Qu'est-ce qui nous fait agir? (III)

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VI. « Le caractère intime de notre expérience émotionnelle est-il un obstacle insurmontable à ce qu’elle puisse être objet de science ? »

1.                  Une étymologie oubliée ? : intimus, superlatif de interior. Un oubli peut-être pas sans résidu. Littré : «1.  Qui est le plus au-dedans et le plus essentiel. » Ex. surtout physique et chimie. Structure intime, nature intime des choses, connexion intime des parties, mélange intime des éléments. 2. Psychologique : Littré « Qui existe au fond de l’âme (?) » Ex. sens intime, sentiments intimes.  3. Amour, amitié : Adj. ami intime, union intime, relations intimes. Subst. un intime.  Littré : « Intime, à la rigueur, n’admet ni plus ni moins ; car il est le superlatif d’intérieur. Cependant, on perd souvent de vue ce caractère de superlatif, et alors on donne à intime des degrés de comparaison : « Dieu voit dans le fond le plus intime du cœur » « Homme, viens te recueillir dans l’intime de ton intime » (Bossuet)». Une aspiration à la transcendance par la spirale de l’intime : St Augustin, Confessions, III, 6, 11 : « Tu autem eras intimior intimo meo… »

2.                  Le fait que ce soit moi qui actuellement éprouve ce sentiment, cette émotion, qui aie ce désir, ou seulement qui souffre d’une dent cariée… est absolument unique en son genre, non reproductible, insubstituable. Si un autre prétendait éprouver la même chose à un autre moment, ce ne serait pas la même chose précisément parce que ce serait un autre et non pas moi et à un autre moment et non pas au moment actuel.

3.                  Devenue subreptice, la superlativité de l’intime exprime peut-être une réticence à l’assimilation au simple dedans, une opposition au dehors plus fondamentale que celle du dedans, ramené du coup à un opposé spatial, le côté interne d’une frontière fermée. Une opposition dans une autre dimension. L’idée topologique qu’il existe un mode de fermeture d’un espace plus primitif que de plonger cet espace dans un espace englobant présupposé : on ne peut pas construire des figures en géométrie euclidienne sans assumer l’existence d’un espace préalable de représentation. Mais cette supposition n’est pas une nécessité a priori comme le croyait Kant. On peut aussi s’abstenir de ce présupposé. Un mode plus primitif de construction de l’espace est le mode qui consiste à décrire l’espace en question d’une manière continue (sans aucune lacune) jusqu’à revenir au point de départ. Comme une fourmi qui parcourrait un tore en tous ses points sans rien savoir de l’espace environnant. Ou comme un philosophe solipsiste qui engendrerait à partir de son intérieur la variété de son expérience subjective.

4.                  L’obstacle transcendantal et son dépassement : nous avons une connaissance empirique des objets de l’expérience externe, des objets de l’expérience interne, mais pas du sujet de cette expérience externe ou interne. Kant : l’unité synthétique de la synthèse du divers de l’expérience est la condition de possibilité de cette expérience, mais n’est pas elle-même un objet d’expérience possible. Pas d’intuition intellectuelle du sujet par lui-même (CRP).

5.                  Mais déjà chez Kant, la théorie de la Selbstsetzung du sujet lui-même comme corps matériel et comme centre de forces en interaction avec les forces environnantes dans l’espace et le temps (Opus postumum). Kant finit par reconnaître que la possibilité de connaître des objets ne dépend pas seulement du fait que je peux combiner leurs diverses apparences, mais aussi du fait qu’ils m’affectent en exerçant sur moi des forces. Pour que cela soit possible il faut que je ne sois pas simplement un principe formel d’unité synthétique, mais que je sois moi-même un être empirique. L’autoaffection est corrélative de l’affection par des objets : « Position et perception, spontanéité et réceptivité, relation objective et relation subjective sont simultanées, parce qu’elles sont identiques quant au temps, comme apparences de la façon dont le sujet est affecté – et qu’elles sont donc données a priori dans le même actus (Op). »

6.                  Pour Fichte, (comme pour Schelling) : il y a nécessairement autoaffection du Moi. Le Moi ne pourrait rien librement déterminer s’il n’était pas donné à lui-même et s’il ne se trouvait pas lui-même comme tendance (Trieb), dont il a une conscience immédiate dans le sentiment : « L’acte de sentir est lui-même la réalité qui se présente. Je ne sens pas quelque chose mais je me sens moi-même » (Wissenschaftlehre nova methodo 1798).

7.                  Pour Husserl : la synthèse passive. L’acquis de chaque présent de conscience est l’horizon d’anticipation du présent nouveau, cadre d’expectatives déterminées que le progrès ultérieur de l’expérience vient saturer ou biffer. Une légalité a priori mais locale, révisable et constamment reconduite, qui fonde l’unité continue du Monde de l’expérience comme ce qui se constitue dans une subjectivité rétentio-protensionnelle (Analysen z passiven Synthesis Hua XI, 1966). « Une main touche l’autre main ».

8.                  La lacune dans la science : nous n’avons pas moyen de nous représenter objectivement « ce que cela fait d’être une chauve-souris ». T. Nagel.  Ce que Mary ne pourrait pas savoir. H. Frankfurt.

9.                  Une phénoménologie de l’intimité (Bachelard, La terre et les rêveries du repos 1948 ; Psychanalyse du feu 1949 ; Poétique de l’espace 1957) : l’intime enraciné dans notre imaginaire comme une source permanente de sens qu’exprime plus directement la mentalité enfantine et la poésie mais qui continue d’alimenter le monde adulte et de lui donner ses repères : « L’espace heureux » de la maison « concentre de l’être à l’intérieur des limites qui protègent ». La maison « est un véritable principe d’intégration psychologique… une topographie de notre être intime ». « N’habite avec intensité que celui qui a su se blotir ». Dans la genèse existentielle des catégories ce n’est pas l’univers qui est premier, mais la maison. « La vie commence bien, elle commence enfermée, protégée, toute tiède dans le giron de la maison. »

10.              Comparaison avec Heidegger, la Geborgenheit et la description du désabritement (Ungeborgenheit) Bauen Wohnen, Denken 1954 et avec Husserl La Terre ne se meut pas 1940/ 1989 : primordialité de la Terre comme sol pour notre Humanité par rapport à une conception scientifique de l’espace infini. 

11.              La levée de l’obstacle par les sciences sociales : A. Giddens, Modernity and Self-Identity. Self and Society in the late modern age (1991) ; N. Luhmann, Liebe als Passion. Zur Codierung von Intimität (1982). La dissolution des hiérarchies traditionnelles qui fondaient le statut idéal de l’homme sur un ensemble compact de solidarités intangibles. Les sociétés modernes sont des systèmes dynamiques de socialisation continuée qui fonctionnent de façon à assurer leur propre perpétuation par adaptation continuelle au changement. Le mode d’individuation qu’elles réservent aux agents sociaux est le résidu de toutes les pressions mutuellement incohérentes exercées sur lui pour qu’il s’insère et se recycle en permanence. En résulte une désubstantialisation de l’agent humain qui motive à son tour une prise en charge sociétale de son intimité par des institutions psychothérapeutiques.

12.              Les neurosciences du Soi tendent à souligner la contingence de l’intimité et ses défaillances là où l’analyse philosophique assume généralement son apriorité : le syndrome d’influence des schizophrènes. L’agentialité. Extéroception, proprioception, intéroception. Out of body experience. Anosognosie, héautotopoagnosie. Membre fantôme. Le module de la ToM et le déficit de ToM des autistes. Le système miroir et l’empathie motrice. 

13.              Le problème : comment le cerveau, qui n’est qu’une machine composée de cellules nerveuses, leurs connexions synaptiques, leurs voies de traitement de l’information allant des capteurs aux effecteurs des mouvements, comment une pareille machine peut-elle savoir qu’il y a quelqu’un, distinguer les actions et stimulations sensorielles qui proviennent de l’agent lui-même et celles qui proviennent de l’extérieur, éventuellement d’un autre agent ? Pour résoudre ce problème on a introduit outre les afférences sensorielles et les efférences motrices un concept de réafférence ou copie d’efférence : parallèlement à l’émission des ordres moteurs vers les muscles le système moteur émettrait en direction des systèmes sensoriels un signal l’informant de cette émission d’ordres moteurs. De cette façon l’organisme n’aurait pas besoin d’attendre le retour sensoriel d’information sur le mouvement une fois celui-ci réalisé pour préparer la suite. 

14.              La fonctionnalité par défaut du repos cérébral : Les recherches en imagerie cérébrale ont révélé des accroissements d’activation du cerveau en rapport à certaines activités mentales. La comparaison entre les conditions où le sujet a une tâche précise à accomplir et la condition de contrôle où il est passif a révélé l’existence imprévue d’une baisse d’activation localisée dans les mêmes régions du cerveau. Celle-ci témoigne d’une activité spontanée du cerveau (et d’une consommation d’énergie) lorsque le sujet est passif. L’hypothèse est que cette activité est fonctionnelle, qu’elle diminue lorsque le sujet agit en vue d’un but et qu’elle sous-tend l’activité mentale d’un sujet tourné vers son intérieur (rêve, rêverie, discours intérieur). Le cortex Pariétal médian, Cingulaire postérieur impliqués dans la représentation globale du monde extérieur et intérieur et aussi dans l’émotion et la mémoire épisodique. C latéral postérieur et STS : redirection de l’attention vers un stimulus saillant, détection du mouvement biologique. C Préfrontal ventral médian : accroissement d’activité pour l’activité mentale orientée vers soi-même, baisse pour une activité tournée vers l’extérieur, intégration de l’émotion à la décision. C Préfrontal dorsal médian : conception de pensées, images mentales, associations libres, courant de conscience,  attribution à autrui d’états mentaux, simulation interne d’actions futures… (M. Raichle, Washington Univ.).

15.              Le cerveau du Soi : Existence de corrélats cérébraux du traitement perceptif de stimuli de n’importe quelle modalité (verbale, spatiale, émotionnelle, faciale) relatifs au Soi. Les structures corticales médianes concernées par la valeur du stimulus pour l’individu. Les régions médianes du cortex cérébral reçoivent des afférences de toutes les modalités sensorielles et sont en connexion réciproque avec les noyaux sous corticaux (sens vestibulaire, viscéral, intéroceptif) : un système supramodal intégré médian sous-tendant le noyau du Soi. Une hypothèse pour unifier les différents concepts du Soi en un concept commun à notre expérience subjective préréflexive et émotionnelle (non cognitive) en tant que personne individuelle : l’ipséité, la mienneté. Ex : reconnaître une image comme la sienne ou celle d’un proche ou celle de sa maison. Le visage, le corps propre, les fonctions viscérales, la connaissance autobiographique. Présentation d’adjectifs / jugements pour qualifier le sujet (‘I can be trusted’) ; concevoir des pensées sur soi-même (apparence, personnalité) ; changement de point de vue (ego -- allo ) ; remémoration ; appréciation de la mesure dans laquelle le Sj est concerné par des images émotionnellement saillantes ; reconnaissance de son propre visage (morphé avec celui d’un autre) ; tâche de ToM ; agentialité : le sentiment d’être la cause d’une action (tracer un cercle) ou la source d’une pensée ; appartenance au corps d’une main en caoutchouc. Le système du self n’est pas une entité fixe, mais une certaine relation aux stimuli sui-référentiels en contexte au niveau de la réflexion et qui s’appuie sur la base d’un niveau émotionnel et instinctif plus profond. Le proto-self corporel ne serait pas encore individué mais la distinction entre stimuli sui-référentiels et stimuli extéroceptifs serait due à la réflexion au niveau du self. Rem : circularité : quel ‘appui’ procure le proto self au self s’il n’est pas individué ? D’autant plus grande est la distance entre le self et le self dialogique de l’autobiographie. (A. Damasio, I. Panksepp).

VII. L’expert, le chercheur et la science des émotions :

A.                Introduction : On observe une tendance dans la société contemporaine à pratiquer une forme d’évaluation paradoxale : ‘l’évaluation prédictive’. Il paraît assez naturel d’évaluer, c-à-d. de déterminer si une chose ou une performance est satisfaisante ou non, lorsque cette chose est produite ou une fois que l’action est réalisée. L’objet étant disponible, l’action ayant été accomplie, on peut examiner si les propriétés de la chose ou de l’action répondent aux critères choisis. En revanche, l’absence de l’objet ou la non réalisation de l’action semblent devoir exclure toute possibilité d’évaluation. Néanmoins, des pressions sociales s’exercent pour la généralisation de l’évaluation a priori, une évaluation non du fait avéré, mais des possibilités futures.

1.                  La récente initiative du Ministère de l’éducation nationale de promouvoir une évaluation des enfants en fin d’école maternelle (c-à-d. dès l’âge de 5ans). Pas seulement une ‘évaluation des acquis’ comme dit le titre du livret d’accompagnement édité par le MEN. Mais justement une évaluation à prétention prédictive. Une partie du livret d'évaluation porte sur le " devenir élève ". L'instituteur aura à  noter si l'élève " respecte les autres " et " contrôle ses émotions ". " L'enfant devenu élève agit de manière à respecter l'intégrité de toutes les personnes et de son environnement ; il ne les agresse pas, il a recours à la parole en cas de désaccord ou de conflit ". Le classement des enfants se fera en trois catégories : " RAS " (pour " rien à signaler "), " risque " et " haut risque ". Le maître devra remplir un fichier : une " fiche élève " et une " fiche classe " reprenant les " scores " obtenus par les enfants aussi bien pour leur comportement que pour leur maîtrise du langage, leur motricité ou leur conscience des syllabes (phonologie).

2.                    En 2005, un comité de médecins, réunis par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) pour une « expertise collective », avait déjà préconisé le dépistage et la prise en charge précoce du « trouble des conduites chez l'enfant et l'adolescent ». Issu des classifications cliniques anglo-saxonnes, ce syndrome, qui se caractérise par des comportements violents et répétés chez l'enfant et l'adolescent, toucherait, selon la littérature scientifique internationale, entre 5 % et 9 % des jeunes de 15 ans. L'étude de l'Inserm (22 septembre 2005) décrit des comportements allant « des crises de colère et de désobéissance répétées de l'enfant difficile aux agressions graves comme le viol, les coups et blessures et le vol du délinquant ». Elle recommande un dépistage systématique dès 36 mois et, pour les enfants, des thérapies individuelles, voire, « en seconde intention », l'usage de médicaments ayant « une action anti-agressive ».

3.                  La convergence de ces propositions révèle l’existence d’une tendance sociale à ce que le contrôle des émotions et de la motivation du comportement soit dévolu à des instances spécialisées. Les prérogatives de ces instances de contrôle qui empiètent sur le devenir des individus sont implicitement justifiées par la compétence scientifique des experts. Dans une verticale de l’autorité l’instituteur ou le psychologue scolaire fondera ses évaluations précoces sur l’existence d’une science positive concernant la vie émotionnelle. Le glissement d’une évaluation a posteriori vers une évaluation a priori paraît imputable à la croyance selon laquelle une science donne des phénomènes une explication remontant aux causes ou conditions suffisantes, explication qui devrait donc permettre de prédire, c-à-d. déterminer de façon univoque l’évolution ultérieure du phénomène. En l’occurrence le destin scolaire ou social de l’enfant. Cette croyance ne peut être que confortée par la diffusion dans le public des nouvelles techniques d’investigation du cerveau : imagerie, etc.

B. On peut être tenté de penser que la relation de l’expert à la science ne diffère pas essentiellement de la relation du chercheur à la science. L’expert n’est-il pas souvent un chercheur qu’on a requis pour une expertise ? En fait, la relation est fort différente : l’expert est un décideur (ou un conseiller du décideur), il doit fonder l’autorité de ses avis sur le caractère décisionnel que le public prête aux connaissances scientifiques. Or, le chercheur contribue à la découverte dans un contexte fortement compétitif de laboratoires rivaux, de paradigmes théoriques concurrents, avec des protocoles expérimentaux qui  leur imposent des contraintes variées. En particulier dans les sciences du vivant, comme en sciences sociales, le progrès des connaissances n’est jamais une locomotive qui avance inexorablement sur ses rails. C’est plutôt une sphère mouvante de controverses dont les déplacements ne sont pourtant pas erratiques, même s’ils laissent derrière elle une sorte de consensus a minima qui demeure révisable et qui traduit plutôt un essoufflement provisoire de la discussion qu’un accord unanime et définitif de la communauté des chercheurs.  Bachelard croyait pouvoir séparer la science et ses obstacles épistémologiques. Kuhn, au contraire (The Structure of Scientific Revolutions 1962), soutenait que les faits ne sont jamais libres de toute dépendance à l’égard des cadres théoriques où ils sont établis et interprétés, l’hétérogénéité des systèmes théoriques rendant impossible tout accord sur la signification des faits, voire toute discussion entre tenants de systèmes différents. Ces épistémologies sont inadaptées pour décrire la situation dans les sciences des émotions.   Ni mystique de la positivité de la science, ni relativisme des « communautés scientifiques » (le ‘strong program’ en sociologie de la connaissance David Bloor : Knowledge and social imagery 1976, Harry Colins, Changing order: Replication and induction in scientific practice, 1985).  Il faut comprendre que le savoir progresse dans un contexte de controverse jamais terminée.

1.                  La théorie des émotions et de la motivation est partagée entre une tendance qui accentue la dimension cognitive des émotions et qui subordonne celles-ci à la cognition et une tendance qui souligne l’indépendance de l’affect par rapport à la cognition et irait jusqu’à renverser l’ordre de dépendance en faveur de l’émotion.

2.                  Pour le psychologue R.S. Lazarus de l’Université de Californie (Emotion and Adaptation, 1991) l’émotion comporte une part essentielle d’appréciation de la situation. Cette appréciation est d’un riche contenu cognitif. Elle se fait en fonction des buts, des expectatives, des engagements ou simplement du bien-être de l’individu. Cette évaluation conduit à la considération des options qu’a l’individu pour faire face (coping options) à la situation. De là, la réaction émotionnelle interviendrait à la suite d’une décision qui prend la forme d’un véritable jugement. Entrent en jeu des considérations primaires et des considérations secondaires. Les primaires sont les buts et les désirs du sujet, les secondaires les jugements éventuels d’autrui sur la conduite projetée. L’émotion impliquerait encore le sentiment de l’agent d’être l’auteur de l’action. Sans oublier une prévision des conséquences futures de la décision, etc. (Berthoz, La décision 2003, p. 64).

3.                  Pour le psychologue E.T. Rolls d’Oxford (The Brain and Emotion 1999), les émotions sont évoquées par des systèmes cérébraux d’évaluation de l’information cognitive en termes de récompense et punition (reward and punishment) associées génétiquement par l’évolution pour la sélection de l’action adaptée à l’information sensorielle. Cette évaluation de la valeur hédonique de récompense ou punition ne saurait intervenir utilement avant que les systèmes sensoriels aient complètement traité et interprété perceptivement le stimulus. “Cognitive processing (whether conscious or not) is important in many emotions, for very complex cognitive processing may be required to determine whether or not environmental events are reinforcing (whether it is related to an emotion).” Ex. Pour qu’on puisse reconnaître la valeur hédonique de la vue d’une personne familière, l’analyse du stimulus visuel doit avoir été poussée au stade de la représentation de l’objet invariant (le visage d’Untel) à travers le changement de ses apparences.  Jusque là, la représentation perceptive de l’objet doit être purement cognitive et sans dimension émotionnelle. A l’issue de ce traitement cognitif, les émotions s’intercalent entre représentation et action, dans l’une des deux voies de sortie motrice. La voie émotionnelle vers l’action (the emotional route to action) est directement motivée par les valeurs de récompense-punition.  Une voie parallèle passe par le détour du langage pour la structuration syntaxique des plans d’action.  

4.                  En revanche, pour le psychologue R. B. Zajonc, de l’Université du Michigan (Feeling and Thinking. Preference need no inferences, Am. Psychol. 1980), l’affect et la cognition relèvent de systèmes partiellement indépendants. Les toutes premières réactions de l’organisme aux stimulations sont des réactions affectives. Un discernement affectif (like-dislike ratings) peut intervenir sans qu’il y ait une pleine reconnaissance perceptive ni une reconnaissance mémorielle. De sorte que loin d’être post-cognitif l’affect précède souvent les opérations cognitives qu’on prétendrait mettre à sa base.  Précédence des ‚Gefühlselemente‘ par rapport aux ‚Vorstellungselemente‘ chez Wundt (Grundriss der Psychologie 1905): „ehe nach von den Vorstellungselementen irgendetwas wahrgenommen wird“. Cet affect n’est pas subordonné à la cognition, en tout cas pas une cognition intellectuelle froide, mais relève d’un autre type: une cognition à chaud (hot cognition). L’expérience apprend qu’un événement peut plaire ou faire peur avant qu’on sache de quoi il s’agit. Des expériences de masquage sensoriel montrent que les sujets peuvent identifier les émotions exprimées par des énoncés dont le contenu a été rendu inintelligible. Les sujets jugent mieux de la nouveauté ou de la répétition de mélodies ou de figures présentées à des temps d’exposition brefs quand ils doivent exprimer leur préférence.  L’idée d’une voie de traitement originale pour l’affect est avancée : au lieu de devoir être transformé en contenu sémantique d’énoncé verbal, l’affect pourrait être encodé en symboles viscéraux ou musculaires et sous ce format l’information contenue dans les sentiments pourrait être aussi complètement élaborée que l’information cognitive standard.

5.                  Enfin, pour le psychologue J.E. LeDoux (The Emotional Brain 1996) qui s’appuie sur des expériences de perception de stimuli auditifs très simples (son purs), l’apprentissage de la valeur émotionnelle (la peur) des stimuli recrute principalement l’activité des noyaux sous-corticaux et non pas celle du cortex qui est mis à contribution pour le traitement perceptif de stimuli complexes (visages).  On notera que les deux tendances s’adressent sous le titre « émotions » ou « affect » à un domaine d’objets qui n’est peut-être pas le même. La tendance cognitive envisage les émotions complexes où le sentiment colore le jugement. La tendance affective privilégie les émotions élémentaires et leurs manifestations viscérales ou musculaires. Ce qui fait que les deux partis pourraient avoir raison chacun à son niveau d’organisation du comportement. Sauf que cette éventualité n’est pas de nature à mettre un terme à la polémique.

B.                 L’Amygdale est-elle le siège de la peur dans le cerveau ?Un certain positivisme traditionnel pourrait nous incliner à penser que ces querelles entre les théoriciens des émotions sont destinées à se résorber devant le progrès dans l’établissement des faits. Ex. en réaction contre la thèse de Kuhn, l’historien des sciences R.S. Westman (The Copernican Question 2011) montre que les astronomes de l’époque de Copernic n’ont pas vu dans le De Revolutionibus Orbium Coelestium (1543) une raison de quitter le système géocentrique de Ptolémée pour l’hypothèse du système héliocentrique. Ils s’intéressaient bien plus à l’usage qu’ils pouvaient faire des nouvelles tables de Copernic pour améliorer la prédiction des positions célestes des planètes.  De façon analogue, on peut penser que le progrès technique réalisé en neuroscience avec l’imagerie cérébrale pourra permettre d’établir des faits incontestables concernant la localisation cérébrale des émotions. Ex : quelle que soit la divergence des vues sur la nature des émotions et sur leur rapport à la cognition, les chercheurs devraient pouvoir se mettre d’accord sur le rôle d’une structure anatomique particulière du cerveau telle que l’Amygdale, une petite structure très étudiée.

1. ‘Amygdale’, du grec άμυγδάλη (amande) est un noyau de matière grise situé à la partie interne, médiale, du lobe temporal antérieur. La recherche par différentes méthodes de coloration des tissus y distingue un ensemble de noyaux ayant chacun des connexions distinctes avec les systèmes sensoriels et les systèmes des réactions motrices et émotionnelles. L’unité de ces noyaux est discutée, les uns étant considérés comme des extensions du cortex temporal, les autres comme appartenant au Striatum, un des noyaux gris de la base du cerveau. L’activation de l’AM par des stimuli nouveaux déclenche l’émission de neurotransmetteurs (dopamine, etc.) dans tout le cerveau antérieur. La détermination des fonctions de l’AM a été compliquée par la méconnaissance de sa structure interne et l’ignorance de la part prise par ses différents sous-noyaux aux tâches comportementales. De nombreux troubles psychiques sont associés à des altérations de l’AM sans qu’elle en soit la cause (phobies, dépression, schizophrénie, autisme).

2.                   L’AM a été associée à la peur. Le syndrome de Kluver-Bucy chez le singe. Chez le rat l’AM entre en jeu dans le conditionnement à la peur. Processus par lequel un stimulus neutre : un son, devient déclencheur de conduite défensive par association avec un choc électrique. La plasticité de l’AM rend possible la fixation de la mémoire des émotions. L’exposition à des visages exprimant des émotions active l’AM. En fait, ce que montre une revue des travaux en imagerie cérébrale consacrés à l’Amygdale et à sa fonction dans l’expérience émotionnelle (en particulier la peur), c’est que (1) la place de la contribution de l’AM dans le traitement des émotions n’est pas fixée : est-elle dédiée à la détection précoce automatique de stimuli émotionnels relayés par le Thalamus en court-circuitant les voies perceptives du cortex ou est-elle impliquée dans une évaluation explicite de la valeur émotionnelle d’un stimulus préalablement interprété ? Les données de l’imagerie ne permettent pas de décider entre l’hypothèse de LeDoux (AM as an implicit information processor of a rapid but crude input : la peur évoquée par un bâton qu’on avait pris pour un serpent) et celle de Rolls.

3.                   (2) Les cas de lésion sélective de l’AM devraient pouvoir trancher la question de son rôle causal dans la perception de la peur. L’observation de cas pathologiques rares de patients ayant une lésion focale bilatérale des AM a inauguré l’étude du rôle de l’AM dans l’émotion chez l’homme. Dans un article de Nature (1994) Adolphs, Tranel et les Damasio publient le cas d’une femme SM (30 ans) atteinte de la maladie de Urbach-Wiethe qui entraîne la destruction des AM par calcification. Tâche : évaluer sur une échelle d’intensité de 0 à 5 l’émotion exprimée par des visages (P. Ekman, Pictures  of facial affect, 1976). SM sous-estime l’intensité de la peur, de la colère et de la surprise par rapport à un groupe de patients cérébrolés. Par comparaison avec la moyenne des évaluations de sujets normaux SM manifeste un sérieux déficit de la récognition de la peur. En revanche SM identifie normalement les visages familiers. Les auteurs en infèrent le rôle spécifique de l’AM chez l’homme dans la récognition de la peur. En accord avec les études de lésions de lésions sur l’animal qui révèle que l’amygdalectomie les rend indifférents aux stimuli effrayants. 

4.                   Un contre-exemple est apporté 10 ans après par le réexamen de la même patiente SM, par le même groupe qui avait diagnostiqué son prétendu déficit de récognition de la peur (Adolphs, al. Nature, 2005). Ils découvrent que la récognition de la peur dans un visage est simplement gênée parce que la patiente ne fixe pas normalement les yeux dans un visage, malgré leur importance pour l’expression de la peur. Mais si l’on attire son attention sur les yeux, elle reconnaît normalement la peur. D’où la remise en question du consensus minimal sur l’importance de l’AM dans l’émotion et l’exploration de nouvelles pistes d’interprétation : son rôle possible dans la direction de l’attention, etc.

Adolphs et al Nature (2005): “SM’s processing of emotionally and socially meaningful information is impaired, as it is in nonhuman animals with amygdala damage. For example, she does not show normal conditioned fear responses, and her social behaviour is indiscriminately trusting and friendly. Over more than a decade of testing, she has consistently shown a severe and selective impairment in the ability to recognize fear from facial expressions, although she is able to recognize fear from complex visual scenes and tone of voice. So far, she remains the human subject with the most selective amygdale damage and with the most selective impairment in fear recognition from faces; however, no mechanism has yet been provided to link these two conditions…Normal control subjects reliably explored the face, fixating mostly on the eyes; this is a pattern observed in humans as young as 7 weeks old as well as in nonhuman primates.. SM showed a highly abnormal fixation pattern: she did not explore the face normally, and systematically failed to fixate on the eye region. This impairment was evident for fear as well as other emotions…We interpreted the above findings to mean that SM is impaired in recognizing fear because she is unable to make use of diagnostic information from the eye region that is normally essential for recognizing fear, and that this inability is related to her lack of spontaneous fixation on the eye region of faces. This interpretation would predict that manipulating how she inspects faces might influence her ability to recognize emotion. Accordingly, we reassessed her emotion recognition while instructing her specifically to look at the eye region of faces. As instructed, SM looked at the eyes in the facial expressions presented. Her impaired recognition of fear was completely reversed (that is, attained normal levels) with this simple instruction…However, a single instruction to direct her gaze onto the eye region of facial images was insufficient to rehabilitate permanently SM’s impaired fear recognition.When we subsequently showed her the face stimuli under unconstrained viewing conditions, she failed to fixate the eye region spontaneously and reverted to her previously impaired fear recognition…Thus, we believe that the impaired fear recognition arising from damage to SM’s amygdala is not due to a basic visuoperceptual inability to process information from the eyes, but is instead a failure by the amygdala to direct her visual system to seek out, fixate, pay attention to and make use of such information to identify emotions….A strategy of directing one’s own gaze onto the eyes of others would serve to seek out potential sources of salient social information, and it seems plausible that other impairments in social judgement resulting from bilateral amygdala damage could be attributed, at least in part, to the same mechanism.”

Conclusion : La prise de conscience de la controverse au cœur même du fait scientifique peut aider à saper les bases de l’autorité usurpée que les décideurs croient pouvoir retirer des évaluations d’experts.

 

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