Nature et culture (suite)

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Nature et culture V  L’origine de la Géométrie à revers : la spatialisation, processus cérébraux et modèles géométriques

1.      Prenons d’abord conscience de l’existence au sein même du programme de la phénoménologie constituante d’un fossé empirico-transcendantal entre, d’un côté, les contributions respectives de l’expérience visuelle et kinesthésique de l’espace (1907 : Ding und Raum ; 1912-1928 : Ideen II) et, de l’autre, l’acte d’idéalisation de la pensée géométrique, acte qu’on attribuera, p. ex., à Thalès, ou à Galilée (1936 : Krisis).

2.      La reconnaissance de l’existence de ce fossé fait apparaître l’exigence d’une synthèse terminale pour la constitution transcendantale de l’espace. Cf. Kant, Opus postumum : entre les premiers principes métaphysiques de la possibilité d’une science de la nature mis en évidence par la critique transcendantale de la connaissance et la physique, il subsiste un fossé que Kant a voulu combler par la Selbstsetzunglehre : l’acte d’autoposition et d’auto-affection du sujet connaissant en tant que corps physique capable de produire des forces et de résister à des forces extérieures.

3.      L’hypothèse à discuter : la synthèse terminale de la constitution de l’espace ne fait pas seulement appel aux ressources de la conscience perceptive et de la décision volontaire du sujet, mais mobilise également les ressources computationnelles inconscientes du fonctionnement cérébral et de la structure anatomique de l’organisme percevant et agissant. C’est en intégrant cette neurogéométrie à l’ensemble des capacités du vivant qu’on pourra franchir le fossé entre le champ visuel ou pratique et la géométrie de l’espace physique.

4.      Le programme de la constitution répond à l’idée que les choses n’ont de sens que dans l’interaction que des sujets entretiennent avec elles. Ces choses sont d’abord les choses ordinaires (c-à-d. physiques) de l’espace environnant. Cette interaction consiste pour les sujets à percevoir ces choses et à agir sur elles. Bien que les choses soient pour nous toujours et avant tout (sinon exclusivement) choses perçues et buts ou obstacles de nos actions pratiques, nous avons tendance à ignorer ce qu’elles nous doivent. Plus exactement, ce qu’elles doivent non à nous, mais à nos interactions avec elles.

5.      Nous « objectivons », c’est-à-dire que nous attribuons aux choses comme propriétés intrinsèques toutes les propriétés, qualités ou modalités sous lesquelles nous en faisons l’expérience. Cela ne concerne pas seulement des propriétés telles que les valeurs morales ou esthétiques ou celles que projettent sur elles nos sentiments. Ces propriétés ont un caractère subjectif évident que l’éducation nous apprend à rapporter à nous-mêmes et non aux choses. La question se pose pour les propriétés qui semblent devoir être rapportées aux choses elles-mêmes, y compris pour un adulte modérément cultivé : les « qualités premières » de la tradition.

6.      La forme, plus précisément en ce qui concerne les choses physiques, la forme tridimensionnelle est apparemment essentielle à la chose : indissociable de son essence, cela même qu’elle est. La table existe dans la mesure où elle s’étend en largeur, longueur et profondeur ; la maison n’est rien d’autre que quatre murs et un toit qui délimitent un espace d’habitation ; l’arbre est ce qui déploie dans l’espace son tronc, ses branches, ses ramures et ses feuilles. Or, de la table, de la maison ou de l’arbre, je n’ai que des aperçus locaux pris d’un certain point de vue. Je peux à volonté varier ces aperçus en changeant de point de vue, en me plaçant au point de vue ou un autre peut voir ces choses. Mais ces choses ne me sont pas données directement dans leur spatialité, en dépit du sens de choses spatiales qu’elles ont pour moi. Leurs aspects font partie de mes vécus de perception.

7.      En phénoménologie on dira que leur sens d’être comme êtres étendus dans un espace à trois dimensions est un produit de constitution : il dépend de ce qu’un sujet percevant mette en œuvre les ressources nécessaires pour constituer ce sens. Ces choses sont transcendantes : elles ne font pas partie de mes vécus. Je ne peux que les viser intentionnellement comme ayant ce sens de choses spatiales, autrement dit de « choses extérieures ». Il va de soi que ma conscience ne dispose pas « d’un énigmatique pouvoir de saisir au-delà de ce qui lui est réellement immanent » („ein rätselhaftes Hinausgreifen des Bewusstseins über das ihm reell Immanente“ - DuR §.11).

8.      Le programme de la constitution transcendantale : en faisant exclusivement appel aux capacités de la conscience d’un sujet de perception et d’action (sans négliger les marges obscures de cette conscience), on doit pouvoir rendre compte du fait que les choses spatiales ont précisément ce sens. Pour l’essentiel, cette capacité consiste à pouvoir rassembler et unifier les divers aspects que nous avons d’une chose en visant cette chose comme chose unique et identique. Nos ressources pour cela se ramènent à deux types d’opérations constituantes: (1) D’une part nos organes sensoriels ont une structure de champ (différence entre le champ visuel et l’espace physique) et en ces champs se forment des configurations transitoires, les esquisses (non des images qui présupposeraient les choses déjà constituées). (2) D’autre part, nous sommes des organismes munis d’organes moteurs (les organes sensoriels sont également moteurs) et nous avons le sens kinesthésique : le sens intime de nos mouvements corporels, en particulier des mouvements volontaires (intentions, réalisations, inhibitions).

9.      Le sens d’être spatial des choses physiques doit sa constitution au jeu réglé des esquisses de champ sensoriel et des séries de sensations kinesthésiques. Dans la mesure où nous sommes continuellement avertis des déplacements de nos membres et de nos organes sensoriels, nous pouvons séparer les changements d’esquisses qui sont provoqués par nos mouvements des changements d’esquisses qui sont imputables aux mouvements des choses (cf. Helmholtz et Poincaré). Cette séparation est la base de la reconnaissance de l’extériorité des choses physiques et donc la base de la constitution de l’espace.

10.   Ding und Raum développe une analyse du champ visuel d’abord (par abstraction) sans changement, puis en introduisant le changement, et enfin en rapportant ce changement aux mouvements du corps et aux kinesthèses. Ideen II souligne le fait que ces kinesthèses s’incarnent dans le corps propre (Leib) d’un sujet percevant. Par là, la réalité objective des choses matérielles s’avère relative au corps propre. Non seulement parce qu’il faut des organes des sens pour percevoir des choses sensibles. Mais, plus profondément, parce que le déploiement des esquisses des champs sensoriels dépend de la spontanéité des mouvements corporels du sujet qui les met en mouvement (causalité motivationnelle). Le corps en acte est le corrélat des choses spatiales. La question est de savoir si la somme des contributions de toutes ces opérations constituantes de l’activité perceptive et motrice du sujet nous conduit jusqu’à l’espace classique (euclidien).

11.   Supposons que l’ensemble des opérations constituantes dont nous sommes capables aient accompli leur œuvre : leur produit total ne pourra être autre que le monde de la perception et de l’action, le Lebenswelt. Or, les formes approximatives du Lebenswelt sont distinguées par Husserl des formes exactes de la géométrie parce qu’elles ne parviennent jamais à l’idéalité pure de ces formes exactes. Cependant, si approximatives qu’elles soient, ces formes n’en possèdent pas moins un minimum de caractère figural. Le fait de les déterminer comme supports matériels d’un acte d’idéalisation, acte nouveau et original par rapport aux opérations constituantes de ces formes, fait manquer ce caractère figural, ignore ce qu’il peut avoir de formel.

12.   Or, toute figure est forme et toute forme a sa géométrie. Ainsi, l’approximation possède un caractère mathématique : celui de la probabilité. La régularité propre au hasard. Là où une géométrie galiléenne des formes exactes idéalisées n’aperçoit aucune idéalité préalable à cet acte d’idéalisation, là précisément une autre géométrie, probabiliste, pourra reconnaître un monde de configurations structurales rationnellement constructibles. On a proposé que le cerveau de l’organisme percevant (conçu comme machine computationnelle) simule et anticipe les événements du monde perçu sur la base de modèles intériorisés et que les modèles internes sur lesquels s’effectue cette simulation sont des modèles probabilistes. Est-ce que cette hypothèse des modèles internes du cerveau est de nature à combler le fossé entre perception et géométrie ?   

13.   Dans L’origine de la Géométrie, Krisis, Annexe III (1936/1939), Husserl entreprenait de remonter aux origines de la géométrie. Son entreprise a un objectif radicalement différent de celui de l’histoire du développement de la pensée géométrique de l’individu, radicalement différent de l’histoire des sciences comme étude documentaire des œuvres scientifiques du passé ou de la biographie des savants. Elle diffère aussi de l’analyse logique des axiomes de la géométrie, propositions fondamentales prélevées sur l’ensemble des propositions déjà connues de cette science.

14.   Ce qu’il ambitionnait de fonder, c’était l’histoire transcendantale de ‘la géométrie’ en tant que formation de sens possible. Partant de la géométrie existante, ou plutôt s’appuyant sur elle, dans la continuité de la tradition qui la transmet de génération en génération jusqu’à nous, il préconisait une régression méthodique par la réflexion vers les conditions de possibilité absolument primordiales de cette formation de sens. Il montrait qu’il ne suffit pas d’invoquer l’émergence d’une première vérité géométrique dans la conscience d’un individu génial : un Thalès hypothétique. Cela ne répondrait pas à la question de savoir pourquoi cette vérité n’a pas disparu avec la mort de cet individu, voire même à chaque alternance de veille et de sommeil.

15.   Comme pistes d’investigations, il suggérait de regarder aux conditions de l’objectivation d’un sens unique et identique pour toute pensée géométrique possible. Ces conditions dépendent essentiellement du fait que l’homme possède l’usage du langage. Pour échapper au destin d’événements mentaux transitoires dans la conscience individuelle, la vérité géométrique doit (1) être exprimée de façon univoque ; (2) cette expression doit pouvoir être comprise par d’autres ; (3) elle doit pouvoir perdurer en dehors de tout champ de conscience à l’état d’inscription matérielle dans des signes ; (4) elle doit pouvoir être non seulement transmise et passivement reçue ou mécaniquement appliquée, mais encore son sens originaire doit pouvoir être indéfiniment réactualisé, de sédimenté qu’il était, dans l’acte créateur d’un géomètre ; (5) créateur, cet acte l’est dans la mesure où il ne se contente pas de reproduire une nouvelle fois le sens originaire. Il intègre plutôt ce sens originaire et le fait vivre en l’intégrant dans une formation de sens inédite.

16.   En ces opérations constituantes de l’objectivation du sens géométrique, le pouvoir humain qui se trouve mis en évidence transcende à la fois le mental et le corporel. C’est un pouvoir  a priori d’inaugurer et de clore en même temps – tout en la relançant – une tradition historique. D’une part, l’acte présent de détermination du sens d’une proposition géométrique ressaisit précisément le sens que visait en elle son inventeur ; d’autre part cet acte ouvre sur l’horizon infini de sa reprise future comme la saisie du même sens par d’autres.

17.   Il est clair que ce processus de traditionalisation du sens se déploie dans la culture, non dans à l’intérieur du champ mental. Pour autant, il ne se laisse pas enfermer non plus dans les limites contingentes des cultures, dont l’anthropologie empirique montre que chacune a ses mythes, avec sa « logique » propre (la mentalité primitive : Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss). En tout acte créateur de réactivation d’un sens de vérité géométrique sédimenté dans les formes culturelles brille le telos transhistorique d’une humanité rationnelle possible.

18.   On conçoit qu’avec cette dimension d’historicité transcendantale, la saisie du sens géométrique ne se limite pas à un simple prolongement de la praxis concrète appliquée aux formes spatiales des choses de l’environnement. Et, en effet, Husserl ne mentionne qu’en tout dernier lieu le dégagement (Abhebung) de figures protogéométriques imparfaites à partir des aspects figuraux des choses et le progressif perfection-nement technique de ces figures en réponse à des intérêts pratiques : architecture, arpentage des champs, routes, etc. (p. 384). Pour le philosophe qui a inventé la géométrie, soutient-il, ces figures issues de la pratique peuvent tout au plus avoir servi de matériau substrat (als Material, nur Unterlagen) pour une praxis d’idéalisation d’objectités idéales d’un genre absolument nouveau : „Im voraus ist evident, dass dieses Neuartige ein Erzeugnis sein wird, das aus einem idealisierenden geistigen Tun, einem „reinen“ Denken erwächst, das in den bezeichneten allgemeinen Vorgegebenheiten dieser faktischen Menschlichkeit und menschlichen Umwelt sein Material hat und aus ihnen „ideale Gegenständlichkeiten“ schafft (p. 384-385).“

19.   Cette synthèse serait apportée par la spatialisation intrinsèque au fonctionnement cérébral : une géométrie neuronale (Petitot, Bennequin, Berthoz). Au point de vue neurophysiologique, la transcendance prêtée par Husserl à la pensée géométrique par rapport aux formations de la praxis concrète renvoie à des mécanismes du cerveau combinant la spatialité inhérente au système moteur avec l’inhibition du mouvement corporel qui rendent possible la simulation interne de ce mouvement. La résorption du fossé empirico-transcendantal dans la constitution de l’espace par les mécanismes du changement de coordonnées égo- allocentriques dans un circuit pariéto-angulo-temporo-hippocampique et par la reconnaissance de la dimension motrice de la carte cognitive de l’environnement localisée dans la formation hippocampique.

20.   La question est de savoir si le couple action + inhibition sera suffisant pour assurer l’objectivité aux formations de sens géométriques. Jusqu’à quel point peut-on se passer des ressources d’expression, d’inscription, de sédimentation et de réactivation du sédimenté qui sont celles du langage ? Est-ce que la physiologie de l’action et de la simulation échappe à l’objection du mentalisme ? Peut-on miser tout sur l’hypothèse d’une spatialisation naturelle au fonctionnement du cerveau et de l’organisme ?

21.   La question de la substantialisation des modèles théoriques en mécanisme cérébraux et le caractère problématique de l’idée d’une géométrisation spontanée, non thématique, inconsciente, du cerveau. Le géométriser, en tant qu’acte d’imagination créatrice, peut ne pas se laisser réduire aux systèmes d’axiomes des théories existantes : est-il concevable, pour autant, en tant que neurocomputation, voire en tant que simplification de la neurocomputation ?        

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Nature & culture VI. Les fondements naturels de la communication intersubjective :

1.      La tradition réflexive de la philosophie occidentale a avant tout éclairé les fondements de la connaissance et de la conduite personnelle. Elle   a aussi donné naissance à un problème non résolu : comment un sujet absolu (l’instance ultime du jugement ou l’unique responsable de la décision) peut-il entrer en rapport avec un autre sujet absolu et vivre dans des liens permanents avec cet autre sujet ?

2.      À l’époque des sciences humaines (XIX-XXe s.) les exigences traditionnelles de fondation de la connaissance et de justification de la conduite ont dû composer avec de nouvelles exigences. Le caractère absolu du sujet cognitif ou éthique était remis en question par l’émergence du collectif comme instance supérieure aux personnes individuelles et comme totalité irréductible à la somme de ces personnes.

3.      Le doute avait été l’instrument de l’autoposition du sujet en tant que principe. Dorénavant le doute s’attaquait à la possibilité même qu’un principe subjectif puisse jamais parvenir à s’isoler en soi-même pour se poser en fondement d’autre chose que soi : les choses, autrui ou le monde. Le plan d’existence du sujet personnel apparaissait comme une zone de contact incertaine entre les mécanismes élémentaires de l’organisation biologique du vivant et les macrostructures culturelles du groupe social. Un programme scientifique de naturalisation de la culture était lancé, qui pariait sur l’éventualité que ces macrostructures trouvent directement leur enracinement dans les microstructures du vivant en court-circuitant le sujet.

4.      Depuis Charles Darwin et sa tentative pour dériver les principes d’une éthique et d’une théorie de la société (The Descent of Man, and selection in relation to sex, 1871) à partir de la doctrine évolutionniste (On the Origin of Species by Means of Natural Selection, 1859), d’innombrables tentatives ont été faites pour déterminer le principe naturel du lien entre les individus qui fonde la possibilité de leur existence sociale.

5.      On a connu ‘l’imitation’ de Jean-Gabriel Tarde (Les lois de l’imitation, 1890) et Gustave Le Bon (Psychologie des foules, 1895), ‘l’identification au père (ou au chef)’ de Freud (Massenpsychologie und Ich-Analyse, 1921), etc. Mais toujours ces tentatives ont été grevées d’un caractère spéculatif qui les rendait vulnérables à la critique.

6.      Tel a été le destin de l’Einfühlung. Conçue par Theodor Lipps comme un pouvoir spirituel de l’esprit humain de revivre les vécus d’autrui à travers les expressions de sa vie psychique (Einfühlung, innere Nachahmung, und Organempfindungen, 1903), repensée par Max Scheler comme étape vers la fusion affective, point culminant de la relation avec autrui (Zur Phänomenologie und Theorie der Sympathiegefühle und von Liebe und Haß, 1913), l’Einfühlung a été promue à la fonction philosophique suprême de solution au problème du solipsisme par Husserl (Méditations cartésiennes, Cinquième Méditation : Détermination du domaine transcendantal comme ‘intersubjectivité monadologique’, 1929). Au moment même où elle accédait à cette dignité ontologique elle sombrait sous la critique dévastatrice de Heidegger qui dénonçait en elle un palliatif au dualisme métaphysique hérité de Descartes (Die Grundbegriffe der Metaphysik : Welt, Endlichkeit, Einsamkeit, 1929-30). Mais les thèmes spéculatifs ne meurent jamais complètement : passé une éclipse de 60 années la recherche empirique donne à l’Einfühlung une seconde vie.

7.      ‘L’invention’ des neurones miroir : Au début des années 90 une équipe de neurophysiologistes spécialisée dans la cartographie du cortex frontal du singe a fait une surprenante observation (di Pellegrino, Fadiga, Fogassi, Gallese, Rizzolatti, Understanding motor events :       a neurophysiological study, 1992). Un groupe de neurones localisés  dans une aire frontale prémotrice qui sont normalement activés par différents types d’actions manuelles orientées vers un but s’activent également toutes les fois que l’animal immobile observe un expérimentateur en train d’accomplir des actions de même type.

8.      Lorsqu’on voit le film de l’expérimentation et qu’on entend la décharge du neurone enregistré au moment où l’expérimentateur dépose une graine de tournesol sur un présentoir puis à nouveau au moment où le singe saisit la graine de tournesol, on a vraiment l’impression qu’il existe un lien direct entre l’homme et l’animal.     Ce lien consiste uniquement en ceci que l’action de l’homme et l’action de l’animal sont ‘la même action’. Quant au mouvement corporel et  au but visé, cette action paraît dotée d’une identité de signification qui transcende les modalités motrice ou perceptive de sa réalisation concrète.

9.      Du même coup, l’action étant intention motrice et mouvement corporel du côté de l’homme et action perçue et comprise du côté du singe, il semble y avoir là le germe d’une communication qui transcende la différence des espèces biologiques. Ultérieurement, l’observation a été reproduite avec le même résultat en mettant le singe implanté en présence d’un autre singe. La suggestion est que dès lors que deux individus, quels qu’ils soient, sont respectivement l’agent d’une certaine action et l’observateur de cette action (pourvu qu’elle appartienne à son répertoire moteur), toutes les conditions sont réunies pour qu’un lien de communication directe s’établisse entre les deux individus. L’observateur comprend de façon immédiate et sans avoir à réfléchir, encore moins à faire d’hypothèses parce qu’il sait faire ce qu’il voit faire à un autre. Il était tentant de penser qu’avec les neurones miroir on avait enfin découvert dans le tissu cérébral, dans le cortex moteur, une base élémentaire du lien social. Ou du moins que l’identification de cette famille particulière de neurones dans le cerveau du singe allait bientôt conduire les neurophysiologistes sur la voie des bases neurales du lien social chez l’homme.

10.   Pour comprendre le transfert de l’hypothèse d’un lien direct acteur–observateur des neurones miroir chez le singe à un hypothétique ‘système miroir’ chez l’homme, il importe de se rappeler les limites des données empiriques établies. Faute de cette conscience des limites, on s’expose à l’inflation des interprétations. Et en effet, de nombreux travaux – surtout en imagerie cérébrale chez l’homme – se sont proposés de tirer des neurones miroir les bases neurales de l’empathie, de l’imitation, de la compréhension de l’action par sa simulation implicite, de la ‘théorie de l’esprit’ d’autrui des psychologues, du lien social, du langage, de la culture, de l’art, etc.

11.   Toutefois, ces développements impliquent généralement un subreptice déplacement d’accent, qui est loin d’être négligeable : on tend à parler moins de neurones miroir que de ‘système miroir’, ce qui va de pair avec une incertitude croissante concernant le substrat cérébral de ce système, incertitude dissimulée par l’imprécision des foyers d’activité (les ‘régions d’intérêt’) des images de scanner.

12.   En réalité, la découverte originale concernait une catégorie de neurones bien particulière, des neurones à champ bimodal visuo-moteur : ces neurones sont activés sélectivement par une action de l’animal et par un stimulus visuel tel qu’une action similaire ou d’un type apparenté accomplie par un autre agent observé par l’animal.     La catégorie ‘miroir’ s’est depuis augmentée de neurones audio-moteurs, de neurones tactilo-moteurs, de neurones audio-visuo-moteurs, etc. Le bruit de l’écrasement d’une cacahuète peut suffire      à déclancher la décharge d’un neurone de préhension manuelle.

13.   Ces cellules à champs multimodaux sont probablement recrutées dans les circuits cérébraux sous-tendant la perception et l’action à une étape intermédiaire entre les cellules unimodales des aires sensorielles primaires (comme celles des aires visuelles V1, à petit champ récepteur rétinien) et les cellules supramodales dédiées à l’engrammation à long terme des souvenirs. On a enregistré dans l’hippocampe humain (chez des épileptiques porteurs d’électrodes implantées pour le contrôle électrique de leurs crises) des cellules capables de décharger sélectivement à la présentation d’une diapositive de personnalité célèbre (Marilyn Monroe) vu dans n’importe quelle situation, mais aussi à la lecture et à l’audition du nom de cette personne. Ces cellules rappellent les ‘cellules grand-mère’ dont Isaac Barlow avait fait l’hypothèse et qu’on imputait à son localisationnisme grossier.

14.   Les inventeurs des neurones miroir eux-mêmes ont tenu à souligner que ces cellules ne flottent pas dans l’air, mais qu’elles s’insèrent dans un réseau occipito-pariéto-temporo-frontal où le mélange des informations visuelles sur l’objet de l’action et des informations proprioceptives sur le corps propre s’effectuerait dans une aire de convergence, l’aire pariétale, tandis que la reconnaissance visuelle des objets ou mouvements perçus se réaliserait dans l’aire temporale avant la sélection du programme moteur débouchant sur l’action.

15.   Seulement, cet affaiblissement du concept ‘miroir’ initial a un prix, qui est de devoir renoncer au caractère direct du lien entre action en mémoire et action perçue au bénéfice d’un long processus de construction de l’action intégrant une interprétation sémantique de la scène perceptive. Or, la multiplication des régions cérébrales activées par une quelconque tâche chez l’homme ne laisse pas d’autre alternative que de concevoir en termes de circuit complet la compréhension de l’action d’autrui. Ce qui rétablit l’équilibre entre une conception motrice et une conception inférentielle de la perception des actions.

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Nature et Culture VII : La théorie motrice du langage.

1.      Traditionnellement, le mouvement ou, plus largement, la motricité est conçue comme la dernière résultante du fonctionnement de l’organisme. Tout commence avec la sensation, qui donne lieu à la perception, qui motive la conception d’intention, et la réalisation de celle-ci par la décision, qui commande enfin le mouvement.

2.      Dans la théorie du langage, l’audition des sons vocaux est censée précéder leur interprétation linguistique et cette interprétation, à son tour, précéder la construction de la phrase et l’articulation de la parole par les organes buccaux.

3.      Le mouvement n’est rien d’autre qu’une propriété du corps. Il est ce par quoi notre corps s’insère dans le milieu ambiant, parmi les autres corps. En revanche, les mouvements que le locuteur imprime à son larynx et à sa langue pour produire la parole sont déterminés par le sens de l’énoncé qu’il entend émettre. Et cet énoncé est émis en réponse au sens des paroles de l’interlocuteur et non la reproduction mimétique des mouvements perçus de la bouche de celui-ci :

4.      Un préjugé réduisant le mouvement à sa dimension physique ou cinétique crée entre sens et motricité un dualisme tel que la réalisation du sens des paroles dans des mouvements buccaux devient un mystère. De même, on voit mal la possibilité d’une compréhension des paroles d’autrui si ces mouvements buccaux ne retiennent rien du sens de l’énoncé et si les sons vocaux produits restent des vibrations acoustiques de l’air environnant.

5.      Toutes ces difficultés trahissent la persistance d’une conception solipsiste de l’esprit incompatible avec l’idée de communication. Le langage tend à se ramener à la pensée qu’il exprime, tandis que l’expression ne se distingue plus de la physique des mouvements et des sons. Langage et pensée n’auraient alors aucune possibilité de sortir de l’esprit individuel, un esprit enfermé en lui-même au sein d’un monde physique où rien n’a de sens.

6.      La proposition qu’il existe dans le cerveau de l’individu isolé une cellule nerveuse ou une population de cellules responsables de la communication avec autrui ressemble à une contradiction dans les termes. Nous communiquons essentiellement par le langage. Du langage, notre expérience est celle d’une pratique intersubjective dans le champ ouvert des transactions sociales. Il est inconcevable que cette pratique puisse être enfermée dans les limites du cerveau individuel. D’un autre côté, l’usage du langage mobilise des capacités de l’individu, innées ou acquises. Ces capacités doivent avoir une base neurale dans son cerveau. Dans l’abstrait, les deux exigences s’opposent en un conflit sans issue. La découverte empirique des neurones miroir est-elle une issue possible ?

7.      Les neurones miroir sont des cellules du cerveau du singe à champ bimodal visuel et moteur. Leurs conditions d’activation associent la vision de l’action d’un autre agent avec la production par l’animal de la même action ou d’une action du même type. Leur activité dépend de la fixation de l’attention de l’animal observateur sur l’action observée. La contribution de l’agent observé est celle, purement passive et involontaire, de stimulus visuel déclencheur. L’existence d’un lien de communication entre l’agent et l’observateur n’est ni nécessaire ni suffisante. De plus, le singe n’a pas l’usage de la parole, privilège de l’humain. Pour défendre l’hypothèse des neurones miroir origines du langage, il faut d’abord franchir le fossé entre l’action de préhension manuelle chez le singe et la parole chez l’homme.

8.      L’origine peut s’entendre en deux acceptions : phylogénétique ou fonctionnelle. Au point de vue phylogénétique, l’existence d’une homologie des architectures neuronales entre l’aire frontale F5 du singe où l’on a identifié les neurones miroir et l’aire de Broca chez l’homme suggère que la seconde s’est développée à partir de la première au cours de l’évolution du singe à l’homme. F5 est localisée contre la branche inférieure du sillon arqué, lequel aurait donné naissance aux deux sillons horizontaux parallèles, le frontal supérieur et le frontal inférieur, lesquels rejoignent perpendiculairement le sillon précentral. Logiquement à l’issue de cette restructuration évolutive, Broca (BA 44 et 45) est localisée entre le sillon frontal inférieur et la branche inférieure du sillon précentral.

9.      Il est intéressant de noter que l’organisation somatotopique de F5 comporte des représentations des mouvements de la main, mais aussi des représentations des mouvements de la bouche et du larynx. Tandis que Broca, bien que principalement dédiée à la représentation des mouvements de la bouche et du larynx, contient aussi des représentations des mouvements de la main, exécutés ou imaginés. Pour dépasser cette homologie, qui reste purement structurale, et revenir à la dimension fonctionnelle, il faut réfléchir à ce qu’il peut bien y avoir de commun au langage et à la perception de l’action d’autrui.

10.   La simulation interne de l’action. Dans la décennie 1970-80, le psychologue Roger Shepard introduisait le concept de ‘rotation mentale’ (Shepard & Metzler, Mental rotation of three-dimensional objects, Science, 1971). On demande aux sujets de reconnaître si deux images d’objets tridimensionnels complexes sont des images du même objet vu sous deux aspects différents ou des images d’objets différents. Résultat : les sujets mettent d’autant plus de temps à identifier l’objet que l’angle sous lequel ces images le présentent est plus grand. Ce qui suggère que les sujets se forment une représentation mentale de l’objet qu’ils font tourner mentalement pour la superposer à la deuxième image.

11.   De cette imagerie mentale visuelle la transition vers une imagerie mentale motrice a été accomplie par Marc Jeannerod (The representing brain. Neural correlates of motor intention and imagery, Behavioral and Brain Sciences, 1994). Ce physiologiste a observé l’anticipation de la forme de l’objet par l’adaptation de la pince digitale pendant le mouvement de la main vers l’objet à saisir. Cette anticipation ne pouvait pas s’expliquer simplement par une transformation des informations visuelles en commandes motrices. Il en rendait compte en intercalant une phase interne d’action représentée avant l’action exécutée. Dans cette phase toutes les caractéristiques du mouvement de la main nécessaires à la réalisation du but sont incorporées à l’action.

12.   Dans ce contexte théorique, il était naturel que les auteurs de la découverte des neurones miroir interprètent la dualité fonctionnelle de ces neurones comme récupération d’une action dans le répertoire moteur de l’animal « en réponse à la signification (non aux propriétés physiques) des gestes accomplis par d’autres individus » (di Pellegrino et al., Understanding motor events : a neurophysiological study, Exp. Brain Res. 1992). Cette reconnaissance de la signification de l’action observée trouvait chez le singe une explication simple avec la coïncidence entre l’action effective observée (celle dont l’observation active le neurone) et l’action effective exécutée (celle dont l’exécution par l’animal active le même neurone). L’explication se compliquait chez l’homme où l’on parlait plutôt de « partage des mêmes circuits corticaux par la perception du geste et par l’usage du même membre ». De la dualité des conditions d’activation d’une cellule nerveuse unique on a glissé vers un processus interne de simulation de l’action observée. Mais, admettons que comprendre le mouvement corporel d’autrui comme une action, ce soit avoir le sentiment de pouvoir faire la même action sur la base de l’activation simultanée d’une représentation motrice ou d’une simulation interne : en quoi nous sommes-nous rapprochés des bases biologiques de la communication et du langage ?

13.   La théorie motrice de la perception de la parole. Intuitivement, il peut sembler que la perception de la parole consiste en l’audition des sons vocaux suivie de l’interprétation de ces sons comme expressions de significations, une interprétation qui prépare la formation d’une intention de parole et la production des sons vocaux pour sa réalisation. Cette impression est peut-être trompeuse. Pour Alvin Liberman, la perception de la parole a plutôt pour objet « les gestes phonétiques que le locuteur entend réaliser » pour produire les diverses catégories phonétiques de la parole. Ex : [b] : geste de blocage des lèvres ; [m] : geste de blocage labial + abaissement du voile du palais (Liberman & Mattingly, The motor theory of speech perception revised, Cognition 1985).

14.   Pour Liberman, il n’y a pas à traduire les sons entendus en paroles, parce que la perception de la parole est directe. On ne perçoit pas d’abord les sons produits par celui qui parle. D’emblée on perçoit son activité de parler. Et cette capacité dépend du fait que l’auditeur est également un locuteur potentiel qui peut simuler intérieurement les gestes articulatoires du locuteur actuel. Cette perception repose au plan cérébral sur l’identité des commandes motrices des gestes producteurs de la parole perçue du locuteur avec les commandes motrices des gestes producteurs correspondants du côté de l’auditeur.

15.   Cette thèse paradoxale s’appuie sur des arguments de deux types. (1) L’insuffisance de la théorie auditive adverse. Cette théorie suppose que les frontières entre catégories phonétiques correspondent de façon univoque à des discontinuités du flux acoustique. Or, le phénomène de la coarticulation fait qu’un même phonème émis dans des contextes phonétiques différents donnera des sons différents. Réciproquement, un synthétiseur de paroles devra émettre des sons différents pour que l’auditeur ait un percept phonétique invariant. On peut faire varier artificiellement, voire supprimer les caractéristiques physiques du son (bande de fréquence, pics d’intensité, périodicité oscillatoire) sans que cela empêche la perception de la parole. Une telle absence de correspondance univoque exclut qu’on puisse définir les catégories phonétiques en termes purement acoustiques. Cet argument ne prouve pas encore que l’objet de la perception de la parole est le geste articulatoire.

16.   (2) L’argument de l’influence modulatrice de la vision des mouvements articulatoires sur la reconnaissance des phonèmes. L’effet McGurk (McGurk & McDonald, Hearing lips and seing voices, Nature 1976) : On fait entendre aux sujets les syllabes [ba], [ba], [ba] et simultanément on leur projette le film d’un visage qui articule en silence les syllabes [be], [ve], [de]. Les sujets perçoivent sans ambiguïté ni conscience du mélange audiovisuel les syllabes [ba], [va], [da]. Ce phénomène est en accord avec la théorie motrice pour laquelle l’objet perçu n’est ni le son ni l’image visuelle, mais est plutôt le geste. Cet argument ne suffit pas pour décider la controverse en faveur de la théorie motrice.

17.   La revanche de l’histoire (de la culture) sur le naturalisme : Les vicissitudes de la théorie motrice comme naturalisation du langage, et plus précisément les vicissitudes du mécanisme postulé sous-jacent à la simulation interne de l’action. Dès la découverte des neurones miroir, le rapprochement a été fait avec la théorie motrice de la parole : « our observations indicate that in the premotor cortical areas there are neurons which are endowed with the properties that such theories require » (Understanding motor events, 1992). S’inscrivant de la sorte dans l’orbite des théories motrices, la théorie des neurones miroir allait subir une évolution comparable.

18.   Liberman était parti d’une base behavioriste : fidèle à la théorie de John Watson (Behaviorism, 1925) pour qui la pensée était « un parler subvocal », il avait d’abord soutenu que la perception de la parole consistait à « apprendre les conséquences sensorielles de son imitation implicite » par un processus d’association sensorimotrice.

19.   De là, il a embrassé la doctrine de Jerry Fodor (The modularity of mind, 1983), tout en lui conférant une dimension motrice dont elle est expressément dépourvue. La reconnaissance de la structure phonétique de la parole est dès lors dévolue à un module spécialisé analogon du processus de production. La parole est perçue par « un synthétiseur de paroles interne doté d’une information complète sur les caractéristiques anatomiques et physiologiques du tractus vocal ainsi que sur les conséquences articulatoires et acoustiques des gestes linguistiquement signifiants ». Dès lors que les circonstances sont réunies, ce module se met en marche automatiquement et aveuglément de façon à générer une description phonétique de l’énoncé entendu qui pourra être utilisé par d’autres systèmes, grammaticaux, sémantiques ou en général cognitifs.

20.   L’histoire de la théorie motrice du langage se prolonge avec les travaux récents de Friedemann Pulvermüller (Brain mechanisms linking language and action, Nature Reviews Neuroscience, 2005). Cet auteur impute à la doctrine modulariste en linguistique une tendance à la dissociation entre un système moteur localisé dans les aires prémotrices et motrices et un système linguistique localisé dans les aires périsylviennes (Broca et Wernicke). Réagissant contre l’idée que ces systèmes auraient un fonctionnement autonome, il propose deux systèmes fonctionnels distincts mais en interaction mutuelle. Le cas des corrélats cérébraux des verbes d’action (‘lick’, ‘pick’,’kick’) lui a permis de démontrer que lors de l’audition attentive de mots les aires du cortex moteur inférieur, prémoteur et préfrontal étaient activées de façon quasi simultanée et en parallèle avec l’activation des aires auditives du cortex temporal supérieur. Ce qui apporte une validation à la théorie motrice, encore que sur la base d’une conception nouvelle, non modulaire, mais distributionnelle et interactionniste.

21.   Le système postulé sous-jacent dans la théorie des neurones miroir a subi un déplacement non moins considérable. En un premier temps localisés dans l’aire F5 du singe, de là dans l’aire de Broca chez l’homme, les neurones miroir ont été retrouvés dans l’aire pariétale inférieure du singe, comme substrats de la fonction de traduction de l’information visuelle sur l’objet en une information motrice nécessaire à sa préhension (Rizzolatti & Sinigaglia, So quel che fai. Il cervello que agisce e i neuroni specchio 2006). Dernièrement Rizzolatti concède que l’expression « neurones miroir » est moins le nom de cellules nerveuses déterminées que la désignation « d’un mécanisme général dont la fonction spécifique dépend de l’endroit du cerveau où il est localisé » (Conférence ENS 5/3/10). À ce stade on est fort loin de la bimodalité de décharge des neurones miroir du singe ! Toute forme d’association entre cognition et action est enveloppée dans l’hypothèse d’un mécanisme « miroir ». Ce qui expose cette hypothèse à un risque de dilution et de trivialité. Toute fonction comme toute forme de comportement peut s’interpréter comme comportant une composante motrice, explicite ou – à plus forte raison – implicite.  

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