al., Naturalizing Intention in Action, MIT Press 2010.

S. Gallagher, D. Schmicking eds, Handbook of Phenomenology and Cognitive Science, Springer 2010.

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1.1              Rétrospective : On pourrait faire une histoire du thème « la phénoménologie – science cognitive ». Cette histoire devrait mentionner des événement-clés et des séries régulières d’Ateliers, des revues spécialisées, des ouvrages collectifs, un mouvement éditorial, des groupes de réflexion et des personnalités marquantes. Il y aurait à évoquer un contexte plus large de révolutions scientifiques : la révolution cognitive, la révolution des neurosciences cognitives, la fondation d’une nouvelle « science de la conscience », mais aussi des résurgences : le renouveau des études husserliennes avec des convergences, des divergences et des crises aboutissant à des ruptures, etc.

1.2              Le Foreword du volume Naturalizing Phenomenology de Stanford U Press (1999) donne des indications utiles. On y apprend notamment que le groupe de recherche « Phénoménologie et Cognition » animé par Jean Petitot et Francisco Varela dans le cadre du CREA (Ecole polytechnique) a été fondé en Octobre 1993. Ce qui est réconfortant dans la mesure où le premier Atelier « Philosophie de l’action et neurosciences » organisé par moi suivant le même modèle dans le cadre du Centre d’Analyse des Savoirs Contemporains à l’Université des sciences humaines de Strasbourg a eu lieu pas plus tard que le 23 Novembre 1993 [http://jean-luc.petit.over-blog.com/79-index.html].

2.1              Pour regrouper cette masse de réunions, de débats et de publications et y dégager un ordre, éventuellement y déchiffrer un message, on pourrait les encadrer entre deux publications majeures, qui elles-mêmes font écho à deux événements. D’une part le grand Colloque de Bordeaux « Actualité cognitive de la Phénoménologie – Les défis de la naturalisation » des 19-21 Octobre 1995 dont les actes sont dans le vol. Naturaliser la phénoménologie (CNRS 2002), trad. fr. du vol. de Stanford ; d’autre part, la Conférence « Phenomenology and the Science of Consciousness » des 26-29 Mars 2008 à l’Université de Floride Centrale, Orlando, une réunion plus confidentielle mais à la base du monumental Handbook of Phenomenology and Cognitive Science éd. Shaun Gallagher et Daniel Schmicking, Springer, 2010.

2.2              La comparaison entre le programme philosophique et scientifique défini dans l’Essai introductif du vol. Naturaliser la phénoménologie et l’état présent de la situation tel qu’il ressort de la 1ère Partie : Phenomenology and Experimental Cognitive Science du Handbook of Phenomenology and Cognitive Science peut nous aider à retracer et à évaluer l’évolution dans ce domaine durant les 15 années passées.    En gros, partant d’ambitions très élevées et d’exigences théoriques fortes, l’entreprise de phénoménologie comme science cognitive a pris une allure de croisière en même temps qu’elle est devenue à la fois plus œcuménique à l’égard des autres branches de la tradition phénoménologique et plus pragmatique dans son rapport aux contributions empiriques à la recherche cognitive.

2.3              L’Essai introductif de 2002/1999 s’intitule : Combler le déficit : introduction à la naturalisation de la phénoménologie. Ce n’est pas un simple manifeste. C’est la formulation d’un défi, un examen de la difficulté à surmonter et l’ébauche d’une méthode. Les sciences cognitives prétendent traiter les systèmes cognitifs (sujets connaissants humains) comme des objets de la nature passibles de la même approche empirique et théorique que les objets physiques (ou les êtres vivants). Or, si les sujets humains peuvent effectivement être appréhendés comme objets parmi d’autres dans la Nature, ils ont cette caractéristique unique d’être aussi les êtres pour lesquels il y a des objets. Ils sont des consciences de quelque chose. Une fois qu’on aura complètement décrit les propriétés des humains comme systèmes cognitifs, rien n’aura encore été dit de cette capacité humaine qui fait de tout objet un objet possible pour l’homme. Tel est le « déficit d’explication » qui grève la science cognitive dans son acception classique, c-à-d. comme science naturaliste.

3.1              Or, la phénoménologie se veut la science de la conscience, son thème est justement cette condition de l’être humain d’être celui pour qui il y a des objets en général et réciproquement cette dimension des objets de ne pas seulement être, mais de pouvoir apparaître à un quelconque sujet : leur phénoménalité. Pour combler le déficit d’explication des sciences cognitives il peut donc paraître naturel de faire appel à la phénoménologie.

3.2              Cette suggestion se heurte à l’antinaturalisme explicite de Husserl et de l’ensemble du mouvement phénoménologique à sa suite. De sorte que la naturalisation de la phénoménologie est un paradoxe. Ce qui le rend tolérable et éventuellement soluble est l’objet d’un examen attentif des éditeurs de Naturaliser la phénoménologie. Ils repèrent d’abord les aspects de la phénoménologie de Husserl qui pourraient être compatibles avec une science naturaliste de la conscience à côté d’autres aspects qui ne le sont pas : la théorie de la constitution de la chose perçue spatiale ou de l’objet temporel, celles du corps propre et d’autrui ont toutes des corrélats dans les sciences cognitives contemporaines.

3.3              La pierre d’achoppement est circonscrite : elle tient à l’opposition marquée par Husserl (Ideen I, Krisis) entre les formes exactes de la géométrie et de l’analyse d’une part, et les formes vagues ou anexactes du Lebenswelt de l’homme. Si Galilée a réussi à substituer pour toute la culture de l’Occident les formes géométriques idéales du mathématicien aux formes concrètes de la nature physique et de l’environnement technologique de nos sociétés, un pareil coup de force est hors de question à l’égard des formations de sens de la vie quotidienne.

3.4              Jean Petitot a une réponse à cette objection. Auteur d’une Physique du sens (1992) dans la ligne de la « théorie des catastrophes » du mathématicien René Thom, il applique la même géométrie morphodynamique à la modélisation mathématique du fonctionnement des neurones dans les premières étapes du processus de la perception. Il montre qu’on peut décrire avec les mathématiques la transition entre les stimuli élémentaires tombant dans les petits champs récepteurs des cellules de V1 et le percept d’une ligne continue dans le champ visuel. Cela lui sert d’argument à l’appui de la possibilité d’une mathématisation de la morphogenèse du monde phénoménal, autrement dit de la constitution transcendantale, en contradiction avec la thèse husserlienne de l’impossibilité d’une mathesis des vécus.

Nous aurons à convoquer les travaux plus récents (sur les cellules de place de l’hippocampe, les cellules de grille du cortex entorhinal, etc.) qui prolongent cette piste d’une phénoménologie formelle de la morphogenèse reliant les niveaux neuronal et phénoménal. Mais le caractère formel domine ici l’aspect eidétique phénoménologique. La phénoménologie science cognitive a eu une postérité plus visible avec la phénoménologie du corps, la phénoménologie de l’intersubjectivité et la science de la conscience.

4.1 Prenons le Handbook of Phenomenology and Cognitive Science comme témoin de la situation actuelle. Des différences significatives ressortent de la comparaison avec le tableau de la situation à la fin de la décennie précédente que donne Naturaliser la phénoménologie. Le problème majeur était le conflit entre naturalisme et anti-naturalisme. Tout l’effort théorique portait sur la recherche d’une solution de principe à ce conflit. Les déchirements au sein du CREA qui ont conduit à l’éviction de l’équipe fondatrice de l’Ecole Polytechnique et à la refondation d’un nouveau CREA par Jean Petitot ne sont pas étrangers à cette approche agonistique. De même pour la position idéologique d’un naturalisme et d’un scientisme militants des fondateurs de l’Institut Jean Nicod et leur prétention d’enrégimenter la recherche cognitive.

4.2 Aujourd’hui, il semble que la polémique s’est apaisée et a fait place à un esprit de collaboration à une tâche commune entre des partenaires qui se tolèrent dans leur diversité. Ces différences continuent d’exister, d’autant que les courants dominants en phénoménologie et en sciences cognitives persistent à s’ignorer mutuellement : étude des textes d’un côté, imagerie cérébrale de l’autre. Néanmoins une région d’interface s’est constituée.

4.3 Certains phénoménologues estiment que leur contribution, quoique alimentée et guidée par la connaissance des œuvres, ne se limite pas à l’interprétation. L’inspiration originelle d’une phénoménologie descriptive est réactivée et en même temps replacée dans le contexte actuel, qui n’est plus la psychologie réflexive, mais les sciences de la cognition et plus particulièrement les neurosciences cognitives. Husserl lui-même avait ouvert la voie en établissant une stricte corrélation entre psychologie transcendantale et psychologie intentionnelle. Il admettait que cette psychologie intentionnelle devait être une discipline naturaliste qui traite d’objets naturels comme les êtres humains, mais en rendant justice – ce que ne faisait pas à son avis la psychologie expérimentale de son temps – au caractère intentionnel, subjectif, éventuellement conscient de l’humain.

4.4              Une acception moins étroite du terme « naturaliste » tend à s’imposer à l’usage comme solution de rechange au naturalisme réductionniste et moniste classique. Il devient applicable à la phénoménologie dans la mesure où elle se veut un mode d’approche déterminé d’un type d’objet particulier, lequel n’est sans doute pas « une chose », mais représente « les modes de donation ou d’accès aux choses » (Gegebenheitsweisen). Or, c’est un fait que les objets dont s’occupent les sciences positives doivent toujours pouvoir être accessibles d’un certain point de vue subjectif (corrigé éventuellement par contrôle intersubjectif), sous un certain horizon culturel, historique, idéologique, etc. Faisant partie de l’être de l’homme ce fait doit intéresser une science cognitive. La phénoménologie comme méthode descriptive a à son actif une « boîte à outils » de procédés descriptifs spécialement adaptés à ce type d’objectités. La mise en œuvre de ces procédés devrait permettre aux sciences cognitives de combler une lacune de leur programme en franchissant le pas entre les propriétés du système cognitif (qui reste un mécanisme objectivé) et celles du sujet connaissant. Réciproquement, leur mise à profit sur le terrain de la recherche empirique devrait permettre d’améliorer en retour les outils conceptuels de la phénoménologie. La relation philosophie – science empirique cesserait d’être unilatérale, comme elle le reste majoritairement dans la philosophie analytique, souvent pratiquée comme une pure analyse du langage ou une pure clarification logique des concepts de la science.

5.1 L’opposition dichotomique entre objectivité scientiste et subjectivisme de l’introspection fait place à une variété de méthodes d’approche à l’usage d’une nouvelle science de la conscience. Si la méthode introspective de James et Titchener était grevée de l’hypothèque de la réflexion, qui s’interpose entre le vécu et son compte-rendu, la réflexion n’est pas notre unique mode d’accès au vécu : nous avons une conscience pré-réflexive, une intentionnalité corporelle, etc. Varela et son école ont conçu le programme d’une neurophénoménologie qui combine l’entraînement des sujets à l’analyse et la catégorisation conceptuelle de leur expérience « en 1ère personne » avec le repérage des patrons d’activation cérébrale corrélatifs par l’enregistrement EEG et l’imagerie cérébrale.

5.2 Leur exemple prouve qu’il est possible d’envisager entre phénoménologie et science empirique un mode de relation non limité à l’interprétation rétrospective des données livrées toutes faites par les psychologues. Telle était la limite de Merleau-Ponty eu égard aux observations de Kurt Goldstein sur le cas Schneider : les réinterprétations suggérées par le philosophe n’ont jamais été testées – elles n’étaient pas conçues à cette fin – ni mise en doute la réalité des symptômes allégués par le sujet et assumée par les psychiatres. Alternativement, on peut concevoir une relation plus dialectique où le phénoménologue interviendrait à la source, participant à la détermination du cadre conceptuel de l’observation ou de l’expérimentation scientifique. C’est ce que Shaun Gallagher appelle front-loading phenomenology par analogie avec un échelonnement dégressif des remboursements d’emprunts : une phénoménologie préliminaire ou exploratoire, plutôt que rétrospective.

6.1 Merleau-Ponty épigone de Goldstein : une phénoménologie rétrospective. Dans la Phénoménologie de la Perception, le noyau de la doctrine merleau-pontienne du corps propre est au Chapitre III de la 1ère Partie : La spatialité du corps propre et la motricité. Dissertation modèle, il s’organise en trois temps : 1) réduction analytique du concept de schéma corporel au concept d’être-au-monde (3 p.) ;         2) mise en compétition de l’analyse existentielle avec la psychiatrie moderne dans la discussion d’un cas clinique exemplaire (60 p.) ; 3) ébauche d’une théorie phénoménologique de l’intentionnalité motrice de la conscience corporelle, seule alternative satisfaisante à la théorie représentationnelle dominante (6 p.).            Appendice, exercices d’application pratique du concept phénoménologique de schéma corporel, analyse de l’imitation, de l’habitude, de l’usage d’instrument et de l’expression musicale (6 p.).

6.2 Le 1er moment est dévolu à la critique préjudicielle d’un concept préconstitué au sein d’une discipline empirique en vue d’en permettre la capture philosophique : « Mais la notion du schéma corporel est ambiguë comme toutes celles qui apparaissent au tournant de la science. Elles ne pourraient être entièrement développées que moyennant une réforme des méthodes. Elles sont donc d’abord employées dans un sens qui n’est pas leur sens plein et c’est leur développement immanent qui fait éclater les méthodes anciennes (p. 116) ». Le développement du schéma corporel y dégagera trois couches de sens : « un bilan des mouvements accomplis » ; « une prise de conscience globale de ma posture […] une « forme » au sens de la Gestaltpsychologie » ; un schéma dynamique : « Ramené à un sens précis, ce terme veut dire que mon corps m’apparaît comme posture en vue d’une certaine tâche actuelle ou possible (p. 116) ».

6.3 Résultat, les psychiatres ont fait de l’ontologie phénoménologique sous un autre nom : « En dernière analyse, […] le « schéma corporel » est une autre manière d’exprimer que mon corps est au monde (p. 117) ». La levée des ambiguïtés philosophiques du langage de la science empirique, a toutefois un prix. Il semble que le concept de schéma corporel soit emprunté à Jean Lhermitte (L’image de notre corps, 1939), qui l’a repris de Paul Schilder (Das Körperschema, 1923), qui, lui-même citait, en le plaçant dans le nouveau contexte de la Gestaltpsychologie de Köhler, le passage du célèbre article de 1911 de la revue Brain, “Sensory disturbances from cerebral lesions”, où Henri Head et Gordon Holmes introduisaient le concept de « schéma ».

6.4 Or, au cours du long chemin de cette transmission, il a été perdu de vue qu’il s’agissait moins d’un schéma corporel – « l’image de notre corps » unitaire, d’où unique – que d’un schéma postural, étalon pour la récognition des postures et mouvements passifs. Schéma postural à côté duquel ses inventeurs postulaient aussi l’existence d’un schéma périphérique pour la localisation des contacts cutanés, sans préjudice pour une multiplicité d’autres schémas emmagasinés dans le cortex sensoriel. « Pour cet étalon combiné, contre lequel tous les changements ultérieurs de posture sont mesurés avant qu’ils entrent dans la conscience, nous proposons le mot « schéma ». Grâce à nos changements de position perpétuels, nous sommes toujours en train d’édifier un modèle postural de nous-mêmes qui change constamment. […] De la même façon, la récognition de la localité du point stimulé requiert la référence à un autre « schéma ». […] Cette faculté de localisation est évidemment associée à l’existence d’un autre schéma ou modèle de la surface de nos corps qui peut lui aussi être détruit par une lésion corticale (p. 187). » La reprise du schéma corporel dans la structure existentielle de l’être au monde sauvegarde-t-elle ce pluralisme ? C’est une question, – mais il y a plus embarrassant :

7.1 Mais, d’abord, qu’est-ce au juste qu’il faut entendre par « le cas Schneider », outre ce soldat allemand, Johann Schneider, blessé à la tête par des éclats de mine le 4 Juin 1915 et confié aux soins du Pr Goldstein, directeur du Département de neurologie de l’Hôpital militaire de Francfort, un hôpital d’où il ressortait en 1918 bénéficiaire d’une pension d’invalidité pour « cécité mentale et troubles cérébelleux » ? D’après une analyse convaincante par Georg Goldenberg (2002), neurologue de l’Hôpital de Munich-Bogenhausen, qui reprend les conclusions d’une contre-expertise négative conduite en 1942 et 1944, le cas Schneider était en réalité un produit de l’imagination de Goldstein et Gelb, obnubilés qu’ils étaient par leur prétendue découverte d’un cas pur de cécité psychique. Tandis que le patient Schneider était probablement un simulateur qui exploitait la crédulité de ses médecins « en inventant de temps en temps un nouveau symptôme pour stimuler leur imagination ».

7.2 Comme échantillon des talents de Schneider, j’extrais du second mémoire de Goldstein et Gelb (1920), le compte-rendu que voici d’une épreuve de localisation tactile cutanée d’un membre, les yeux fermés :

“À une observation précise, on voyait que les mouvements s’étendaient d’abord à tout le corps – de tels mouvements du corps entier intervenaient plus particulièrement au commencement de l’observation – puis qu’ils se restreignaient progressivement au membre cherché et plus spécialement à l’emplacement cherché, jusqu’à ce qu’en définitive il parvienne, mais toujours par de simples tressaillements, aux environs de l’endroit touché. La place à laquelle ces tressaillements aboutissaient spontanément, le patient la touchait du doigt, la « localisant » ainsi avec une grande précipitation : il se jetait carrément avec le doigt sur la place en question. […] De sorte que le processus de localisation tout entier était en son principe autre que chez le normal. […] Le patient se jetait avec le doigt sur la place de la peau et il freinait alors son mouvement plus ou moins près de sa fin (p. 170-171)”.

Citons encore sa réaction quand on lui demande d’indiquer les yeux fermés la position spatiale de son bras passivement tendu à l’horizontale :

“Il exécutait des petits mouvements pendulaires rapides avec le bras en des plans variés autour de l’articulation de l’épaule, d’où il tirait l’indication de la position du bras relativement au tronc ; puis des mouvement à partir du coude lui donnaient la position relative de l’avant-bras par rapport au bras ; enfin un mouvement pendulaire de l’ensemble du corps, à nouveau dans différents plans, latéralement en particulier, lui ayant indiqué la position du tronc, il pouvait ainsi décrire la position absolue de son bras dans l’espace. Le patient devait donc produire le résultat total à partir d’opération segmentaires, comme s’il épelait des lettres” (p. 206-207).

7.3  Si dans cette bizarre pantomime Goldstein et Gelb n’ont pas discerné la supercherie, c’est peut-être moins par « enthousiasme pour une théorie de l’esprit humain expliquant tout », comme croit Goldenberg, qu’à la perspective d’un démenti flagrant à Head et Holmes. Ayant noté que le patient porteur d’une lésion corticale dont on déplace la main pendant qu’il a les yeux fermés est trompé par l’image de sa main dans la position initiale, ces auteurs avaient affirmé que « l’image mentale visuelle du mouvement ne peut pas être l’étalon auquel nous rapportons les changements de posture (p. 186) ». Pas encore gestaltistes à l’époque, Goldstein et Gelb rejetaient, pour leur part, l’existence d’un espace tactile et imputaient les troubles de la localisation tactile et de l’appréciation du mouvement passif (outre la cécité à la forme des objets) à la perte de la capacité de représentation optique, capacité indispensable pour repérer « le point d’appui » (Anhaltspunkt) pour l’indication de la position du corps. Merleau-Ponty estime peut-être renvoyer ses auteurs de référence à l’orthodoxie gestaltiste en interprétant à travers leur description la pantomime de Schneider comme témoignage de la désintégration d’une Gestalt existentielle, qu’il leur reproche de réduire à l’alternative de l’automatisme réflexe et de la représentation intellectuelle. Le philosophe, croyant saisir une opportunité de fondation ontologique du schéma corporel, ne s’est malheureusement pas montré plus vigilant.

Publié dans philosophie

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