Qu'est-ce qui nous fait agir? (I)

Publié le par phenomenologica

Cours 2011-2012 : 1er sem – [E10] Licence 3 : Philosophie Générale :

« Qu’est-ce qui nous fait agir ? »

L’expérience quotidienne nous enseigne que l’agent humain, bien que capable de raisonner et de s’émouvoir, n’est ni un décideur parfaitement rationnel quand il délibère, ni l’impuissante victime de ses impulsions quand il y cède. Cependant, la psychologie et les sciences cognitives semblent tiraillées entre une conception rationaliste qui fait de l’agent un calculateur froid et une conception empiriste qui ramène aux émotions élémentaires la motivation de l’action. En prenant pour guide les ébauches d’une phénoménologie de l’affectivité et de l’intersubjectivité tracées par les philosophes, et en nous instruisant aux recherches contemporaines sur les fondements neurophysiologiques de la motivation, nous travaillerons à affiner notre sens de l’ambivalence des conduites humaines.

Bibliographie : Berthoz, La décision, Odile Jacob, 2003. Damasio, L’erreur de Descartes, Odile Jacob, 1995. E. Rolls, The Brain and Emotion, Oxford UP, 1999. M. Scheler, Nature et formes de la sympathie (1913), Payot, 2003.

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I.                   Introduction

A.                Que savons-nous de ce qui nous motive ? Si nous considérons avec lucidité le cours de nos occupations en les replaçant dans le contexte plus général de notre vie émotionnelle, nous devons reconnaître que nous n’avons pas affaire à des états mentaux parfaitement distincts. Il n’y a pas non plus une alternance rigoureuse entre des tâches précises qui nous sollicitent vers l’extérieur et des périodes de repos où nous revenons en nous-mêmes.

1.                  Celle-ci est une illusion favorisée par le rythme des activités professionnelles, en particulier la division de la journée de travail – pour nous le découpage en heures de classe – qu’accentue le changement des lieux d’exercice de nos occupations successives. Ces divisions sont psychologiquement arbitraires et ne répondent qu’à la contrainte de quantification dans les sociétés où domine le travail salarié. 

2.                  L’impression débarrassée de ce préjugé est plutôt que notre expérience vécue se déploie en un flux continu de phases ni parfaitement distinctes ni entièrement indistinctes. Nous nous éveillons avec un sentiment des tâches qui nous attendent qui n’est pas forcément une réponse enthousiaste à l’appel du devoir. St Augustin lui-même confessait être trop rarement disposé à se lever « d’un bloc » (ex toto) en réponse à l’appel de la Vérité.

3.                  Nous voulons, mais souvent pas sans que ce vouloir s’accompagne de quelque réticence ou refus pour une partie de nous-mêmes. Et, de plus, cet axe du volontaire et de l’involontaire est trop unidimensionnel pour rendre compte du spectre des nuances de notre expérience de la motivation. Sa représentation devrait être tri ou multidimensionnelle : il faudrait l’équivalent du solide des couleurs.  Avoir une bonne raison d’agir, concevoir une intention délibérée, viser un but avec détermination, songer à la personne qu’on aime, évoquer un souvenir d’enfance, etc. ces états d’esprit aux contours relativement précis sont comme des sommets isolés dans un paysage au relief généralement moins accentué. Nous éprouvons un mélange de sentiments et nous en retirons diverses tendances, inhibitions ou impulsions à l’action.

4.                   L’apparente subordination à l’action de toute notre vie mentale peut même s’infléchir et céder la place à l’humeur dépressive, l’émoussement affectif et l’incapacité d’initier un mouvement dans le Parkinson. Mais dans la représentation la réalité de cette expérience émotionnelle est refoulée au profit d’états mentaux clairement identifiés et d’actions ou d’intentions bien caractérisées.

B.                  L’approche indirecte, théorique et expérimentale, en psychologie :  

1.                  On peut vouloir imputer la responsabilité de cet état de choses à la pression de la psychologie scientifique sur notre appréhension réflexive de la vie mentale. Mais ce reproche n’est peut-être pas légitime. S’il a été possible de pratiquer une psychologie philosophique autonome, ce n’est plus le cas à l’époque des sciences de l’homme : l’honnêteté est de reconnaître que la réflexion philosophique sur la vie mentale est pratiquée aujourd’hui en un permanent dialogue avec la psychologie scientifique. C’était déjà le cas pour la psychologie phénoménologique qui est née d’un dialogue critique avec la psychologie empirique. Mais même la Philosophy of Mind qui a emprunté la voie tracée par Wittgenstein d’une analyse ‘logico-grammaticale’ (non empirique) des expressions du langage psychologique ordinaire s’est réorientée finalement vers le dialogue avec les sciences cognitives.

2. De sorte qu’il est fatal que la grille conceptuelle projetée sur l’expérience émotionnelle et motivationnelle par la psychologie imprègne notre réflexion naturelle ou philosophique sur cette expérience. Or, au laboratoire, pour départager les hypothèses concernant les mécanismes mentaux, on ne peut pas se passer d’imposer aux sujets des tâches comportementales précises : « identifier l’émotion exprimée par un visage sur une diapositive », « simuler intérieurement l’émotion d’un visage », « réagir à la non congruence entre la tonalité affective du contenu d’un récit et celle de la voix du narrateur », etc. Cette méthode de la tâche imposée est justifiée par la recherche d’un état corrélatif précis pour une certaine composante de l’expérience émotionnelle. P. ex. un état du cerveau associé à la peur.

3. Mais elle tend à déterminer cette expérience dans le cadre d’une tâche particulière, donc à subordonner la représentation de la vie mentale à l’action. En dépit du fait que nous ne faisons pas tout le temps quelque chose et que nous pouvons être très occupés sans cela : le cerveau se révèle plus actif dans le sommeil (paradoxal) et dans la rêverie éveillée que dans une tâche déterminée. Et les régions cérébrales activées dans ces conditions ‘de repos’ sont en revanche désactivées par les tâches.

C. La tension entre rationalisme cognitif et science affective :  

1.                  La frustration qu’on peut éprouver devant une représentation de la vie mentale qui remplace le mélange, l’empiètement mutuel et l’interpénétration habituelle des sentiments par un tableau excessivement compartimenté n’est pas dépourvu d’écho dans la recherche elle-même. Celle-ci n’est pas univoque : deux tendances sont en compétition.

2. La science cognitive classique s’inspire du modèle du cerveau-ordinateur et de l’esprit-programme. Les capteurs sensoriels sont les entrées d’une information qui est encodée dans les pics des courbes de fréquence d’activation des neurones (potentiels d’action) et qui est soumise à une série de transformations assimilables à un calcul (neurocomputation) au fur et à mesure qu’elle est transmise aux aires du cortex cérébral responsables de son interprétation et de l’élaboration de la réponse comportementale. Cette conception de l’activité mentale comme transfert d’une information externe à travers les voies sensorielles puis motrices induit une concentration de cette information sous le format d’un ‘pattern’ d’activité focalisée, qui accrédite l’assimilation de la neurocomputation à un traitement informatique : l’application de règles logiques de transcription successive à des suites de symboles.

3. Or, ce mode de représentation ne convient pas également à tous les aspects de la vie mentale. En particulier la vie affective et motivationnelle, dans la mesure où elle se traduit par des modifications de l’humeur qui, elles-mêmes sont sous l’influence du milieu interne viscéral dont l’équilibre est régulé par les noyaux sous-corticaux du cerveau. Cette dimension de notre expérience est irréductible au traitement computationnel d’une information discrétisée en symboles. Elle se conçoit mieux en termes d’équilibre global. Tandis que l’information cognitive est dédiée à l’extraction de formes ou au traitement de symboles, l’affection et la motivation procurent un contexte, un arrière-plan sur lequel ces formes ou symboles prennent pour l’individu une valeur vitale (réconfort/ malaise).

4. Sans opposer un démenti à la théorie neuronale, ce sont moins des ‘voies’ ou canaux de transfert d’information à sens unique (centripète ou centrifuge) qui sont recrutées que des réseaux étendus où les aires corticales et les noyaux sous-corticaux sont intégrés dans de vastes boucles qui se chevauchent. De plus, ‘l’information’ ne circule pas seulement dans le canal des neurones : Les noyaux de la base du cerveau secrètent des substances hormonales neuromédiatrices qui exercent leur action sur le fonctionnement des cellules cérébrales qu’elles baignent, en particulier, mais pas exclusivement, au niveau des synapses (dopamine, noradrénaline, sérotonine, ocytocine, etc.). Il y a sans doute une révolution épistémologique à accomplir pour passer d’une neuroscience cognitive du câblage neuronal à une neuroscience affective de l’immersion dans le milieu des fluides du cerveau : passer du ‘Dry Mind’ au ‘Wet Mind’ (Kosslyn & Koenig, Wet Mind. The New Cognitive Neuroscience 1995).

II. Le retour des émotions

A.                1. Les émotions sont à l’ordre du jour. Si nous adoptons provisoirement la position du lecteur de journal (au sens de Hegel) ou du spectateur des informations télévisées, il semble que tout conspire (décideurs politiques, groupes de pression, journalistes et publicitaires) pour « nous donner des émotions ». L’émotion semble la marque privilégiée de l’importance des événements. Tendance qui s’accompagne d’un rétrécissement de la gamme des émotions concernées. Les nuances délicates et subtiles de la vie affective sont écartées au bénéfice des commotions violentes : peur, et de préférence terreur panique ; joie, ou plutôt liesse, transports, jubilation. D’un côté la foule dans les rues de New York fuyant les tours du World Trade Center qui s’effondrent. De l’autre les supporters de l’équipe nationale de football qui dansent sur les Champs Elysées pour fêter la précédente coupe du monde.

Paradoxalement, cette exploitation médiatique des émotions créée une accoutumance et une insensibilité qui tendent à renforcer chez le simple citoyen le sentiment de ne rien comprendre à des événements qui le dépassent. Au lieu d’un intérêt soutenu pour les affaires du Monde, c’est un repli sur soi qui en résulte bien souvent.

2.                  Sur un plan plus général, on observe un regain d’intérêt pour les émotions (et en général les aspects affectifs) dans les sciences de l’homme ou les sciences de l’esprit. Ici, la situation est plus complexe et les termes convenables pour la décrire sont plus difficiles à trouver. Certaines disciplines (la psychanalyse) se sont centrées sur la vie affective de l’homme (plutôt que les émotions), mais leur statut épistémologique demeure controversé. D’autres ont commencé récemment à s’y intéresser : les sciences cognitives en avaient d’abord fait abstraction comme peu assimilables au modèle du cerveau – ordinateur. D’autres, les neurosciences, après avoir établi quelques faits scientifiques solides concernant les bases neurobiologiques des émotions, ont mis sur pied tout un programme de recherche de « neurosciences affectives ». En somme, on assiste à un bouleversement du paysage des disciplines scientifiques (ou à prétention scientifique) et à l’émergence des émotions en tant que thème porteur pour la recherche.

3.                  Les émotions sont à l’interface des différentes approches en psychologie. Depuis longtemps reconnues dans leurs expressions faciales et posturales comme preuves de principes communs à l’homme et « aux animaux inférieurs » fondés sur l’évolution (Darwin, L’expression des émotions chez l’homme et les animaux 1872). Elles ont été mises en avant par les behavioristes contre la psychologie introspective de William James pour promouvoir une étude objective des « réactions émotionnelles » (John Watson, Le Behaviorisme 1925). Toutefois, une certaine crispation sur les événements extérieurs qui contrôlent le comportement a détourné cette psychologie des « causes internes », bloquant l’avènement d’une science des émotions. La réhabilitation des états mentaux par la « révolution cognitiviste ». Cependant, la primauté accordée aux représentations mentales et aux computations symboliques. La découverte par les neurosciences d’homologies entre le cerveau humain et le cerveau des autres mammifères et la mise en évidence de la neurodynamique fonctionnelle reliant les régions ventrales (anciennes) et corticales (récentes) du cerveau humain permettent d’envisager l’intégration future des émotions dans l’ensemble de l’activité cérébrale.

B.                 Un cas clinique classique habilement exploité. (Importance du spectaculaire en science : cf Broca et son patient aphasique Leborgne.) Phineas Gage, chef de chantier du chemin de fer dans le NE des Etats-Unis, blessé en 1848 par une barre à mine qui lui a traversé le crâne. Ayant survécu à sa blessure, a manifesté un changement de personnalité (décrit dans un rapport rédigé 20 ans après l’accident par son médecin le Dr John Harlow). Devenu instable, incapable de contrôler ses pulsions et de prendre des décisions raisonnables, il mène une fin de vie misérable. En 1994paraît dans Science un article de 3 p.  « Le retour de Phineas Gage: le crâne d’un patient célèbre donne la clé du cerveau ». La reconstitution par ordinateur du cerveau de Gage à partir de photos de son crâne a permis à l’anatomiste Hanna Damasio de localiser la lésion dans les cortex préfrontaux (ventro-médians) et au neurologue Antonio Damasio de développer sa théorie de la contribution des émotions à la décision rationnelle. Commentaire : on peut concevoir quelque motifs de perplexité devant 1) l’éloignement dans le temps (145 ans) entre la lésion du cerveau et son «explication théorique » 2) le rapport inverse entre la fragilité de la base empirique et l’ambition de la théorie appuyée sur celle-ci : « L’esprit est fondé sur le corps et pas seulement sur le cerveau », « La passion fonde la raison », etc.  

C.                Rappel de la distinction traditionnelle entre « émotions » et « raison ».Son attribution abusive à Descartes par Damasio ignore Les Passions de l’âme (1649). Une théorie intégralement mécaniste de la vie mentale. Le rationalisme intellectualiste serait plutôt imputable à J.-J. Rousseau, qui prétendait enseigner son Emile à regarder comme un malade un homme en colère. L’équivalence passion = maladie est le type même du préjugé rationaliste. Le simple renversement de la hiérarchie traditionnelle subordonnant les émotions à la raison est indéfendable : même si les émotions peuvent influer sur nos décisions, voire les guider, elles n’en rendent pas compte de la dimension de rationalité. La rationalité demeure une exigence dont la condition de réalisation dans la nature psychique de l’homme n’est pas encore clarifiée. Limites d’une théorie du « raisonnement naturel » : s’il n’y a plus de structure logique inférentielle, il n’y a plus de raisonnement du tout. Même si raisonner, en particulier tirer la conclusion des prémisses d’un raisonnement, est un acte cognitif qu’il faut que le sujet accomplisse.  Nécessité de trouver un équilibre entre l’exigence épistémologique de la possibilité d’une « vision neutre des choses » et l’exigence de réalisme psychologique de reconnaissance de l’imprégnation affective de toutes nos activités. (Absurdité de la genèse de l’arithmétique à partir des tendances scatologiques de l’enfant : Mélanie Klein).

D.                « Le renversement » de la hiérarchie esprit – corps : On tend aujourd’hui à créditer les neurosciences d’un renversement accompli auparavant dès le début du XXème s. au sein du mouvement phénoménologique par Edmund Husserl, qui a dépassé son propre cartésianisme initial (priorité à l’ego cogito) en direction d’une théorie de la constitution du sens subjectivement vécu des objets du monde perçu sur la base de l’expérience kinesthésique et qui, en osant enraciner la motivation dans une paradoxale « intentionnalité pulsionnelle », a poussé jusqu’à ses plus extrêmes limites la philosophie transcendantale. Maurice Merleau-Ponty, qui voulait surmonter le dualisme de la tradition spiritualiste française en mettant l’accent sur « la chair » comme « entrelacs » du corps propre et du monde dans la perception et le geste. Erwin Straus, qui a critiqué le mécanisme cartésien de la psychologie behavioriste et de la cybernétique et opposé au schéma S – R « une analyse historiale » du sentir et du se mouvoir plus conforme « au sens des sens ». Ces auteurs ont « fait l’essentiel du travail », accomplissant l’expérience de pensée d’un « dépassement », qui implique de renoncer à ce qu’ils avaient d’abord accueilli comme la révélation de la subjectivité, mais sans toutefois rendre les armes à l’objectivisme et au réductionnisme naturaliste ou physicaliste à la mode.

III. Les émotions et le corps


L’intérêt du philosophe pour les émotions s’inscrit dans un mouvement général de réhabilitation du corps contre un ancien mépris du corps associé à l’intellectualisme ou au rationalisme dans la culture de l’Occident et au sein même de la tradition philosophique. Un message paradoxal nous vient des sciences cognitives, dont le développement spectaculaire est associé au modèle du cerveau – ordinateur et de l’esprit – programme ainsi qu’à une conception représentationnelle et computationnelle du mental. Les neurosciences sont à la croisée des chemins : une partie d’entre elles épouse les dogmes cognitivistes et s’accommode d’une conception de l’homme réduit à son cerveau et de l’esprit réduit à des états computationnels. Une autre partie est à la recherche d’une physiologie « incarnée et située » qui rendrait justice à notre situation corporelle et interactionnelle.

A.                La théorie de William James: « Revenons à la physiologie du cerveau, notre point de départ. Si nous supposons que son cortex contient des centres pour la perception des changements en chaque organe sensoriel spécial, chaque portion de la peau, chaque muscle, chaque articulation, chaque viscère, et qu’il ne contient absolument rien d’autre, le schéma que nous nous en faisons-là est parfaitement capable de représenter le processus des émotions. Un objet tombe sur un organe sensoriel et il est aperçu par le centre cortical approprié ; ou encore, ce dernier, étant excité d’une quelconque autre façon, donne naissance à une idée de ce même objet. En un éclair, les courants réflexes, transmis à travers leurs canaux préordonnés, changent la condition des muscle, peau et viscère ; et ces changements, aperçus comme l’a été l’objet original, en autant de portions spécifiques du cortex, se combinent avec lui dans la conscience et le transforment d’un objet-simplement-appréhendé en un objet-émotionnellement-ressenti. Pas de principe nouveau à invoquer, puisqu’on n’a rien postulé en dehors du circuit réflexe ordinaire et des centres topologiques dont chacun d’une manière ou d’une autre admet l’existence. » W. James, What is an emotion? Mind 9, 1884.

            a) Ne postule aucun système particulier, cérébral ni mental, dédié aux émotions en plus des systèmes sensoriel et moteur : « les processus émotionnels cérébraux ne sont rien d’autre que les processus sensoriels ordinaire diversement combinés ».

            b) Les changements corporels accompagnant les émotions n’en sont pas la « manifestation » ni « l’expression ». Les émotions sont le sentiment que nous avons (our feeling) de ces changements corporels. « Nous sommes tristes parce que nous pleurons, en colère parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons ; nous ne pleurons pas, ne frappons ni ne tremblons parce que nous serions triste, en colère ou effrayés. »

            c) « Une émotion humaine purement désincarnée est un non être. » Toute nuance émotionnelle possède dans « la caisse de résonance du corps » une réverbération unique, laquelle est immédiatement sentie. Cette sensation est ultérieure à ce changement corporel parce qu’elle dépend du fait que le cerveau en est averti par les nerfs sensoriels des organes. Ce changement corporel soustrait de l’émotion, reste un jugement intellectuel, une cognition.

B.                  La théorie des “marqueurs somatiques” de A. Damasio  (L’Erreur de Descartes 1994) : Les sensations corporelles périphériques évoquées par le comportement ont une contribution essentielle au processus central de décision en vue de l’action. Une théorie fondée sur l’observation des patients cérébrolésés qui présentent le ‘syndrome du lobe frontal’ : lésion du cortex préfrontal ventromédian ; défaillance du jugement et de la prise de décision dans la vie quotidienne (planification de la journée de travail, choix des relations et des activités). Décision contraires à leurs propres intérêts. Incapacité de tirer la leçon de leurs fautes. Capacités normales de résolution de problèmes abstraits. N’expriment pas les émotions et n’éprouvent pas les sentiments en accord avec les situations. Hypothèse : Un mécanisme émotionnel signale les conséquences prévisibles d’une action et guide le choix de la réponse avantageuse. L’émotion est définie comme l’ensemble des états du corps qu’elle évoque et qui en sont les signes (marqueurs somatiques). Etats déclenchés par un système spécial du cerveau en réponse au contenu des perceptions (un serpent, gagner à la loterie, perdre ses économies dans une crise boursière…). L’amygdale déclenche les états somatiques en réponse à des stimuli inducteurs primaires. Des patrons d’états somatiques se développent dans les noyaux sous-corticaux (l’hypothalamus) et les noyaux du tronc cérébral. Changements du milieu interne et du système musculosquelettique (posture, expression faciale, conduites précises). Les MS se développent également dans les cortex somatosensoriels (SI, SII, Insula, Cingulum). Le cortex ventromédian déclenche des MS en réponse à des stimuli inducteurs secondaires (représentations mentales des états somatiques simulés sans participation du corps). Les MS modulent la sécrétion des neuromédiateurs (Striatum) par les noyaux sous-corticaux et par là ils influencent l’activité synaptique des neurones corticaux des aires prémotrices (Cingulum antér., SMA) qui sous-tendent le comportement et la cognition.

TEST : Tâche de jeu de cartes. Choix entre 1) un paquet de cartes (A+B) qui rapportent un important gain immédiat mais une perte plus importante à long terme et 2) un paquet (C+D) qui rapporte un moindre gain immédiat mais une perte moindre à long terme. Les normaux préfèrent le choix avantageux. Les patient cérébrolés du cortex ventromédian ou de l’amygdale préfèrent le choix désavantageux. 

C.                 Critique des théories corporelles (périphéralistes) : Ces théories ne disent pas pourquoi certains événements évoquent en nous une réponse corporelle (et par là une émotion), tandis que d’autres n’en évoquent pas. Les changements corporels ne sont pas sélectifs des émotions : c’est la cognition qui donne à l’état d’excitation physiologique « son étiquette émotionnelle » (expérimentation avec injection d’adrénaline et recours à un acteur pour influencer le jugement sur sujet sur son état, par Schachter et Singer, 1962). La déafférentation due à une lésion de la moelle épinière interrompt l’information du cerveau sur les changements corporels sans altérer la capacité d’éprouver des émotions. Des sujets entièrement privés d’information en retour sur leur niveau d’excitation du système nerveux autonome par une lésion cervicale ne diffèrent pas de manière significative par rapport aux normaux par l’intensité des émotions éprouvées : « J’avais envie de lui rouler dessus avec mon fauteuil roulant ! » (Chwalisz et al. 1988). Le mécanisme de décision peut être fondé sur la valeur positive ou négative d’un stimulus (p.ex. visuel) sans passer par un processus d’évaluation de l’état périphérique du corps. L’interposition de ce deuxième processus introduirait désordre et inefficacité. Il n’est pas prouvé que l’activation du cortex somato-sensoriel soit nécessaire à l’émotion (Rolls, 1999). Cependant, l’unité du milieu chimique interne et du métabolisme de l’organisme et la possibilité d’une voie de communication d’information indirecte extra-neuronale redonne au corps un rôle dans la conduite émotionnelle. Les viscères sécrètent des substances chimiques (hormones) qui ont une influence sur le cerveau : l’injection intraveineuse de peptides gastriques peut provoquer des attaques de panique (Panksepp 1998). La porte étroite : pour une philosophie du corps, l’issue n’est ni dans le repli sur soi ni dans une confrontation avec les neurosciences. L’issue est de retrouver au sein même du mouvement scientifique une dialectique à travers laquelle s’exprime une nouvelle intelligence de l’expérience corporelle. La dialectique entre les niveaux cortical et sous-cortical du cerveau. L’existence de systèmes émotionnels différenciés dans le cerveau et  leur organisation en boucles cortico-sous-corticales (fermées ou non). A défaut d’une légitimation scientifique de l’incarnation, une délégitimation de la hiérarchie inspirant le mépris du corps.

 

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