philosophie

Lundi 15 septembre 2008

CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 23 novembre 93 au Palais U., s. Fustel de Coulanges, 14h

"l'action volontaire, l'attention"

 

Drs. John SEAL et Thierry HASBROUCQ,

Dr. Akira TERAO,

Laboratoire de Neurosciences Cognitives, C.N.R.S.,

Ecole pour les Etudes et la Recherche en Informatique et Electronique,

 

Laboratoire d'Etudes et de Recherche en Informatique,

31, chemin Joseph Aiguier, 13402 Marseille.

Parc Georges Besse,30000 Nîmes.

 

Etude pluridisciplinaire du mouvement volontaire

 

Tout animal se déplaçant dans un environnement est soumis à des stimulations qui appellent des actes comportementaux. Chez les espèces supérieures, la faculté d'établir des liaisons sensori-motrices nouvelles libère l'animal des stéréotypies comportementales de type réflexe où le stimulus appelle nécessairement une réponse. La plasticité sensori-motrice dont font preuve les systèmes biologiques de traitement de l'information constitue la base de tout apprentissage. A ce titre, elle relève d'un mécanisme cérébral élémentaire que nous souhaitons précisément élucider.

La question de savoir si tout le comportement des espèces supérieures, y compris l'homme, peut être ainsi décrit en termes de liaisons adaptatives entre stimuli et actions est en lui même le sujet d'un grand débat. Il faut cependant remarquer que du point de vue expérimental, il est difficile, sinon impossible, de séparer ces deux aspects: la perception d'un stimulus ne peut être vérifiée qu'au travers d'actions qui en dépendent (reconnaissance ou confirmation), tandis qu'une action volontaire ne peut être dissociée de l'ensemble des stimuli qui l'ont précédée, éventuellement en des temps très éloignés.

 

Aspects psychologiques

Pour le psychologue cognitiviste, l'étude des processus mentaux repose sur l'analyse des représentations et de leurs transformations, considérées comme des concepts fondamentaux, communs à l'ensemble de ces processus et nécessaires à leur élaboration. On peut définir les représentations comme des codes d'information passifs et les transformations comme des opérateurs actifs qui modifient ou engendrent des représentations.

Le paradigme du temps de réaction (TR), qui repose sur les inférences que permet l'analyse des variations systématiques du temps nécessaire à déclencher une activité motrice en réponse à une stimulation sensorielle, constitue le moyen d'accès traditionnel à la dynamique des transformations. On admet que le TR reflète au plan comportemental la durée des processus de traitement de l'information qui correspondent à ces transformations. L'analyse et la formalisation des processus mis en oeuvre au cours du TR repose sur le postulat selon lequel l'activité mentale est réductible à une série d'étapes -ou niveaux- de traitement qui correspondent à autant de transformations.

Si ce postulat fait l'unanimité, la nature de la transmission de l'information entre les différents niveaux est l'objet d'un débat dont l'issue semble devoir déterminer l'avenir du paradigme du TR. Selon une première hypothèse, cette transmission s'effectue de façon discrète. En d'autres termes, seul le produit final de la transformation réalisée au cours du niveau de rang N-1 serait transmis au niveau de rang N. Ainsi, il n'y aurait aucun recouvrement temporel entre les transformations réalisées au cours des différents niveaux de traitement de l'information. Selon une seconde hypothèse, la transmission de l'information s'opère de façon continue. En d'autres termes, tous les produits intermédiaires de la transformation réalisée au cours du niveau de rang N-1 seraient transmis au niveau de rang N. Ainsi, la transformation réalisée au niveau de rang N commencerait à s'opérer sur la base d'informations partielles transmises par le niveau N-1 sans pour autant que les transformations réalisées au cours des niveaux de rang inférieur soient encore terminées. Ces deux hypothèses ne sont pas symétriques du point de vue des inférences qu'elles permettent de réaliser. En effet, les modèles "discrets" ont une valeur heuristique que ne partagent pas les modèles "continus".

En dépit de leur sophistication croissante, les techniques comportementales ne permettent pas de tester ces hypothèses. En effet, la transmission de l'information concerne les relations entre chacun des niveaux individuels de traitement alors que le TR représente le produit global de l'ensemble de la chaîne perceptivo-motrice. En revanche, les techniques d'enregistrement et d'analyse de l'activité neuronale unitaire permettent d'aborder directement le problème de la communication entre les différents niveaux de traitement. La mise en oeuvre de cette méthologie dans le cadre de protocoles de TR requiert une étroite collaboration entre psychologues, neurophysiologistes et ingénieurs.

 

Aspects neurophysiologiques

L'étude anatomique du système nerveux a montré que le cortex cérébral est constitué d'un réseau de structures distinctes auxquelles la neuropsychologie a conduit à attribuer des fonctions particulières. Cette répartition peut être mise en parallèle avec celle du traitement de l'information sensori-motrice en étapes fonctionnelles, telle que suggérée par les études comportementales décrites ci-dessus. On peut ainsi faire l'hypothèse d'une correspondance entre les différentes structures du cortex cérébral et les étapes de traitement que la psychologie cognitive a permis d'isoler. Cette hypothèse simple est à l'origine de nos études. Nous nous proposons d'étudier les mécanismes neuronaux par lesquels les structures corticales traduisent en activité motrice volontaire les signaux sensoriels biologiquement pertinents qu'elles reçoivent de l'environnement. Les tâches sensori-motrices les plus simples peuvent être décomposées en trois étapes sérielles au moins: la perception du stimulus, la traduction stimulus-réponse et l'élaboration de la réponse. Si les étapes les plus périphériques semblent être mises en oeuvre au niveau des aires corticales dites "primaires" dont les fonctions sensorielles et motrices sont bien décrites, les mécanismes neuronaux qui sous-tendent l'étape centrale de traduction stimulus-réponse restent encore incompris. C'est pourquoi nous concentrons nos efforts sur ces mécanismes particuliers.

Nous pouvons envisager que, dans son passage à travers les différents réseaux de neurones reliant les récepteurs sensoriels aux muscles, l'information sensorielle initiale codée dans les trains de modification de l'activité neuronale est transformée en l'activité motrice nécessaire au mouvement. Beaucoup de ce qui est actuellement connu à propos des mécanismes neuronaux supportant les flux d'information à l'intérieur du système nerveux central provient d'expériences basées sur l'enregistrement de l'activité neuronale unitaire chez des animaux éveillés. L'activité neuronale a été enregistrée dans différentes structures du cerveau pendant l'exécution de tâches apprises et les caractéristiques des différentes populations neuronales ont été décrites à l'aide de nouvelles méthodes d'analyse de données. Grâce aux résultats obtenus, il a été possible de décrire non seulement des neurones avec des propriétés sensorielles ou motrices, mais aussi des populations de neurones présentes dans plusieurs aires associatives, et qui montrent des propriétés à la fois sensorielles et motrices. Nous proposons que ces neurones interviennent dans le processus de transformation du sensoriel au moteur.

 

Aspects théoriques

En quoi un ingénieur en modélisation de réseaux de neurones réels et en développement de réseaux de neurones artificiels peut-il aider à la compréhension d'un phénomène psychophysiologique tel que le mouvement volontaire ? Pour un ingénieur, la modélisation est une étape obligée de la compréhension d'un phénomène. Un modèle est avant tout une image concrète de l'idée que l'on se fait du déroulement d'un phénomène observé. La validité d'un modèle est évaluée par son pouvoir prédicteur, c'est-à-dire par la quantité d'information qu'il permet de générer en accord avec les observations (passées ou futures). L'un des problèmes les plus fondamentaux de la modélisation des flux d'information en neurophysiologie est la nature statistique des observations expérimentales. En effet, l'activité neuronale semble comporter une composante aléatoire, de telle sorte que les données brutes doivent être traitées avec des moyens statistiques pour fournir des grandeurs stables et comparables d'une expérience à l'autre. Or des résultats statistiques contiennent moins d'informations que des résultats bruts et se prêtent donc moins à des raisonnements inductifs, en même temps que la vérification du pouvoir prédicteur des modèles élaborés est moins rigoureuse.

A cela s'ajoute le dialogue difficile entre chercheurs de compétences différentes, ce qui explique que la compréhension des phénomènes neurophysiologiques est souvent biaisée chez les ingénieurs. Le décalage s'accentue encore lorsque ces ingénieurs se mettent en tête d'implémenter des systèmes artificiels à partir des modèles neurobiologiques. Ces systèmes n'ont en réalité pas de compte à rendre aux systèmes réels dont ils s'inspirent, puisque leur but est utilitaire et non scientifique. Mais cela heurte souvent les biologistes qui les considèrent comme des caricatures, ou même des erreurs. Ces extensions sont pourtant intéressantes à plus d'un titre. Elles ont en tout cas le mérite d'interpeler les biologistes et les interroger sur ce qui fait réellement la différence entre les réseaux réels et artificiels, les forcer à être plus précis sur les principes sur lesquels repose leur savoir. Parfois, elles peuvent aussi dévoiler de nouvelles façons de voir les choses, ou de nouvelles interprétations possibles. Les essais d'implémentation de réseaux de neurones artificiels (RNA) ont ainsi tout de suite fait apparaître l'importance de la phase d'apprentissage, alors que cet aspect n'était souvent même pas envisagé par les neurobiologistes. Apparaît également le problème du niveau auquel doivent être interprétés les signaux neuronaux enregistrés, celui d'un éventuel codage qui permettrait de comprendre les informations transmises. En ce domaine, il commence à être admis qu'il faut considérer des populations de neurones plutôt que des neurones individuels. Mais il n'apparaît pas encore clairement comment il faut appréhender ces comportements de populations.

Pour l'instant, les RNA restent à un niveau assez réductionniste, où le comportement global peut se comprendre directement soit par une amplification du comportement individuel, soit par un moyennage. Par contre, on arrive difficilement à imaginer des modèles où il se produirait une véritable "émergence" de propriétés nouvelles, à un niveau supérieur à celui des individus, et qui se décrirait en des termes totalement distincts. Un exemple d'un tel système est celui des gaz, formés d'un grand nombre de molécules caractérisées par des grandeurs telles que la vitesse et la masse, mais qui peuvent se décrire à un niveau macroscopique en termes de pression, de volume et de température. Cela pose d'une part le problème de savoir s'il y a effectivement un tel effet d'émergence de nouvelles propriétés dans les systèmes neuronaux biologiques, et d'autre part si, dans ce cas, la pensée elle-même peut comprendre ce phénomène d'émergence par lequel elle existerait. Le développement de moyens informatiques de plus en plus puissants permettent aujourd'hui de réaliser la simulation du comportement de grandes populations d'individus (particules, individus d'une société, neurones,...), mais la compréhension et donc la modélisation suppose une intégration au sein de la pensée humaine, non d'une machine. La pensée humaine peut-elle s'intégrer elle-même ?



 

CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 7 décembre 1993, Palais U., s. Fustel de Coulanges, 8 h.30.

"l'action volontaire, l'attention"

 

 

LA TELEOPERATION: UN EXEMPLE DE ROBOTIQUE COOPERATIVE

Bernard Espiau

INRIA Rhône-Alpes 46 av. Félix Viallet 38031 Grenoble cedex

tél: 76.57.47.77; fax: 76.57.47.54

               La téléopération est un domaine de la robotique dans lequel la coopération homme-machine fait l'objet d'études particulièrement approfondies. Destiné à la réalisation de tâches complexes, non répétitives et aux enjeux économiques considérables, un système de téléopération comporte un espace "maître", dans lequel divers retours d'informations sensorielles permettent à un (ou des) opérateur(s) humain(s) de commander, piloter ou surveiller un ensemble de robots, et un espace "esclave", dans lequel oeuvrent ces derniers. Cet espace est généralement hostile pour l'homme (environnements nucléaire, sous-marin, chimique...) voire même inaccessible à celui-ci (exploration spatiale ou planétaire).

               Ainsi, la téléopération représente un ensemble de défis technologiques, techniques et scientifiques sans égal dans les autres domaines de la robotique. L'interaction complexe qu'elle exige entre l'homme et la machine pose des problèmes nouveaux auxquels des techniques telles que la téléprésence ou la réalité virtuelle peuvent apporter des embryons de solution. Les dimensions psychologiques et ergonomiques sont également à prendre en compte dans la conception de systèmes efficaces de téléopération. Enfin, les enjeux socio-économiques de ses applications actuelles ou potentielles justifient une poursuite des efforts de recherche et développement qui lui sont consacrés.

               Cet exposé a pour but de donner un aperçu du domaine de la téléopération et de ses applications sans entrer plus qu'il n'est nécessaire dans des détails techniques. Après un bref historique du domaine en partant de la notion d'outil, puis de télémanipulation, un rapide survol des technologies existantes sera effectué. On abordera ensuite le domaine de la téléopération assistée par ordinateur et de ses applications. Quelques aspects liés à l'ergonomie et l'évaluation de performances seront évoqués. L'exposé sera illustré à sa conclusion par une bande video.

 

 

LA REPRESENTATION DE L'ACTION. Modèles neurophysiologiques.

Marc Jeannerod

INSERM (Unité 94 ) 16, av. du Doyen Lépine 69500 BRON

tel. 78.54.65.78; fax. 72.36.97.60

               Le but de cet exposé sera de développer l'idée que la plupart des actions humaines dérivent de processus autonomes, internes au sujet; qu'elles sont, en d'autres termes, fondées sur des représentations qui appartiennent au fonctionnement cognitif de l'individu. Ces représentations anticipent les interactions entre le sujet et son milieu. Elles sont à l'origine d'un cycle interactif dans lequel le sujet puise sa substance, grâce auquel le fonctionnement cognitif se construit et se renforce.

               Cette position, qui soutient que l'expérience et la connaissance émergent d'actions qui sont l'expression d'un contenu mental (la thèse "centraliste"), se confond pour une bonne part avec la ligne de pensée nativiste et se trouve actuellement représentée par les tenants de la psychologie cognitive. A l'opposé, la thèse "périphéraliste" soutient que notre comportement est structuré par le flot continu d'information venu de l'extérieur et que l'apprentissage résulte d'associations entre stimuli ou entre événements. Elle trouve son origine dans le classique empiricisme, dont une des versions modernes est la psychologie behavioriste, et qui a fortement imprégné les milieux physiologiques.

               L'enjeu du débat entre ces deux positions ne porte en fait pas que sur la façon dont l'action est produite et contrôlée, mais aussi, et de manière indissociable, sur la façon dont l'action contribue à la structure du moi cognitif. Telle est bien la substance d'une vraie théorie de l'intentionalité : il ne s'agit pas seulement de gérer (philosophiquement ou physiologiquement) la production et le fonctionnement d'intentions. Il s'agit aussi et surtout de déterminer la place de ces intentions dans le fonctionnement d'un ensemble constitué par le sujet et son environnement. L'intention est le point de départ d'un processus qui contient le but de l'action, et pas seulement les moyens d'y parvenir; qui implique la prise en compte du résultat de l'action et pas seulement de son déroulement. C'est en ce sens que la représentation intentionnelle est avant tout hypothèse sur les effets qui vont découler de l'interaction avec le monde environnant, hypothèse que les conséquences de l'action pourront soit confirmer, soit infirmer. Cette information obtenue en retour, aux termes de la thèse centraliste, "modifie le sujet".

 

 

 ROBOTIQUE DES MOUVEMENTS ET COMPORTEMENT HUMAIN

Jean-Paul Laumond

LAAS - CNRS 7, av. du Colonel Roche 31077 TOULOUSE Cedex

tel: 61.33.63.47; fax: 61.33.64.55; adr. électr.: jpl@laas.fr

               Voici les principales idées que je me propose de développer lors de l'atelier du 7 décembre. Elles s'articulent autour de la notion d'espace et de mouvements.

               Dans un premier temps je décrirai le paradigme de résolution du problème de planification de mouvements sans collision en robotique. Je mettrai en évidence  comment ce problème, de nature topologique par essence, ne peut être résolu par une  machine qu'à l'aide d'outils s'appuyant sur la métrique de l'espace. C'est en effet la métrique qui permet à une machine (et au mode calculatoire de raisonnement qu'elle impose) de déduire la topologie de l'espace.

               Dans un deuxième temps, à partir d'exemples de comportements humains très simples, je montrerai comment la donnée d'une information topologique, couplée avec une méthode  locale d'évitement d'obstacles, peut permettre de résoudre le même problème.

               La confrontation de ces deux approches conduit à la notion de complétude des procédures de décision, notion centrale dans la conception de machines autonomes et commandables, mais dont la pertinence me semble discutable dans une modélisation du comportement humain.

               Je conclurai, en sortant du strict champ de mes compétences, sur des interrogations: quelle est la nature du codage des représentations spatiales chez l'être humain? Comment les représentations humaines de l'espace et du mouvement  peuvent être utilisées comme mode d'expression?

 

 

INTENTIONALITE ET RATIONALITE DE L'ACTION

Pierre Livet

Pr. Univ. Aix-Marseille & CREA 1, rue Descartes 75005 PARIS.

adr. électr.: livet@poly.polytechnique.fr

               Pour repérer une action comme intentionnelle il faut pouvoir la reconstruire selon un plan, de facon à interpreter certains comportements comme des corrections de ce plan par rapport au but. Mais les plans limitent les corrections possibles. Comme en environnement incertain on ne peut limiter d'avance la gamme des corrections nécessaires pour atteindre un optimum de rationalité, la notion même d'action semble échapper à une pleine rationalité. On tentera de dénouer ce paradoxe.

 

 

Les rapports verbaux sur la décision: peut-on s'en remettre à ce qu'en dit le sujet?

Joëlle Proust

CREA - CNRS 1, rue Descartes 75005 Paris

tél: 46 34 36 23; adr. électr.: ...!inria!poly!crea!

               Des résultats expérimentaux très divers (de Nisbett-Wilson, l977, à Libet, 1992) tendent à montrer qu'un sujet n'a pas, ou peu, d'accès direct à ses processus cognitifs, soit que l'existence du stimulus qui a influencé sa réponse lui reste cachée, soit qu'il n'ait pas pris conscience de sa propre réponse, soit qu'il ait méconnu le lien causal entre le premier et la seconde. ll semble que les raisons d'agir qu'un sujet s'attribue ne correspondent à aucune donnée introspective, mais relèvent plutôt d'une double évaluation, causale et normative, qui s'appuie sur les théories et les valeurs implicites véhiculées dans la culture ou la sous-culture du sujet.

               Ces résultats seront exposés, discutés, et complétés par des données neurologiques et psychopathologiques. Ils contredisent la conception classique des rapports entre conscience et action - et ne cadrent pas non plus avec la conception freudienne de l'inconscient. Ils appellent un travail de clarification conceptuelle. Qu'appelle-t-on "conscience d'agir?" Dans quelle mesure l'interprétation par un sujet de ses raisons d'agir peut-elle et doit-elle prendre en compte les contraintes causales de type psychologique ou neurophysiologique qui s'exercent sur la planification, la décision et l'exécution? La conscience est-elle un agent colligeant, actuellement ou virtuellement, toute l'information disponible, ou une étape de traitement de l'information qui, pour être "qualitativement" privilégiée, n'a qu'une représentation nécessairement limitée et incomplète du système cognitif dont elle fait partie? Est-il conceptuellement légitime de considérer la conscience du sujet comme une étape dans le traitement de l'information? Voilà l'immense terrain à défricher, dont le présent exposé se bornera à tenter le relevé.

 

 

AU-dela du dualisme : l'unite de l'action

Birgit Richter

Dr. Univ. Paris-I - Chateauneufstr., 7 - 20535 HAMBOURG

               Toute théorie de l'action volontaire se voit confrontée au problème de devoir situer son objet de recherche dans un cadre conceptuel cohérent qui  implique - explicitement ou non - une prise de position par rapport au problème traditionnel du dualisme physique-mental. Une action peut être décrite à la fois comme suite d'événements physiques dans le monde et comme action volontaire et intentionnelle d'un agent humain, - ce qui semble nécessiter une référence aux états mentaux de celui-ci.

               Quel est le rapport entre l'acte physique (le mouvement corporel) et les états mentaux?

               Par opposition aux théories analytiques et physicalistes - qui, toutes, esquivent d'une manière ou d'une autre le problème du mental - la phénoménologie a l'avantage de prendre au sérieux l'expérience subjective de l'agent et de l'intégrer dans une théorie de l'intentionalité.

               Mais une phénoménologie classique (husserlienne) peut-elle, pour autant, s'affranchir d'un certain dualisme sous-jacent?

               Dans le contexte de cette problématique, je me propose d'examiner ce que pourrait apporter la phénoménologie de Heidegger à une théorie de l'action volontaire - ou plutôt d'examiner quelles possibilités pourrait offrir une approche qui prend en compte la différence ontologique. C'est, précisément, cette portée ontologique de la phénoménologie heideggerienne qui me semble permettre de dépasser le problème du dualisme, c'est-à-dire de saisir le phénomène de l'action dans son unité, au-delà de la scission conceptuelle en un aspect physique et un aspect mental.



 


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Lundi 15 septembre 2008

CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 10 février 1994, Palais U., s. Fustel de Coulanges, 8 h.30.

"l'action volontaire, l'attention"

 

L'ACTION, ASPECTS CAUSAUX ET ASPECTS RATIONNELS:                   Dagfinn FØLLESDAL

Depart. of Philosophy, Université d'Oslo, Pb. 1024 Blindern, 0315 Oslo, Norvège; tel. (47) 67.54.12.80; fax (47) 22.85.69.63

         Dans "Actions, raisons et causes" et dans des travaux ultérieurs, Donald Davidson a soutenu que l'explication des actions requiert qu'on fasse appel en dernière analyse à la causalité parce qu'il ne peut pas y avoir de lois rigoureuses reliant entre eux des phénomènes décrits en termes mentaux, tandis qu'il y en a pour lier les phénomènes décrits en termes physiques ou physiologiques. On soumettra cet argument à une discussion critique, ainsi que le raisonnement par lequel le même auteur passe, de là, au "monisme anomal". La seconde partie de l'exposé est consacrée aux postulats de rationalité qu'on assume quand on explique des actions. Après un rappel des différents concepts de la rationalité, on défendra quatre thèses sur la rationalité: (1) il faut un certain degré de rationalité pour que nous parlions d'actions et pas seulement de mouvements physiques; (2) on doit toujours inclure des raisons pour faire les actions dans l'explication de celles-ci, même là où des facteurs purement causaux suffiraient à les expliquer; (3) les explications n'ont pas à chercher à maximer la rationalité, contrairement à ce que dit le "principe de charité", et (4) la rationalité est une norme d'ordre supérieur dans la conduite des humains.

LES BASES NEURONALES DU RAISONNEMENT SPATIAL:                               Jean-Paul JOSEPH

Laboratoire Vision & Motricité INSERM U94, 16 av. du Doyen Lépine 69500 Bron tél. 78.54.65.78; fax: 72.36.97.60

         Les données expérimentales montrent qu'un singe macaque rhésus est capable de comportements spatiaux complexes. Il peut, par exemple, se souvenir de l'ordre dans lequel des cibles lumineuses C1, C2, C3, C4,... ont été allumées, et il peut les frapper, après un délai de quelques secondes, dans le même ordre. Cette tâche apparemment simple, met en jeu des processus complexes: tout d'abord, l'animal doit mettre en mémoire l'information donnée par l'environnement (l'ordre d'apparition des cibles); plus tard, au moment des frappes, il doit garder la mémoire des positions des cibles frappées de manière à réorganiser en permanence, au fur et à mesure de son achèvement, le plan moteur. - L'analyse de ces faits expérimentaux et de leur substrat neuronal montre que, 1) contrairement à certains préjugés philosophiques, l'existence du langage n'est pas nécessaire pour que l'action se déroule sous forme d'un plan rationnel, 2) dès que l'animal a compris ce qu'on attend de lui, il exécute ces tâches très facilement. En d'autres termes, la nature et l'évolution ont doté le singe d'un appareil neuronal spécialisé lui permettant de gérer sans effort apparent (sinon un peu d'attention) l'information spatiale. En cela, il est différent d'autres animaux, poissons ou oiseaux, qui gèrent très mal l'espace. 3) L'analyse micro-physiologique du cortex antérieur montre qu'un neurone devient actif si, et seulement si une combinatoire complexe d'événements, spécifique à ce neurone, est réalisée (une combinatoire est, p. ex., la suivante: les cibles C1 et C3 ont été frappées dans cet ordre, les cibles C4 et C2 restent à frapper dans cet ordre). Cet appareil neuronal permet à ce singe de créer, à chaque étape, l'image spatiale de la prochaine cible. - Si raisonner, c'est créer des combinatoires variables d'idées, des concepts, des représentations diverses qui créent à leur tour d'autres représentations, alors on peut dire que l'animal raisonne lorsqu'il combine ces données temporo-spatiales.

du mouvement mécanique au mouvement volontaire :                         Francis LESTIENNE

CNRS U1293 Université de Nancy I, BP 239, 54506 Vandoeuvre-les-Nancy Cedex tél: 83912258; fax: 83912418

         Paraphrasant Duchenne de Boulogne qui au milieu du siècle dernier soulignait que: "l'action musculaire isolée n'est pas dans la nature", peut-on, par la décomposition, ou la dé-con-structuration, du répertoire moteur, appréhender les processus qui contiennent le but de l'action? Autrement dit, cet effort de décomposition, et en dépit de la sophistication croissante des outils d'investigation, ne se heurterait-il pas inéluctablement à réduire le mouvement à un asservissement aux lois de la mécanique générale? Si l'on peut dire qu'un muscle est mis en mouvement, en revanche l'animal ou l'homme se meut. - Aussi comme le propose Erwin Strauss (Du Sens des Sens, Millon, 1989), il n'y aurait aucun sens à construire un continuum de mouvements de complexité croissante, allant de l'action réflexe - le mouvement mécanique - au mouvement volontaire. Dans cet exposé nous tenterons de développer cette idée en utilisant une démarche qui pourrait être a priori paradoxale: celle de l'utilisation de la puissance d'inférence donnée par l'analyse cinématique. Notre démarche s'appuiera sur un certain nombre de données expérimentales explorant un large spectre de mouvements: du simple mouvement monoarticulaire de flexion et d'extension du coude au geste graphique mettant en jeu une myriade de chaînons articulaires qui constitue la fragile architecture du corps en équilibre.

 

Y    a-t-il     une     efficacité    causale     dans    l’action    volontaire ?                 Elisabeth Pacherie

CREA CNRS, 1, rue Descartes, 75005 Paris tel: 42.59.22.18; fax: 43.25.29.44

         Selon l'une des acceptions possibles, vraissemblablement la plus commune, de la notion d'action volontaire, l'un des attributs fondamentaux de celle-ci est d'avoir un caractère conscient. Mais quel est exactement le rôle dévolu à la conscience dans l'action volontaire? En constitue-t-elle un simple accompagnement ou bien peut-elle jouer un rôle causal relativement à la production de l'action? Dans ce dernier cas, à quel niveau son intervention se situe-t-elle? Si l'on postule une efficacité causale de la conscience, quel peut être le statut de cette causalité relativement à la causalité physiologique de l'action? J'aborderai ces questions et essaierai d'esquisser une typologie des réponses susceptibles de leur être apportées en partant des interrogations suscitées par certaines expériences de Libet sur l'action volontaire - expériences qui semblent montrer que la préparation cérébrale d'actes volontaires commence avant que les sujets ne prennent conscience de vouloir agir.

 

DES MUSCLES POUR PERCEVOIR L'ACTION :                                                          Jean-Pierre ROLL

         URA CNRS 372-Univ. de Provence av. Esc. Normandie-Niemen, 13397 Marseille Cedex 13 tél. 91.28.82.98; fax: 91.28.86.69.

         La réussite de la moindre de nos actions est directement liée à la représentation que chacun d'entre nous a nécessairement de son propre corps, qu'il soit en mouvement ou figé dans une attitude. Sur la base de quels messages nerveux s'élabore cette connaissance corporelle? Peut-on parler à son sujet d'un "sixième sens"? Et si oui, quelle est son origine et comment le doter d'un contenu précis en ce qui concerne les récepteurs impliqués et les opérations de traitement central des informations qu'il collecte? Il s'agit, en fait, de ce qu'il est convenu d'appeler la sensibilité proprioceptive, dont la très grande familiarité nous masque à la fois la complexité des mécanismes nerveux qui la sous-tendent et son extrême importance pour le contrôle et l'organisation de la motricité. Si l'évidence s'impose à tous, que les muscles sont les moteurs du mouvement, les instruments ultimes de toute relation entre le sujet et le monde, peu connu est le fait qu'ils sont aussi des organes des sens au même titre que l'œil, p. ex. Mais il s'agit dans ce cas d'une "vision intérieure", à la source même de la connaissance de soi. Les récepteurs musculaires sont aujourd'hui bien décrits, au plan morphologique comme en ce qui concerne leur distribution dans les muscles. Les signaux sensitifs émanant de ces capteurs peuvent être recueillis chez l'homme lors de l'exécution de mouvements ou du maintien d'une attitude, à l'aide de microélectrodes de tungstène insérées dans un nerf à proximité d'une fibre sensorielle. Ces messages proprioceptifs, qui procèdent de l'action et qui la signent au plan sensoriel, renseignent le SNC sur la direction, la vitesse ou le point d'arrêt terminal d'un mouvement.

Générer des illusions de mouvement pour comprendre la conscience de l'action: Un artifice expérimental permet d'activer celles-ci de manière sélective. Il s'agit de vibrations mécaniques appliquées au niveau des tendons musculaires. Ce leurre sensoriel est capable de générer des messages proprioceptifs si proches de ceux évoqués au cours d'un mouvement naturel, qu'il induit, chez un sujet parfaitement immobile, une sensation illusoire de mouvement dont on peut analyser les paramètres à l'aide des méthodes de la psychophysique. Argument décisif en faveur d'un traitement de la sensibilité musculaire par les centres supérieurs et de sa contribution majeure au sens du mouvement et de la position. En multipliant le nombre des muscles vibrés et en calquant les variations de fréquence de chaque vibrateur sur celles enregistrées préalablement au niveau des fibres sensitives au cours d'un mouvement réel et volontaire, on est en mesure d'évoquer, chez un sujet immobile, des sensations de mouvements complexes et prévisibles. Véritables formes motrices qui sont réellement perçues, mais néanmoins imaginaires, puiqu'aucun mouvement n'a réelement été exécuté: le sujet perçoit alors qu'il bouge sans bouger; il s'agit de sensations illusoires de mouvement. Ces expériences permettent aujourd'hui de doter d'un contenu neurobiologique précis des notions issues du répertoire psychiatrique, comme celles de schéma corporel ou d'image motrice du corps. - Au total, nous soutiendrons l'idée que l'Action est la source majeure de sa propre représentation, et qu'alors posture et mouvement sont connus du sujet parce qu'exécutés.

 

La notion d'espace chez l'animal et chez l'homme: Catherine THINUS-BLANC

Laboratoire de Neurosciences Cognitives, CNRS, 31, ch. J. Aiguier 13402 Marseille Cedex 20 fax: 91.77.49.69

         Une des questions au centre des travaux concernant la connaissance de l'espace est celle de la nature des représentations spatiales et du degré d'isomorphisme entre l'espace représenté (espace psychologique) et l'espace réel. Une autre question, étroitement liée à la première, concerne les systèmes de référence utilisés pour se déplacer. Deux grands types de référentiels sont habituellement invoqués: un référentiel égocentré, servant à organiser les informations spatiales sur la base du corps propre, et un référentiel exocentré, ou encore absolu, fourni par les éléments fixes de l'environnement (repères tels qu'une montagne, un arbre, ou encore les grands axes définis par les quatre points cardinaux). Enfin, un autre aspect, tout aussi important, est lié à la façon dont l'espace est appréhendé et aux modalités sensorielles essentiellement mises en oeuvre à ce moment-là. Nous aborderons ces différentes questions en présentant et discutant différentes expériences réalisées chez l'animal et chez l'homme. Ces expériences reposent sur l'étude du comportement spatial et, chez l'animal, sur l'enregistrement de l'activité neuronale. Nous évoquerons, enfin, les réflexions théoriques auxquelles ces données peuvent conduire.

 


CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 5 Mai 1994, Palais Universitaire, salle Fustel de Coulanges, 8 h. - 20h.

"l'action volontaire : philosophie, neurosciences, sciences cognitives"

force de la volonté, impuissance de la regle chez wittgenstein.

Christiane Chauviré (Université de Nantes).

La philosophie "schopenhauerienne" de la volonté que Wittgenstein expose dans le Tractatus logico-philosophicus en guise de morale semble avoir disparu dans sa seconde philosophie. Or, celle-ci est largement dominée par une réflexion sur les normes. Ce texte a pour but de suggérer que les méditations de Wittgenstein sur le thème : "qu'est-ce qui compte pour nous comme suivre une règle ?" est sous-tendu par un recours implicite à une certaine idée de l'action volontaire.

intentionnalité et motricité

Françoise DASTUR (CNRS, Archives Husserl, Université Paris-I).

On ne peut, selon Merleau-Ponty, rapporter certains mouvements à la mécanique corporelle et d'autres à la conscience, car cela reviendrait à supposer une simple juxtaposition du corps et de la conscience. Il est donc, selon lui, possible d'inaugurer un nouveau mode d'analyse qui dépasse les alternatives classiques de l'empirisme et de l'intellectualisme et qui permet de rendre compte de l'unité des processus physiologiques et psychiques. Cette analyse existentielle, l'existence étant définie, à partir de Husserl, comme le rapport de Fundierung du fait et du sens, du corporel et du conscientiel, s'appuie dans la Phénoménologie de la perception sur l'idée d'une intentionnalité motrice et se déploie dans l'horizon d'une "praktognosie" en tant que mode d'accès originaire au monde. On se propose, en revenant aux travaux sur lesquels s'appuie l'analyse merleau-pontienne de la motricité (Goldstein, Gelb, Fischer, Lhermitte, etc.), et en situant celle-ci par rapport à la théorie husserlienne des kinesthèses, de mettre l'accent sur la nouvelle définition de la conscience qui s'en dégage, celle-ci n'étant plus comprise comme une instance de représentation, mais bien comme une puissance d'action.

le role de la croyance dans l'explication de l'action.

Pascal ENGEL (Université de Caen, CREA, Institut Universitaire de France).

C'est un présupposé largement admis dans la philosophie contemporaine que l'explication ordinaire des actions repose sur des croyances et des désirs, et que cette explication est une forme d'explication causale. Je ne me propose pas ici de discuter cette dernière thèse, mais plutôt la première : dans quelle mesure est-il nécessaire que l'on croie quelque chose au sujet d'une action A supposée satisfaire un certain désir ? Il y a deux critiques distinctes, et de prime abord antithétiques, de cette thèse. La première est fondée sur la théorie bayésienne de la décision : selon cette théorie, la rationalité des actions d'une personne ne repose pas sur des croyances, mais sur le degré de confiance qu'elle a vis-à-vis d'une certaine proposition (et qui se mesure en termes de son degré de désir d'accepter un pari sur la vérité de cette proposition). Selon le bayésien, ce n'est pas la croyance, mais la croyance partielle qui intervient dans l'action. La seconde critique consiste à dire que la croyance n'est pas suffisante pour causer l'action, et qu'il faut supposer un acte d'assentiment ou d'adhésion beaucoup plus fort envers une proposition, que l'on peut appeler l'acceptation. Cette critique requiert un acte intellectuel beaucoup plus fort que la croyance, ou la croyance partielle, pour la production de l'action intentionnelle. Je ne pense pas, cependant, que ces critiques soient incompatibles. Le présupposé concernant le rôle de la croyance dans l'action doit être rejeté parce qu'il laisse indéterminé l'état cognitif en cause. Une fois qu'on lève ces ambiguïtés, il devient beaucoup plus simple de distinguer les divers schèmes d'explication, et il est possible d'envisager une conception plus réaliste de la psychologie de la décision.

leibniz: mécanisme méthodique et vitalisme métaphysique.

Les formes substantielles contre les qualités occultes.

Martine de GAUDEMAR (Université Strasbourg-II).

Il s'agira, dans cet exposé relevant de l'histoire de la philosophie, d'analyser la manière dont Leibniz propose de concevoir l'âme raisonnable, ou esprit, à partir de la notion d'une force métaphysique représentative ou expressive et appétitive, qui fait une "nature" et se déploie selon les linéaments d'une loi de série d'où dérivent les phénomènes, et comment il l'oppose à la fin de sa préface aux Nouveaux Essais, d'une part à ceux qui sauvent les phénomènes en les attribuant à un Dieu directement et immédiatement comme par miracle, d'autre part à ceux qui sauvaient les apparences "en forgeant tout exprès des qualités occultes ou facultés qu'on s'imaginait semblables à des petits démons ou lutins capables de faire sans façon ce qu'on demande, comme si les montres de poche marquaient les heures par une certaine faculté horodéictique sans avoir besoin de roues, ou comme si les moulins brisaient les grains par une faculté fractive sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules" (Leibniz, Nouveaux Essais sur l'Entendement humain, Préf., Die philosoph. Schr., éd. C.I. Gerhardt, Olms, Hildesheim-N.Y., V, 61). En quoi les formes substantielles réhabilitées sous une forme intelligible s'opposent-elles aux facultés scolastiques, tel est l'enjeu d'un texte qui soutient une position leibnizienne constante, qu'il veut "également distante du formalisme et du matérialisme", et cherchant à concilier et à conserver "ce qu'il y a de juste dans l'une et l'autre".

le modele cartésien. Ou le rôle de la volonté.

Brigitte Mc GUIRE (Université Paris-XII, Archives Husserl).

Le modèle cartésien de l'action volontaire, repris mais transformé par les cartésiens (Malebranche, Bayle, Leibniz) sera peu à peu écarté au nom de principes tant métaphysiques que physiques, puis, sous prétexte de l'impossibilité du dualisme, remplacé par une représentation du vivant en tant qu'organisme finalisé. Sans entrer ici dans des considérations de cet ordre, il importe à notre avis d'examiner ce modèle dans le Traité de l'Homme, dans lequel certains physiologistes du XIXe siècle verront, pour ce qui est de sa structure non volontaire, l'origine, voire l'esquisse de la théorie du réflexe. Or, que dit Descartes? Que la volonté n'a de rapports qu'avec l'assemblage de la machine. Elle siège, en effet, en un lieu stratégique, où elle est représentée comme l'une des trois causes principales pouvant activer ce lieu. L'examen de son modèle nous inciterait davantage à reconsidérer la notion d'action, qu'à tolérer qu'on compte l'action au nombre des actes finalisés. Toutefois, circonscrire l'horizon de l'action volontaire, comme nous tenterons de faire à partir de Descartes, ce n'est pas seulement en fixer les limites, mais aussi en mesurer l'amplitude.

husserl et les neurosciences: "Naturaliser" la phénoménologie?

Jean-Luc PETIT (Université Strasbourg-II).

Sur la base de la réduction phénoménologique, le monde se constitue comme valant pour moi avec le sens d'être que je lui donne : cet idéalisme du sujet transcendantal, explicite dans l'œuvre publié de Husserl, a été retenu par l'interprétation officielle. Toutefois, si l'on se reporte aux transcriptions des sténogrammes inédits des années trente, on trouve, à côté de mss. réaffirmant la centralité du sujet transcendantal dans la constitution, une masse de mss. poursuivant une recherche infinie sur les "fondements archi-originaires", qui le conduit à "remonter en arrière de la volonté et de l'action pour tirer au clair la construction du monde et du je personnel". Husserl y élabore une théorie de "l'intentionnalité pulsionnelle" qui rétablirait la continuité brisée par le dualisme cartésien entre l'activité consciente de l'agent volontaire et la passivité de l'être affecté dans le désir et la motivation, grâce à la maîtrise par le je du système des kinesthèses de son corps propre.

On sait que la réduction phénoménologique va de pair avec la critique du "naturalisme" de la psychologie, comme impliquée dans la réduction scientifique de l'être à la physique. Ma question est de savoir si "l'archéologie" husserlienne de la volonté ne projetterait pas, néanmoins, sur les découvertes récentes en psycho-physiologie du mouvement volontaire rendues possibles par l'émancipation du behaviourisme, un éclairage plus philosophique que la simple substitution du mécanisme behaviouriste par un mécanisme computationnel (symbolique ou connexionniste). Deux ensembles de données : 1°) sur la relativité du sens du mouvement et de l'attitude corporels au contexte de l'action, 2°) sur le métabolisme neuronal codant le mouvement volontaire dans le cortex moteur, semblent, en effet, prouver l'existence d'une orientation intentionnelle de l'action à tous les niveaux d'organisation, et pas uniquement au niveau de la conscience réflexive et de l'expression linguistique, qui est celui de la personne totale dans son rapport au monde.

wittgenstein et la psychologie: A propos de la volonté.

Antonia SOULEZ (Université Nancy-II).

Mon intention est de débrouiller quelques fils concernant la position critique que Wittgenstein adopte face à la psychologie. C'est à quoi me servira le thème de la volonté. Pour cela, il faudra d'abord se demander de quelle "psychologie" il est question pour Wittgenstein. Depuis le Tractatus jusqu'aux Remarques sur la philosophie de la psychologie, en passant par les Fiches et les Recherches philosophiques, il semble qu'une approche "logique" (appelée ultérieurement "grammaticale") ait à se démarquer de l'approche psychologique. Il y a quelques raisons pour que l'examen de la question de la volonté serve ici de point d'appui. Wittgenstein élimine un certain nombre de traitements possibles de la volonté :

1) il n'y a pas de "sujet" de la volonté, donc pas d'approche philosophique (pas de sujet métaphysique). Wittgenstein rejette l'idée d'un primum movens. L'analyse d'un "vouloir vouloir" est exposée au regressus à l'infini.

2) Contrairement à la mode des discussions analytiques dans les années d'après-guerre sur le sol anglais, Wittgenstein pense que la volonté n'est pas davantage un problème méta-éthique, bon pour la description linguistique en philosophie.

3) "La volonté aussi est simplement une expérience".

Cette phrase citée au §. 611 des Recherches Philosophiques est mise dans la bouche d'un interlocuteur de Wittgenstein qui paraît bien être William James. La suite confirme que Wittgenstein pense à ce que James dit de la volonté au vol. II des Principes de la psychologie. Wittgenstein entend montrer que W. James, qui a cependant raison contre l'assimilation par Wundt de la volonté à la sensation d'innervation musculaire, se trompe quand il assimile la volonté à des sensations kinesthésiques (la question de l'attribution à James d'une telle vue se pose d'ailleurs). W. James reste attaché à une conception phénoménale du mouvement volitionnel (théorie "idéomotrice"), et, dans cette mesure, prisonnier du mythe de la volonté comme phénomène intéressant le psychologue. L'enjeu de la discussion wittgensteinienne rejoint ici celui de la critique de la représentation du nexus causal comme d'un mécanisme. C'est en ce sens qu'on ne peut pas, dit-il, "obéir à l'ordre de vouloir". Je questionnerai la fécondité épistémologique de la solution grammaticale de Wittgenstein face à l'investigation du psychologue, en m'attachant à la nature et au statut exact de cette "représentation".

 




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Lundi 15 septembre 2008

CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du 8 décembre 1994, Palais Universitaire, salle Tauler, 2, rue Gœthe, 8 h 15. - 20h.

"Neurosciences et philosophie : les niveaux d'intégration de l'action"

Alain BERTHOZ, dir. du Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l'Action, (UMR C9950) CNRS, Collège de France.

Les bases neurales de l'anticipation motrice :

Vers une théorie dynamique des relations perception-action.

Bernard BIOULAC, chef de service en Exploration Fonctionnelle du Système Nerveux, Laboratoire de Neurophysiologie, (UA 1200) CNRS, Université de Bordeaux II.

Mouvement : périphéralisme et centralisme.

Mott et Sherrington, en 1895, rapportent que des chats, unilatéralement déafférentés, ne sont plus capables d'exécuter des mouvements du côté privé d'afférences. De là, naissait une pensée expérimentale "périphéraliste" qui insistait sur le rôle déterminant des afférences somesthésiques dans la genèse du mouvement. Cette attitude, découlant d'une conception pavlovienne, attribuait en définitive "une part belle" aux boucles de rétrocontrôle périphérique et donc, déja, au phénomène de réentrance décrit par Edelman (1987, 1992). A cette attitude, s'est régulièrement opposé une conception centraliste du processus exécutoire. Ce concept trouve, en large part, sa substance dans la détection et l'analyse de véritables "programmes moteurs indépendants", enregistrables tant dans des groupes neuronaux chez des invertébrés, tels les arthropodes, qu'au niveau d'assemblées motoneuronales de la mœlle épinière ou du tronc central des vertébrés.

Nous avons tenté d'étudier les contributions respectives des centres et de la périphérie, en analysant l'activité des neurones du cortex moteur (aire 4) chez le singe entraîné à effectuer une tâche précise avant et après déafférentation du membre opérant. Les animaux sans afférences ignorent vraissemblablement davantage la position que l'existence de ce membre. En effet, ils sont toujours aptes à le mouvoir - contrairement à ce que disaient Mott et Sherington, ou plus récemment Lushei (1967) - lors de la présentation du signal qui annonce la récompense. Cependant, dans un premier temps, l'animal exécute le mouvement de façon aléatoire, puis, en quelques semaines, retrouve un score proche de la normale. L'analyse de l'activité des neurones du cortex moteur (aire 4) révèle que le message bioélectrique anticipatoire au mouvement est toujours enregistrable (80 à 100 millisecondes avant le début du mouvement : DM). Toutefois, l'organisation interne de ces "patrons de décharge" est substantiellement modifiée. Les anomalies de cette signalisation, ou code central, s'amendent dans le temps. Ces patrons de décharge paraissent exprimer sur les plans qualitatif et quantitatif "le même contenu informationnel" que ceux des neurones de l'animal normal. L'explication de cette récupération bioélectrique et sa subséquence clinique renvoie à la mise en place de bouclages internes ou réentrances par rétrocontrôles ou décharges corollaires (internal feedbacks, feedforwards, ou efferent copies, Evarts, 1971). Ces mécanismes, inférant des processus de plasticité, "compensent" le manque de signaux induit par la déafférentation. Ils recréent une sorte de bouclage central en "court-circuitant" la périphérie. L'opinion de chercheurs comme Taub et Bermann (1968, 1980) est encore plus osée, ils vont jusqu'à affirmer que des singes "naïfs" sont capables d'apprendre après déafférentation!

A côté de ces mécanismes putatifs de réorganisation centrale, il y a une autre explication possible à cette réhabilitation fonctionnelle. Celle-ci s'appuie sur l'intervention du cortex pariétal associatif (CPA). Ce dernier est impliqué tant dans l'édification du schéma corporel que dans la commande volitionnelle. L'aire 5 du CPA est, en effet, constituée par deux populations neuronales distinctes : une, dite "somesthésique", dont l'activité se modifie un peu comme dans le cortex sensitif primaire (S1) après le DM, une autre, dite "précoce", dont l'activité survient de façon très anticipatoire au DM (jusqu'à 350 à 380 millisecondes avant le DM). Il est naturel d'attribuer à la première une fonction de support au schéma corporel, à la seconde, une fonction de commande "haut située" (upstream) par rapport au cortex moteur. Là encore, nous avons voulu analyser les effets de la suppression des afférences périphériques. Les neurones "tardifs" de l'aire 5 du CPA ne sont plus observables après la déafférentation. Nous avions déja fait un tel constat pour les neurones du cortex sensitif primaire (S1). Dès lors, on peut estimer que les assemblées neuronales dévolues à recevoir les entrées sensitives (S1) et à les intégrer dans le schéma corporel (CPA) sont "en situation dormante". Par contre, les neurones "précoces" du CPA modifient toujours leur activité clairement avant le DM. Il s'agit là d'une activation purement centrale apte à agir sur le cortex moteur par voie transcorticale; mieux, même, à atténuer les manques "sémantiques" quantitatif et qualitatif induits sur ce dernier par la déafférentation. Cet ensemble est appelé par Mountcastle (1975) "appareil neuronal de commande pour la manipulation de l'espace extrapersonnel". "Commande" est à prendre au sens de Kupfermann et Weiss (1978), c'est-à-dire un processus central "à cheval" entre les entrées, la motivation et le désir, la volition, et les sorties, avec les aires corticales motrices et prémotrices. C'est pour cela qu'il est pertinent de mettre en exergue, ici, certaines caractéristiques fonctionnelles exprimées par 20% des neurones précoces de l'aire 5. Ceux-ci ne se contentent pas d'émettre un message très anticipatoire au DM, ils voient leur activité reliée de façon significative autant au DM, qu'au signal. Ces neurones particuliers sont "capables d'utiliser le signal pour obtenir la récompense". Ils lient motivation et prise de décision (volition).

Ces données, ajoutées, bien sûr, à celles de la littérature, indiquent à la fois la capacité d'activation purement centrale que possède le système nerveux (programmation, motivation, commande, réhabilitation) et la nécessité que ces mécanismes centraux "de haut niveau" soient afférentés en permanence avec la périphérie, c'est-à-dire avec le monde extérieur. Périphéralisme ou centralisme : il s'agit d'un faux débat. (Brain Res., 1979, 1982, 1983, 1985; Exp. Brain Res., 1983; Behavioral Brain Res., 1989; J. of Neurophysiol., 1991.)

Christiane CHAUVIRÉ, Université des Sciences Humaines de Nantes, UFR de Philosophie.

L'esprit, la science et la philosophie. Sur un usage pervers de la logique de l'Abbildung.

Le projet de "naturalisation" de la philosophie est au cœur de la philosophy of mind anglo-saxonne contemporaine qui, on le sait, s'appuie sur les sciences cognitives. Il s'agit de rendre homogènes science et philosophie, comme l'avait souhaité Quine, et notamment de faire de la philosophie de l'esprit une science de la nature imprégnée de psychologie cognitive et de neurosciences, où seules figureront des explications de type causal. Ce projet de naturalisation va à l'encontre de la conception qu'avait Wittgenstein de la nature et des tâches de la philosophie. Aussi les productions actuelles de la philosophy of mind ne sont-elles guère compatibles avec l'esprit qui anime les remarques critiques de Wittgenstein sur le mental ou plutôt sur nos représentations, courantes ou philosophiques, du mental et de ses rapports au cérébral. On peut le montrer de bien des façons, mais j'essaierai ici de le montrer sur deux exemples précis que Wittgenstein prend lui-même : la conception freudienne du rêve et la thèse du parallélisme psycho-physique (soutenue à son époque en philosophie de l'esprit, mais démodée aujourd'hui).

Thomas jontza, Psychiatrie, Psychothérapie, Höpital Broussais, Paris.

attachement et intentions degenérées:  Une compréhension pluridimensionnelle dela dépression.

Kraemer (1993) développe dans ses travaux une théorie de l'attachement à partir d'études de la séparation et de la privation chez les jeunes primates. Il intègre dans sa théorie les niveaux comportementaux, neurobiologiques et neuroanatomiques, en démontrant des facteurs de vulnérabilité qu'on retrouve, d'autre part, dans les études épidémiologiques de la dépression, par Brown. - Dans les années 8O, Kuhl présente, dans le cadre d'un modèle neurophysiologique, son hypothèse de la dégénérescence des intentions, en tant que moment commun des différentes formes de la dépression. Son approche, qui contient les aspects cognitifs, motivationnels et affectifs, relève de la théorie de l'information.

Pierre MONTEBELLO, Université des Sciences Humaines de Toulouse, UFR de Philosophie.

Maine de Biran et la dualité.

Le premier biranisme se constitue entièrement sous la double influence de l'Idéologie et de la "physique expérimentale de l'âme" de Bonnet. La découverte de lois d'expression de la pensée place au centre de la théorie le mouvement volontaire et le signe conventionnel, qui saisissent en effet l'invisible pensée. Le théâtre de la pensée s'ouvre un bref moment à une problématique de la lisibilité et de la visibilité, qui définira les conditions de représentabilité de la pensée ou les manières de la "fixer" et de la "surprendre".

C'est cette voie que Biran quitte irrévocablement avec le Mémoire sur la décomposition de la pensée. Biran ne croit plus que la pensée puisse s'expliquer, se traduire, se déposer hors d'elle-même. Biran invente un concept sans équivalent dans la tradition philosophique pour rompre avec le monisme scientifique et le dualisme cartésien : le concept de dualité. La relation duelle constitutive de toute pensée (le rapport de la "force hyperorganique" au corps propre) vient préciser d'une manière exemplaire le sens du débat sur les limites respectives de la physiologie (Stahl, Bonnet, Cabanis, Bichat, Gall, etc.) et de la psychologie. L'ego comme force et corps, ou le "même comme distinct", tel sera l'étonnant cheval de bataille du biranisme. Nous nous proposons d'en examiner les effets dissolvants sur toute théorie qui souhaite spiritualiser le corps ou matérialiser la pensée.

Miora MUGUR-SCHÄCHTER, dir. du Laboratoire de Mécanique Quantique et Structures de l'Information, Université de Reims.

Mécanique quantique et libre arbitre.

Le problème du libre arbitre émerge, on le sait, de la confrontation de (a) un postulat de strict déterminisme ontique posé comme équivalent à une prévisibilité "en principe complète", avec (b) l'indéniable expérience subjective de débats intérieurs (parfois intenses, complexes, très longs) concernant un choix entre plusieurs comportements qui, tous, apparaîssent comme possibles; choix qui, une fois faits et lors de subséquents bilans rétroactifs, semblent souvent et avec évidence avoir considérablement "influencé" le cours des événements où il s'est inséré. D'autre part, la compatibilité entre la mécanique quantique et un postulat de strict déterminisme ontique, soulève des controverses qui durent depuis 70 ans. Certains, parmi ceux qui soutiennent l'in-compatibilité, se fondent sur cette présomption pour affirmer que la mécanique quantique, en interdisant un postulat de déterminisme, ipso facto établit scientifiquement la possibilité du libre arbitre. J'essaierai d'indiquer les grandes lignes d'une vue relativisante issue directement de l'étude de la mécanique quantique et qui conduit à une conclusion différente : elle distingue radicalement entre détermination ontique et prédictibilité (comme dans la théorie du "chaos") et, tout en niant la signifiance même de la notion d'une prévisibilité en principe "complète", n'élimine ni la possibilité d'un postulat de strict déterminisme ontique, ni celle du libre arbitre, permettant au contraire de percevoir clairement en quel sens il y a compatibilité.

Jean-Luc PETIT, dir. du Centre d'Analyse des Savoirs Contemporains, équipe d'accueil de doctorants du MESR (EA 1333), Université des Sciences Humaines de Strasbourg.

La théorie husserlienne de la constitution, programme de science cognitive?

On dit souvent que la phénoménologie est opposée à la science; mais, une lecture attentive (et sympathique) des œuvres posthumes et des manuscrits inédits de Husserl montre que la phénoménologie ne veut pas remplacer le monde de la science par un monde de la conscience, ou du vécu, mais fonder le monde de notre expérience - qui inclut, entre autres, celui de la science - sur ce qui nous en est immédiatement donné : le phénomène, et sur le pouvoir de l'être que nous sommes de donner sens à ce phénomène. Comment, dans les étroites limites qui sont les nôtres au sein de la vaste nature, pouvons-nous donc par notre perception et notre action "constituer" (c-à-d. peupler d'objets valant pour nous comme tels) un monde : monde physique, monde social, monde de la culture, qui, en un sens fait partie, en un autre sens ne fait pas partie de la nature, voire la contient?

Les sciences cognitives ont repris (consciemment ou non) la conceptualité de la théorie classique des représentations mentales, en lui imposant une nouvelle interprétation computationnelle, et en ont fait un programme de recherche empirique qui a obtenu le succès que l'on sait. Mais un calcul sur des représentations mentales demeure une grossière caricature du phénomène de l'intentionnalité de notre perception et de notre action. La théorie husserlienne de la constitution nous suggère un programme de rechange, dont il vaut la peine de chercher à l'instrumenter dans les termes de la recherche en cours. Ce que Husserl a bien vu, et avec lui les meilleurs de l'école phénoménologique, ce qu'on se refuse à croire que la neurophysiologie actuelle ne puisse pas aider à mieux comprendre, c'est la relation constituante entre notre intentionnalité pratique et le monde. Relation faite d'une transition continue "d'intentions", qui ne sont pas des états mentaux dans une tête, mais des orientations actives de notre être vers quelque chose qui est autant - sinon plus - "en dehors de nous" qu'"en nous". Relation qui prend naissance dans la pulsion du désir et l'affection sensorielle, qui investit les parcours kinesthésiques de notre corps (c-à-d. le sentiment de la position et de l'effort de nos membres, tel qu'intérieurement éprouvé dans l'acte même), et se prolonge continûment, à travers les mouvements orientés du corps, au-delà des limites de celui-ci, jusqu'à atteindre ses objets-cibles, qu'elle pose et maintient comme identiques et permanents dans un environnement qui n'est pas seulement physique, mais vital, social et culturel. Cette relation ne saurait manquer d'intéresser le neurophysiologiste, dès lors qu'émancipé du behaviourisme, il revient à la question des bases biologiques de l'expérience consciente du monde objectif. Car, en effet, milieu familier de la vie pratique quotidienne, territoire de la conquête technologique, ou champ ouvert à l'explication scientifique, il s'agit toujours du même monde objectif que la phénoménologie ne prétend que fonder en son sens "d'être pour nous", ce qu'elle fait sans s'en départir, en montrant qu'il se laisse méthodiquement redéployer à partir du pôle d'expérience subjective que nous y sommes nous-mêmes.

Bernard THIERRY, Laboratoire de Psychophysiologie, (URA 1295) CNRS, Université Louis Pasteur, Strasbourg.

Représentations et organisation sociale chez les primates.

Une organisation sociale est un phénomène émergent qui résulte des interactions qui surviennent entre individus. L'existence chez ces individus de facultés permettant de percevoir ou d'abstraire tout ou partie de leurs propres formes sociodémographiques a des conséquences morphogénétiques. Toute connaissance concernant les relations et les réseaux sociaux, en particulier, est susceptible de modeler en retour l'organisation sociale elle-même. En outre, comme les formes sociodémographiques qui sont reconnues dépendent de celui qui les observe, nous ne pouvons assimiler ipso facto ce que l'observateur humain perçoit de l'organisation sociale à des caractères essentiels sur lesquels s'exercerait la sélection naturelle.



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Lundi 15 septembre 2008

CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier du jeudi 23 février 1995, 8 h. - 20h.

Institut Le Bel, Salle des Conseils, 1er ét., 4, rue Blaise Pascal, Strasbourg

"Neurosciences et philosophie : les niveaux d'intégration de l'action"

Victor S. GURFINKEL, pr. à l'Institut d'Etudes des Problèmes de Transmission de l'Information, Académie des Sciences de Moscou.

representation interne et controle de la posture et du mouvement

Les principaux moyens d'interaction entre l'organisme et son environnement sont les mouvements, au sens large du mot (qui inclut des formes de communication variées). Dans cette interaction, l'initiation du mouvement appartient le plus souvent au système nerveux central (SNC). En effet, la plupart des mouvements sont spontanés, indépendamment de leur caractère conscient ou automatique. L'activité motrice de l'homme et des animaux est orientée dans l'espace, dirigée vers quelque objet dans l'espace, ou vers quelque lieu à la la surface de son corps. Pour de tels mouvements, pensait Lord Adrian (Brain 70, 1947, p. 1), il est nécessaire d'avoir dans le SNC non seulement le modèle de son propre corps, mais également le modèle du monde extérieur.

Des données expérimentales sur le rôle du système de représentation interne seront présentées à l'atelier :

- perception des stimuli tactiles complexes (écriture sur la peau);

- formation du projet de mouvement volontaire;

- réactions posturales impliquant des automatismes vestibulo-spinaux et cervico-spinaux.

Jean-Noël missa, Centre de Recherches Interdisciplinaires en Bioéthique, pr. à l'Institut de Philosophie, Université libre de Bruxelles.

la théorie bergsonienne du "cerveau, organe de l'action"

à la lumiere des theories neuroscientifiques contemporaines

Le cerveau est l'organe de l'action, mais pas celui de la représentation; telle est une des thèses essentielles de Matière et Mémoire. Selon cette conception, la fonction du cerveau est fort simple. Cet organe, grâce à la multitude des interconnexions des éléments nerveux, joue le rôle d'un gigantesque central téléphonique : "le cerveau ne doit pas être autre chose qu'une espèce de bureau téléphonique central : son rôle est de 'donner la communication' ou de la faire attendre". Dans ces conditions, le SNC, tout orienté vers l'action, représente un centre qui met en relation l'ébranlement nerveux venu de la périphérie avec un mécanisme moteur. Dès lors, "le système nerveux n'a rien d'un appareil qui servirait à fabriquer ou même à préparer des représentations". L'image que Bergson se fait du cerveau est donc celle d'un organe uniquement sensori-moteur. Telle qu'elle paraît résulter de sa structure, la destination de notre système nerveux est d'être orienté vers l'action. Le cerveau a pour fonction principale "de limiter, en vue de l'action, la vie de l'esprit" : "Il est par rapport aux représentations un instrument de sélection, et de sélection seulement. Il ne saurait ni engendrer ni occasionner un état intellectuel".

Dans cette communication, je compte montrer que la doctrine bergsonienne - qui limite de façon drastique le rôle du système nerveux et qui lui dénie la possibilité d'engendrer des représentations ou des "états intellectuels" - est aujourd'hui, à la lumière des découvertes accumulées dans les sciences du cerveau, plus encore qu'hier, difficilement défendable.

Ruwen ogien, chargé de rechercherches au C.N.R.S., Paris.

pourquoi il est si difficile de "naturaliser" l'action

Je voudrais montrer que les tentatives de "naturaliser" l'action seraient plus convaincantes si elles ne reposaient pas, comme c'est le cas la plupart du temps, sur deux tendances qu'il vaudrait mieux essayer de combattre.

1) La tendance à ériger le cas particulier en modèle général. - C'est cette tendance qui est à l'œuvre, me semble-t-il, lorsqu'on choisit, à la manière des "naturalistes", de donner à l'action instrumentale orientée vers un but (poser, déplacer, saisir un objet au vol, etc.) le statut d'un modèle général de l'action. Si l'on choisissait, comme paradigme, l'action pratique orientée vers autrui (flatter, offenser, avertir) les choses se présenteraient de façon tout à fait différente.

2) La tendance à opposer radicalement l'intérieur et l'extérieur. - C'est cette tendance qui est à l'œuvre, je crois, lorsqu'on estime, à la manière des "naturalistes", que la seule alternative possible en théorie de l'action, c'est celle qui oppose le mentalisme, dans ses versions réalistes, et le behaviorisme, dans ses versions simplistes. Mais entre le mentalisme réaliste et le behaviorisme simpliste, il y a très certainement une place pour une approche contextualiste, interprétationniste ou même fictionnaliste, comme je l'appelle, une approche qui, tout en rejetant l'élimination du "mental", refuse de lui donner le statut d'un objet interne. Si tout ceci est acceptable, il en résulte, me semble-t-til, que l'on aura probablement plus de chances de comprendre l'action si l'on s'intéresse d'un peu plus près aux techniques d'identification légale ou morale du volontaire et d'un peu plus "loin" à la physiologie du cerveau (ce qui ne signifie pas que les deux points de vue soient parfaitement incompatibles).

Elisabeth pacherie, chargée de recherches au C.N.R.S., Aix-en-Provence.

voir, bouger, toucher, entendre

La nature et l'importance du rôle joué par la motricité dans la vision et, notamment, dans la construction de représentations spatiales tri-dimensionnelles ont été, et continuent d'être, l'objet de controverses opposant partisans et adversaires de l'idée que la perception visuelle a un caractère immédiatement spatial.

Je me propose d'apporter à ce débat un éclairage indirect en comparant les rôles respectifs joués, vis-à-vis de la vision, par le mouvement, d'une part, et par d'autres modalités sensorielles (auditives et tactiles), d'autre part. Mon objet sera d'essayer de déterminer si la contribution épistémique faite à la vision par la motricité est d'une nature spécifique, ou si elle est de même espèce que la contribution apportée par ces autres modalités sensorielles.

Jean-Luc PETIT, dir. du Centre d'Analyse des Savoirs Contemporains, équipe d'accueil de doctorants du M.E.S.R. (EA1333), pr. à l'U.F.R. de Philosophie, Université des Sciences Humaines de Strasbourg.

l'empathie des actions et l'intersubjectivite entre les especes

Les surprenantes observations du Pr. Rizzolatti et de son équipe de l'Institut de Physiologie humaine de l'Université de Parme (Exp. Brain Res. 1992) n'ont pas, semble-t-il, fait sensation chez les phénoménologues. Le même neurone du cortex pré-moteur du Macaque décharge de la même manière lorsque l'animal fait une certaine action : prendre un grain de raisin avec la main, et lorsqu'il contemple l'expérimentateur en train d'accomplir la même action. Pour un phénoménologue non prévenu par Heidegger contre le concept d'Einfühlung - infecté, à son avis, du même subjectivisme cartésien que l'ensemble de la pensée du dernier Husserl - une pareille découverte devrait pourtant ouvrir des perspectives de "naturalisation de la phénoménologie", s'il est vrai que ce programme est à l'ordre du jour. Mais qui ose aujourd'hui parler d'empathie, que ce soit avec autrui, de l'homme avec l'animal, ou de l'animal avec l'homme? Comment dire la conscience qu'on a de l'expérience d'agir qu'un autre a parce qu'on a la même expérience d'agir, alors qu'on n'ose plus parler des "vécus de conscience" de l'expérience propre?

M'appuyant sur un corpus peu fréquenté de textes de Husserl des années trente, je plaiderai pour une réhabilitation de la théorie de l'empathie. Cette théorie a rendu possible une extension décisive de la phénoménologie, de l'égologie à l'intersubjectivité : auparavant, la constitution du monde reposait exclusivement sur la perception et la kinesthèse du corps propre; désormais, elle inclut la contribution de la compréhension mutuelle des actions. D'abord, sans doute, les actions des proches au sein du monde natal (le Heimwelt du Mitsein selon Heidegger); mais aussi celles des hommes d'autres races et d'autres cultures au sein du monde universel; enfin, à la limite, celles des autres formes de vie au sein de leur environnement (Umwelt). Si l'on concède à la phénoménologie de fonder le sens des données de la recherche positive sur l'esprit humain en les reliant à notre expérience, telle qu'elle est subjectivement vécue, il faut lui reconnaître l'aptitude à fonder les données de la recherche positive sur le comportement animal en les reliant à nos capacités d'empathie avec l'animal. -What's like to be a bat?, Th. Nagel (Phi. Rev., 1974) a démontré que le programme physicaliste réductionniste n'avait pas de réponse à cette question, devenue entretemps le critère d'une théorie de l'esprit digne de ce nom. Il vaut la peine de voir si la phénoménologie, ramenée à la rigueur husserlienne, y satisferait.

Joëlle proust, dir. de recherches au C.N.R.S., CREA, Paris.

comportements orientes et sensibilite aux consequences

L'intuition courante selon laquelle un comportement intelligent doit être flexible et adaptable, "sensible à ses conséquences", rectifiable selon les cironstances, etc. forme un trait caractéristique d'une classe importante de systèmes téléologiques, naturels ou artificiels. Par exemple, un thermostat ne se contente pas de porter une représentation naturelle de la température ambiante et de déclencher la chaudière afin de maintenir la température constante. Il déclenche la chaudière tant que son but n'est pas atteint, et ne recommence à le faire que lorsque le but doit à nouveau l'être. De même, la navigation avienne, ou la poursuite d'une proie, sont des comportements orientés. Une analyse conceptuelle détaillée s'impose afin de délimiter la juridiction des deux notions de téléologie et d'intentionnalité (représentationnelle), et d'examiner leur dépendance éventuelle.

De manière générale, un comportement orienté consiste dans un processus qui se développe jusqu'à ce qu'il atteigne un certain "but", signalant la fin du processus considéré. Il est, néanmoins, crucial qu'un comportement orienté puisse échouer. De même qu'il peut y avoir méreprésentation dans le domaine de l'intentionnel, il peut y avoir insuccès dans le domaine de l'action orientée. Nous débattrons des conditions qui permettent à un système de développer une action orientée, et distinguerons plusieurs types de sensibilité aux conséquences, selon la nature des moyens mis en œuvre dans le développement de l'action.

Bertrand Saint-sernin, pr. à l'U.F.R. de Philosophie, Université de Paris-IV, Sorbonne.

representations classiques de la decision

Il existe trois modes de représentation de la décision : le mode de l’artiste, celui du philosophe, celui de l’homme de science.

La voie de l’art est fondée sur une vision qualitative des situations et des êtres. La décision y est dépeinte comme une «révélation» qui change le monde extérieur et modifie l’agent qui l’accomplit.

La voie philosophique, telle qu’elle apparaît en Grèce, est tributaire de la précédente. Ainsi, la Poétique d’Aristote peut être interprétée comme un traité de la prise de décision en temps de crise. Au XIXème siècle, la dialectique de Hegel - puis de Marx - comporte une phénoménologie de la décision, mais aussi, chez Lénine et Trotzski, une méthode de la prise de décision. Dans la pensée chrétienne, on trouve un certain nombre d’exercices spirituels qui sont tournés vers la représentation - et surtout vers la prise - de décision (Saint Ignace, mais aussi Bossuet). Ce dernier recourt explicitement au modèle des jeux de stratégie pour représenter la décision politique (Discours sur l’histoire universelle, III, ch. 2).

La voie scientifique est à la fois plus diversifiée et plus fragmentaire. En schématisant, on dira qu’elle s’est d’abord appuyée sur le modèle des jeux de hasard puis des jeux de stratégie. On ne dispose pas, à ce jour, d’une théorie mathématique unifiée de la décision individuelle et du choix collectif, même si la richesse et la diversité des travaux est considérable.

Les trois approches que nous avons énumérées ont un élément en commun : elles supposent que l’individu est en mesure ou d’ignorer (le “Tu trembles, carcasse” de Turenne) ou de discipliner (Passions de l’âme, I, §. 50, sur le dressage des chiens de chasse) les émotions liées à l’incertitude, à l’attente et au risque. Elles reconnaisssent l’importance d’une physiologie de la décision, mais ne connaisssent, pour l’aborder, que la force d’âme, l’habitude ou le dressage. Il y a là un vide qu’une approche neurophysiologique de la décision peut aider à combler.

 


CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier des 7-8 décembre 1995, 8h-20h/14h-18h

Palais Univ., s. Fustel, Strasbourg/ Institut Biomédical des Cordeliers, Paris

"philosophie de l'action et neurosciences"

Brigitte Mc. GUIRE , Archives Husserl., ENS, Paris

l'action selon descartes

La notion d’action, exposée par Descartes dans le traité De l’homme, renvoie à trois sources possibles : l'âme, le corps et les corps extérieurs. La doctrine "réaliste" des philosophes qui lui succèderont confère aux corps une causalité autonome, donnant ainsi à penser l’action de l’âme comme devant être nécessairement relative à la causalité corporelle, et du même ordre que celle-ci. Cependant, ce que Descartes entend par action de l'âme n’autorise en rien une telle acception, une telle interprétation. L’action de l'âme, qui est la volonté, est précisément telle en ce qu’elle échappe aux lois qui régissent les corps; du moins a-t-elle cette possibilité. La causalité de l'âme ne peut alors être pensée qu’a posteriori; car toute action (toute volonté) étant selon lui libre, est donc imprévisible. Le dualisme apparemment “cartésien” est bien plutôt celui des cartésiens qui, nous le verrons, refusent l’existence d’une telle volonté. L’admettre reviendrait à nier un principe de la raison selon lequel "rien n'est sans cause" (Leibniz). C’est donc en vertu de ce principe - dit de "raison suffisante" - et selon celui-ci que sera pensée l’autonomie de l’âme dans ce "dualisme"; une autonomie limitée puisque relative. Des critiques actuelles de ce “dualisme" dit "cartésien” mettent en évidence la difficulté de penser un modèle aussi paradoxal. Ces critiques, cependant, ne pensent-elles pas, elles aussi, la causalité dans l’unique horizon des lois du corps ou des corps ?

Jean-Luc PETIT, Dir. du CASC (EA 1333), Pr. de philosophie, Université des Sciences Humaines de Strasbourg.

La constitution par le mouvement :

Husserl à la lumiere des données neurobiologiques récentes

Chez Husserl, le mouvement de l'organisme orienté par ses tendances vers un but vital dont il tire sa satisfaction est un opérateur essentiel de la constitution. D'abord, la constitution de cet organisme lui-même, comme système intégré de parcours kinesthésiques et hylétiques, exige effort et pratique pour leur articulation et leur maîtrise. Puis, la constitution du sens d'être des choses physiques dans l'espace environnant cet organisme requiert le jeu réglé de ses kinesthèses motivantes et de ses sensations exposantes. Enfin, la constitution d'un monde intersubjectif de vie commune est relative aux capacités d'empathie de cet organisme à l'égard des mouvements des organismes étrangers, humains ou non.

Ce primat du mouvement dans la constitution se confirme quand on passe du point de vue "transcendantal" de la phénoménologie au point de vue "naturaliste" des neurosciences. Comme on pouvait s'y attendre, il a reçu une première confirmation de la part de la biomécanique holistique du schéma corporel postural et des expériences de dissociation artificielle de la position perçue et de la position "réelle" du corps ou des membres par des leurres kinesthésiques, développées dans les écoles russe et américaine des années 70-80. Mais il vient de recevoir une nouvelle confirmation plus inattendue de la part de l'électrophysiologie des enregistrements individuels de l'activité bioélectrique des neurones du cortex cérébral, qui, sans réductionnisme élémentaire, procède actuellement à la mise au jour des bases neuronales de notre compréhension pratique de la signification, aussi bien des mouvements propres que des mouvements d'autrui.

Giacomo Rizzolatti, Pr. de physiologie humaine, Université de Parme

Comment nous reconnaissons les actions motrices :

Données neurophysiologiques et spéculations

Les neurones de la partie inférieure du lobe frontal du singe (aire F5) déchargent lors de mouvements de la main et de la bouche orientés vers un but. Nous avons récemment découvert qu'un ensemble de ces neurones devient actif à la fois lorsque le singe accomplit une action donnée et lorsqu'il observe une action similaire accomplie par l'expérimentateur ("neurones miroir"). Dans la première partie de mon exposé je décrirai les propriétés de ces neurones. Je montrerai que leur réponse n'est pas liée à la préparation motrice ni à la présence de facteurs émotionnels ou motivationnels, mais est en étroite corélation  avec la signification du geste observé. En seconde partie, j'apporterai des preuves (stimulation magnétique, analyse TEP) de l'existence d'un système "miroir" chez l'homme.

Je conclurai avec une double proposition : a) notre compréhension d'une action faite par d'autres individus est fondée sur l'activation de la même population neuronale que nous activons lorsque nous accomplissons cette action; b) étant donné l'homologie anatomique entre l'aire F5 du singe et l'aire de Broca chez l'homme, le langage humain représente fort probablement un développement du système de reconnaissance de l'action déja présent chez les primates non humains.

Bernard. Thierry, CNRS (URA 1295), Laboratoire de Psychophysiologie,Université Louis Pasteur, Strasbourg

Intersubjectivité et culture : ce que suggerent les primates

On rencontre dans les traditions observées chez les macaques et babouins plus d'un caractère commun avec les cultures humaines: innovation, apprentissage social, stéréotypie des comportements acquis, propagation et transmission d'une génération à l'autre. A cela peuvent s'ajouter d'autres similitudes chez le chimpanzé : imitation, enseignement ou usage de signaux symboliques. En revanche, les primates paraissent incapables de lire leurs propres artefacts et de posséder des normes partagées, ils ne montrent aucun signe d'internalisation de leurs propres traditions et l'on ne remarque aucune dérive culturelle dans leurs organisations sociales, ce qui interdit toute historicité véritable. Cela est à rapprocher du fait que l'attribution d'intention soit absente chez la plupart des singes et limitée chez le chimpanzé. Si l'on considère les mécanismes d'accumulation nécessaires à l'évolution culturelle, il est permis de penser que le développement de la faculté d'attribution, l'intersubjectivité qu'elle permet et le savoir commun qui en résulte sont des éléments clés sans lesquels le démarrage du processus culturel ne peut avoir lieu.



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Lundi 15 septembre 2008

CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Palais Universitaire, salle Fustel de Coulanges, Strasbourg, 8h-20h

Atelier du 8 et Conférences du 9 février 1996

Institut Biomédical des Cordeliers,15 r. de l'Ecole de Médecine, Paris,14h-18h

"philosophie de l'action et neurosciences"

 

Alain Berthoz, professeur au Collège de France, dir. du Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l'Action UMR CNRS .

le probleme des référentiels et celui de la cohérence dans la perception de l'espace et le controle du mouvement

La perception est un processus actif par lequel le cerveau projette des prédictions liées à l'intention de mouvement sur l'espace extérieur et compare l'état des capteurs avec les prédictions qu'il a formulées. "La vision est palpation par le regard" disait Merleau Ponty. La perception est donc essentiellement anticipation et interprétation des données sensibles en relation avec une action. Il est d'usage de proposer que la perception fonde ses évaluations sur des référentiels. Ceux qui ont été identifiés sont nombreux. La littérature de neurophysiologie et de psychologie distingue des référentiels égocentriques et allocentriques, un référentiel lié au corps propre dit "idiotropique", des référentiels liés aux objets, d'autres aux membres qui effectuent une tâche. Le codage d'un mouvement est considéré comme codé dans les structures du cortex soit en coordonnées spatiales (ou crâniotopiques), soit en coordonnées rétiniennes; mais on a aussi suggéré que le codage du mouvement est uniquement de caractère "vectoriel". Enfin, les informations sensorielles, comme par exemple le flux optique, sont codées selon des directions préférentielles qui sont celles des canaux du système vestibulaire. Cette multiplicité de référentiels remet en cause le concept unique d'un "schéma corporel" et est compatible avec une idée moderne de multiplicité de mécanismes fonctionnant en parallèle et articulés de façon dynamique. Se pose alors, de façon encore plus aiguë, le problème de la cohérence de l'ensemble. Si l'on doit abandonner l'idée d'un référentiel canonique, comment imaginer que la cohérence de la perception est organisée ? Cette question concerne aussi bien le neurophysiologiste que le roboticien qui veut réaliser la "fusion de capteurs", ou le psychiatre qui assiste à la désagrégation des représentations, ou enfin (last but not least) le philosophe qui se préoccupe de la théorie de la perception et de la théorie du sens.

Francis Lestienne, professeur à l'Université Nancy I, dir. du Laboratoire de Biologie et Physiologie du Comportement URA-CNRS .

Victor S. Gurfinkel, Académie des Sciences de Moscou.

le phénomene de post-contraction involontaire ("de kohnstamm") ou la difficulté de définir la frontiere entre le volontaire et l'involontaire

Après avoir été longtemps considéré comme une simple curiosité, comme l'ont été également les illusions visuelles, le principal intérêt du Phénomène de Post-Contraction Involontaire (PPCI) - dont la forme la plus saisissante est le surprenant mouvement "du bras qui se lève tout seul" consécutif à une contraction musculaire intense et soutenue - tient à ce qu'il nous place à la frontière, mal définie, du volontaire et de l'involontaire (Fessard & Tournay, 1950). C'est sur la base de travaux récents réalisés par notre groupe et en collaboration avec V. S. Gurfinkel que nous avons repris l'étude du PPCI en nous intéressant à la répercussion de ce phénomène sur le contrôle postural. Nos résultats suggèrent que la contraction volontaire et la post-contraction involontaire sont sous le contrôle d'une commande motrice de même nature et de même origine. Notre proposition est que le PPCI reflète l'opération de certaines structures "tonogéniques" associant les automatismes réflexes spinaux, les mécanismes générateurs de l'effort volontaire et les mécanismes perceptifs permettant le maintien et le changement de la posture. Ces structures seraient activées par un effort volontaire permettant l'émergence de mécanismes qui ne peuvent être classés ni dans le domaine de l'action volontaire stricto sensu, ni dans celui des automatismes réflexes. Ces mécanismes révéleraient l'existence d'une représentation mentale qui accompagne l'acte volontaire initial, une représentation "devant être capable de persistance dans le cortex (Salmon, 1916)".

A. Fessard, & A. Tournay, 1950, L'année psychologique, PUF, 50, p. 216-235.

Pierre Livet, Professeur à l'UFR de Philosophie, Université de Provence, Aix-Marseille, CREA.

Action intentionnelle, imagerie motrice et intention en cours d'action

La conception de la motricité de Jeannerod semble devoir appuyer une conception philosophique classique de l'action intentionnelle, parce qu'il insiste sur la centralité de la représentation motrice, comportant la représentation de l'objet visé, celle du but et celle de l'état final de l'organisme sous forme d'anticipation, et parce qu'il ouvre un accès expérimental à cette représentation centrale, en montrant que l'imagerie motrice mentale utilise les mêmes zones que la préparation motrice de l'action dont elle ne diffère que par l'inhibition du mouvement, et en soutenant le peu de pertinence de la différence entre l'inconscience du schéma moteur dans l'action et la conscience de l'imagerie motrice. Mais Jeannerod soutient aussi que cette représentation interne n'est pas donnée sous une forme "sémantique" (représentation d'un état du monde) mais sous une forme "pragmatique" (schémas moteurs hiérarchisés). Il semble soutenir une conception "conative" faisant de la volonté, plutôt que de l'intention consciente, le facteur déterminant. Sans aller jusque là, il est possible de montrer que sa conception est compatible avec une théorie de l'action qui semblait exclue par cette notion de représentation préalable, d'anticipation d'un but, une théorie selon laquelle but et intention effective de l'action ne se définissent qu'en cours d'action (théorie que je soutiens). L'intentionnalité de l'action peut y être construite comme processus de sélection évolutive ou d'apprentissage non dirigé, au lieu de devoir être présupposée au départ. Les représentations pragmatiques y seraient des représentations d'interactions entre, p. ex., l'espace d'opposition de la main et l'espace de préhension offert par l'objet (Arbib) et, par analogie avec les systèmes connexionnistes, des ensembles de corrections, d'ajustements, en particulier les contraintes, conditions négatives imposées par les limites du corps (Rosenbaum)... Si l'intention est simplement cet ensemble de corrections et d'ajustements contraints qui évolue constamment dans l'apprentissage perpétuel que constitue l'action effective, alors elle n'offre pas toujours assez de stabilité pour passer à la conscience. Au contraire, si la conscience consiste dans cette stabilité des patterns de mouvements, alors l'imagerie mentale, qui est coupée des interactions effectives et qui ne peut plus utiliser les schémas moteurs que sous leur forme stabilisée en mémoire à long terme, présente forcément ce type de stabilité lié à la conscience.

Miora Mugur-Schächter, professeur de mécanique quantique, Université de Reims.

temps relativisés versus infra ou supra-personnel

Une représentation radicalement relativisante des processus de conceptualisation (de génération de chaînes de sens) tirée de la mécanique quantique conduit à identifier une certaine structure remarquablement définie et complexe correspondant au mot "temps". Cette structure apparaît comme essentielle pour comprendre les modes de connexion entre l'infra et le supra-personnel.

Carlo Natali, professeur d'histoire de la philosophie antique, Université de Venise.

physique et dialectique dans le de motu animalium d'aristote

Une partie de la philosophie contemporaine a essayé de soustraire l'étude de l'action humaine au domaine des sciences physiques et de le réserver à la philosophie morale ou à la philosophie de l'action. Certains philosophes appartenant à cette tradition citent le nom d'Aristote comme prédécesseur de leur entreprise; mais chez Aristote on trouve la possibilité d'une double étude de l'action humaine, soit du point de vue physique soit du point de vue philosophique. Ces deux analyses ne restent pas séparées, mais s'influencent réciproquement. Une brève analyse du traité "Sur le mouvement des animaux" (De motu animalium) essayera de décrire cette interaction du niveau physique avec le niveau de l'interprétation.

Élisabeth Pacherie, chercheur au CNRS, Séminaire d'épistémologie comparative, Aix-en-Provence.

actions intentionnelles, métareprésentations et conscience de soi

Je m'appuierai sur des travaux récents en neurophysiologie de l'action sur la nature de l'imagerie et des intentions motrices et essaieraide démontrer qu'ils peuvent éclairer la nature de la relation entre l'action et le développement de la conscience de soi et des capacités métareprésentationnelles. Cela suggère des pistes d'explication pour certains dysfonctionnements survenant dans l'autisme. Je défendrai l'idée qu'être capable d'actions intentionnelles - autrement dit, d'actions qui font l'objet d'une planification préalable - est une condition nécessaire du développement de la conscience de soi et de capacités métareprésentationnelles. Plus précisément, l'échec d'un plan met en évidence la possibilité d'un écart entre le résultat de l'action tel qu'il est anticipé par l'agent et son résultat effectif. C'est l'expérience de tels échecs qui est à la base d'une première prise de conscience par l'agent du statut représentationnel de ses représentations d'actions et de son propre statut de possesseur de ces représentations.

Jean-Pierre Roll, professeur à l'Université de Provence, Laboratoire de Neurobiologie Humaine, URA-CNRS.

"Cinq sens...plus un". Ce que les muscles disent au cerveau

Notre perspective sera d'apporter quelques faits neurobiologiques attestant chez l'Homme un rôle fondateur ("constitutif") de la sensibilité proprioceptive à la fois pour l'intelligence du corps et pour la nécessaire cohésion des espaces corporel et extracorporel. Nous développerons, par ailleurs, l'idée que la sensibilité musculaire, celle de l'appareil moteur, est susceptible d'alimenter des fonctions mentales de niveau élevé, fonctions qui figurent clairement au répertoire des activités cognitives. Husserl, dans les Leçons de 1907, exprimait déja l'idée que sans le concours des systèmes kinesthésiques, "il n'y a pas là de corps, pas de chose".

Antoine Vergote, professeur émérite à la Katholicke Universiteit Leuven, Onderzoekscentrum voor  Dieptepsychologie.

le corps vécu de la phénoménologie et le corps psychique de la psychanalyse

L'observation, l'écoute et les interprétations cliniques font apparaître un corps psychique (Leib) intermédiaire entre le corps organique et les activités intentionnelles. Les phénomènes cliniques les plus "parlants" sont des cécités, des paralysies, des douleurs localisées, physiologiquement inexplicables, des plaies qui reproduisent celles de Jésus-Christ crucifié, etc. Lors de leur thérapie interprétative ces faits se révèlent inconsciemment symboliques et font donc partie de "l'image du corps" non mentalement représentée. Au corps vécu de la phénoménologie - modalités de la perception, du sentir, du rythme et de l'organisation de l'espace -  la psychanalyse ajoute l'idée du corps se constituant par l'histoire singulière d'expériences de plaisir et de déplaisir. Pour en rendre compte, il faut mettre à l'origine le corps pulsionnel habité par un pré-ego diffus dans lequel s'intériorisent ces expériences. Comme le fait apparaître la technique freudienne de la libre association animée par une attention "également flottante", les expériences pulsionnelles s'inscrivent dans le corps psychique selon des lois associatives qui ne sont pas celles de l'articulation linguistique. Cette observation correspond à la "constitution passive" décrite par Husserl. Le terme, choquant pour beaucoup, de causalité psychique se justifie. L'entrée dans le langage confère valeur symbolique à ces premières constitutions. L'ego, comme identité consciente et intentionnelle, lieu du langage, se constitue dans le corps pulsionnel, par le réfléchissement libidinal du pré-ego sur lui-même, en réponse aux messages venus du dehors. Pour que le langage soit intentionnellement opérant et pour que l'ego ait son identité, il faut que la vie intentionnelle puisse s'adosser au corps libidinalement constitué; la schizophrénie s'installe si les représentations verbales ne s'enracinent pas dans des "représentations-choses" des objets.


CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Strasbourg, Université Louis Pasteur, Institut LeBel, s. des Conseils, 8h-20h

Atelier 4 avril 1996 / 5 avril Conférences

Paris, Institut Biomédical des Cordeliers,15 r. de l'Ecole de Médecine,14h-18h

"philosophie de l'action et neurosciences"

Bernard Bioulac, professeur à l'Université de Bordeaux II, directeur du Laboratoire de Neurophysiologie UMR CNRS  5543.

Aspects fonctionnels des territoires néocorticaux primaires et associatifs à compétence motrice dans le controle du mouvement

Depuis les travaux princeps de Evarts (1961-1967), chez le singe opérant, une approche qualifiable de "dure" s'est faite en matière de codage des informations à compétence exécutoire au niveau des aires motrices (aires 4, 6 et aire motrice supplémentaire). L'essentiel était d'établir un lien entre le message précessif au début du mouvement et des paramètres statiques et cinétiques comme : position du membre, durée et amplitude du déplacement, vitesse, accélération et décélération du mouvement. Plus récemment d'autres auteurs (Mountcastle, 1978; Georgopoulos, 1992; Goldman-Rakic, 1993) ont porté leur intérêt sur les structures néocorticales plus jeunes dans la phylogénèse : le cortex pariétal associatif (aires 5 et 7) et le cortex préfrontal (aires 9, 10, 11, 12). L'analyse neuronale, à ce niveau, requiert des paradigmes expérimentaux qui impliquent processus de commande et motivation, attention sélective et mémoire de travail. L'étude différentielle du fonctionnement de ces cortex primaires et associatifs, ou plus exactement de certains de leurs graphes neuronaux, éclaire sur la complexification de tâches opérées par les cellules nerveuses situées "en amont" des neurones localisés dans les aires motrices "de sortie".

Pierre Montebello, professeur de Philosophie, Université de Toulouse Le Mirail.

une individuation de la connaissance psycho-physique

C'est un fait pour Biran comme pour Simondon que le dualisme ne rend pas compte du rapport psycho-physique. L'expérience aperceptive où s'unissent conscience et corps propre ne se laisse pas si facilement couper en deux par l'objectivation et l'analyse. Comment envisager alors le dialogue entre science et conscience? Nous voudrions examiner ici l'idée (partagée par Biran et Simondon) d'une individuation de la connaissance. La carence du schéma hylémorphique (et par suite du dualisme substantialiste) réside principalement dans son inaptitude à rendre compte d'une individuation en cours, d'une ontogenèse active. Dans un tel cadre la dérivation des facultés intellectuelles à partir de la dualité qu'on appellera faute de mieux "esprit-corps" est incompréhensible. Ces facultés sont toujours déjà formées (innéisme, logicisme, auto-donation originaire) et ne supposent aucune action volontaire du sujet, aucune individuation active. Biran et Simondon proposent une autre voie d'analyse qui a le mérite de ne pas trancher l'homme en deux et de renouveler l'approche du problème psycho-physique en n'excluant ni la sphère aperceptive ni l'explication scientifique.

Marc Neuberg, docteur en Philosophie de l'Université de Louvain-la-Neuve.

en quel sens les explications d'action sont-elles causales ?

D'après la théorie causale de l'action, expliquer un acte par une raison d'agir, c'est l'expliquer par sa cause, cette cause ayant la particularité de justifier rationnellement son effet. Cette théorie peut à première vue se prévaloir d'un accord avec le discours commun de l'action, dans la mesure où ce dernier comporte indéniablement une charge causale, les raisons d'agir y étant comprises comme "ce qui fait agir" la personne. On entend montrer que cet accord est factice. L'élément causal du discours commun de l'action ne l'est pour ainsi dire que par métaphore : l'énoncé disant qu'un acte a été "causé" par telle raison d'agir se place au même niveau métaphorique que celui disant que telle raison d'agir a "incliné" ou "fait pencher" l'agent vers tel choix. C'est à ce sens métaphorique de la causalité intentionnelle que se réfère l'attribution de l'action et l'imputation de la responsabilité. La théorie causale, en interprétant l'explication de l'action sur le modèle de l'explication des événements naturels, pratique en fait une surrationalisation du discours commun aux conséquences hautement paradoxales.

Jean Petitot, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, CREA UMR CNRS C0017.

Perception par esquisses et théorie des singularités

Husserl a analysé en détail dans sa théorie de la perception par esquisses la façon dont l'identité noématique d'un objet perçu est corrélative du flux temporel réglé de l'infinité de ses esquisses (de ses aspects). De très nombreux problèmes phénoménologiques sont associés à cette corrélation. L'incomplétude des esquisses implique une inadéquation d'essence de la donation perceptive. Le fait que leur flux temporel soit réglé implique un horizon de co-donation d'esquisses et une possibilité d'anticipations perceptives, anticipations qui engendrent la transcendance externe de l'objet perçu. Husserl trouve ainsi dans la structure de la perception par esquisses l'origine de l'intentionnalité comme fondation des transcendances objectives dans l'immanence des actes y donnant accès. Nous nous proposons de mathématiser (et donc de justifier et de naturaliser) la part de la description éidétique husserlienne qui concerne le problème essentiel des contours apparents. Pour ce faire nous utiliserons les outils géométriques de la théorie des singularités et de ce que l'on appelle les graphes d'aspects.

Jean-Michel Roy, professeur de Philosophie, Université de Bordeaux III

Neurophénoménologie et phénoménologie spontanée des neurobiologistes

Le vieux problème du rapport entre les sciences mentalistes et ce que l'on appelle désormais les neurosciences se trouve aujourd'hui dominé par le point de vue de la naturalisation. Le projet d'une naturalisation des sciences mentalistes est pour l'essentiel de faire apparaître que celles-ci sont des sciences 1°) du même type épistémologique et 2°) du même domaine ontologique que les neurosciences, tout en demeurant distinctes d'elles et en possédant une légitimité propre. Une telle naturalisation peut prendre différentes formes; les plus connues sont le réductionnisme et le fonctionnalisme, dont il existe également de nombreuses espèces. Dans ce cadre général s'est récemment développé un courant de recherche qui a pour particularité de tenter de développer une naturalisation du mentalisme phénoménologique de type husserlien. Or la spécificité d'un tel mentalisme consiste en ce que non seulement il n'est pas naturaliste - auquel cas il serait par définition inutile d'en entreprendre la naturalisation - mais qu'il est en outre anti-naturaliste, et ce au double sens épistémologique et ontologique évoqué plus haut. C'est sur la légitimité et la possibilité de cette forme spécifique de l'entreprise naturalisatrice - dont je suis moi-même sympathisant -  que je souhaite m'interroger, en m'appuyant sur différents travaux qui ont été proposés dans ce sens (Pachoud, Petitot, Petit, Varela,...) et en concentrant mon attention sur la question de la théorie de l'action. Je me propose d'examiner en particulier les résistances spécifiques qu'oppose le caractère fondamentalement antinaturalisateur du mentalisme husserlien à son détournement naturaliste, et dont l'importance ne me paraît pas encore suffisamment appréciée.

Jean Schneider, chercheur  au CNRS, Observatoire de Paris.

projet d'une psychologie quantique

Dans la mesure où le corps est aussi un objet matériel défini comme objet d'étude par les méthodes de la science physique, le problème des rapports corps-esprit est plus fondamentalement celui des rapports matière-esprit. La physique a introduit avec la mécanique quantique l'idée que les "propriétés" d'un objet (fût-ce une synapse) ne sont pas des attributs "en soi", ce qui a conduit dès les années 30 à suggérer qu'elles sont une création de "la conscience de l'observateur". Etant donné qu'il y a modification du système par l'acte, réputé subjectif, de mesure, on est bien dans le contexte de l'action. Cette suggestion a été la source d'un intense débat, aujourd'hui plus vif que jamais. Comme il y a là l'amorce d'un intéressant lien possible entre matière et esprit, je me propose, sans me prononcer sur la justesse de ce point de vue, d'en tirer les conséquences. Après avoir brièvement exposé le problème posé par l'observation quantique, je proposerai une formulation de" l'acte de mesure quantique en termes d'actes de langage (au sens généralisé "d'actes de symboles"). Comme une réflexion sur le symbole ne peut faire l'économie d'une réflexion sur la temporalité, je mentionnerai au passage comment on peut en donner une formalisation et les conséquences que celle-ci induit dans le présent débat. A partir de là, rien n'interdit une généralisation des symboles, en particulier dans le domaine de l'affect, pour proposer une hypothèse répondant à la question : "comment une représentation peut-elle changer l'état du corps ?"

Bibliographie : The Now, Relativity Theory and Quantum Mechanics, in Now, Time and Quantum Mechanics, éds M. Bitbol, E. Ruhnau, Eds Frontières, Gif sur Yvette; La non-stratification, in La Réforme de l'Entendement, éd. R. Lew, Eds Lysimaque.

Jean-Louis Vieillard Baron, professeur de Philosophie, Université de Poitiers, dir du CRDHM, URA-CNRS 1081

Corps-qualité et corps-quantité selon Bergson

La conception bergsonienne du corps est le préalable nécessaire à la démonstration, sur le cas précis de la mémoire, de la réalité de l'esprit. On ne peut comprendre les états mixtes que nous vivons, qui sont, à chaque fois, une synthèse neuve d'esprit et de matière, qu'en partant de la différence de nature entre l'esprit, tendance à la spéculation pure, et passé intégral et impuissant, et le corps, tendance à l'automatisme immédiat, transmetteur de mouvement. Or l'action consciente de l'homme est précisément le lieu où se rencontrent ces deux tendances divergentes. C'est l'action consciente qui définit l'attention à la vie, attention que perdrait aussi bien une mémoire enfouie dans le passé, qu'un corps réduit au présent sensori-moteur. On appellera corps-quantité le corps dont la mémoire se réduit à la somme des apprentissages de mouvements; c'est le corps réduit au présent sensori-moteur. Mais le corps-qualité est le corps propre imprégné de passé, le corps dans lequel la mémoire; la perception ne peut pas s'expliquer comme le résultat d'un état cérébral, pas plus que la mémoire elle-même. L'argumentation de Bergson pour montrer la réalité de l'esprit comme différente du cerveau est à double niveau. Au niveau empirique, il s'agit d'un argument négatif, à savoir que les données expérimentales ne permettent pas d'expliquer la mémoire personnelle et vraie, y compris dans l'action et la perception. L'argument positif est, quant à lui, métaphysique; on peut dégager des données expérimentales la nécessité de faire intervenir le passé en tant que réalité spirituelle pour comprendre la conscience humaine, dont la finalité biologique est d'être orientée vers l'action.

Daniel Widlöcher, professeur à l'Université Pierre et Marie Curie, médecin du Groupe Hospitalier Pitié Salpêtrière

Représentation de l'action dans les états schizophréniques

L'étude de la représentation des actions complexes soulève des difficultés méthodologiques. Celles-ci peuvent, certes, être contournées par une simple extrapolation à partir de l'étude des gestes moteurs simples. A propos de la notion de copie d'efférence, on discutera le bien-fondé de cette extrapolation. La référence à la pathologie peut permettre de progresser par une approche directe d'anomalies touchant la représentation de ces actions complexes. Les données recueillies auprès de certains sujets présentant des troubles schizophréniques permettent d'illustrer cette démarche. Après avoir rapporté les arguments en faveur d'un trouble de la planification de l'action dans les états schizophréniques, on montrera certaines données qui laissent à penser qu'un déficit dans l'exploitation des informations sur l'action en cours joue un rôle dans ces difficultés de planification. Si cette hypothèse se vérifie, il conviendrait toutefois de se demander quelles sont les origines de ce déficit. Tiennent-elles à une difficulté à exploiter les données provenant d'indicateurs externes ou d'indicateurs internes ? Quel rôle accorder au traitement du contexte ? Quels effets sur l'attribution des intentions pour les actions d'autrui ? Autant de questions pour lesquelles certaines données expérimentales nous apportent quelque lumière.



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